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Peut - on se tromper sur nos
sentiments ? - Jean-Sébastien
JEAN-SÉBASTIEN - Moi, j’aimerais dire ce que je pense de Platon et de l’Allégorie de la caverne.
GUILLAUME - Oui. Mais d’abord dis-nous ce que cherche à défendre Platon dans ce texte.
JEAN-SÉBASTIEN - Hé bien, il y a des hommes qui sont enchaînés dans une grotte depuis qu’ils sont tout petits. Ils n’ont jamais rien vu d’autres que des ombres et ils n’ont jamais vu leur voisin. On ne peut pas vivre comme ça pendant toute sa vie !
NANCY - C’est une histoire !
GUILLAUME - Oui. Tu nous décris, Jean-Sébastien, ce qui s’y passe et ce qui s’y trouve. Attends. Je reformule ma question ainsi : Que veut nous dire Platon dans cette histoire à l’aide de ces images ?
JEAN-SÉBASTIEN - Quoi donc ?
GUILLAUME - Quelqu’un pourrait-il l’aider ?
NANCY - Oui, moi. Bon. D’abord, il y a des hommes enchaînés depuis qu’ils sont jeunes. Ils ne voient que les ombres des choses sur le mur de la caverne où ils se trouvent.
GUILLAUME - Et puis ? Continue, c’est bien.
NANCY - Ils voient les ombres de chevaux, de vases, de personnes ou même de statuts de personnes que d’autres promènent, etc. devant un feu. Les ombres viennent de derrière eux ...
JEAN-SÉBASTIEN - Ha, oui... ensuite un des prisonniers est libéré. On le sort dehors. Il est tout à l’envers. Il a mal aux yeux parce que les choses qu’il voit brillent trop. Il doit lentement apprendre à regarder les choses telles quelles. Il devait bien se croire sur une autre planète !
BURT - Man, j’capoterais ben raide...
PHILIPPE- Pourquoi donc ?
BURT - Hein ? Ben, il se rend compte que ce qu’il prenait pour du cash, c’est pas vrai pour une miette !?
GUILLAUME - Explique nous ça davantage...
BURT - ...faut que je fasse un dessin ?...
GUILLAUME - ...sois plus respectueux, Burt. Explique-nous ce qui le trouble.
BURT - Quand il était dans la caverne, il prenait les ombres pour le concret, ce qui est palpable. Dehors, il se rend compte que c’est faux. Donc, il capote...
PATRICE - Oui, mais qui dit que les choses qu’il voit dehors sont vraies, réelles ?
BURT - Ben voyons, elles sont palpables !
PHILIPPE - Je suis pas sûr de saisir ce que tu veux dire par ‘palpable’. L’air n’est pas palpable, pourtant il existe, non?
BURT - Oui, ben sûr. Mais prend un cerf-volant : il monte grâce à l’air. C’est une preuve que l’air existe, même si on ne peut pas le prendre comme on peut prendre un marteau et même si on ne le voit pas.
PHILIPPE - D’accord avec toi.
BURT - Bon, je continue. Le gars échappé de la caverne se dit que les choses dehors sont plus vraies que les choses en-dedans. Par exemple, j’imagine que lorsqu’il voyait un marteau au mur de la caverne, il ne pouvait pas le prendre dans ses mains, et cogner sur des clous. Maintenant, il peut le faire. Bien plus. Il se rend compte que ce qu’il voyait sur le mur pendant toute sa damnée de vie ce n’était que des fantômes pas réels pour un sous ! Moi, si ça m’arrivait un jour une histoire pareille, je capoterais !
JEAN-SÉBASTIEN - Quand t’es sur la drogue, c’est pareil, non ?
BURT - ...c’est pour ça que j’en prends pas aussi !
GUILLAUME - Burt touche un point très important du texte de Platon : les ombres sont irréelles contrairement aux choses qui se trouvent à l’extérieur. À quoi maintenant Platon compare-t-il la caverne ?
JEAN-SÉBASTIEN - À notre monde. Au début, Socrate dit que les prisonniers sont comme nous. Attendez. Glaucon dit : “ Ce sont d’étranges prisonniers. ”; Socrate répond : “ Il nous ressemblent, pourtant ! ” Ah oui, maintenant je pige. Platon veut nous dire que la caverne c’est notre monde de tous les jours, et qu’il y a un autre monde, comme une autre planète, qui est le vrai monde !
GUILLAUME - Très bien. La comparaison que développe Platon dans l’Allégorie de la caverne est la suivante : la caverne est à notre Monde sensible (qui se présente à nos cinq sens) ce que le monde à l’extérieur de la caverne est au Monde Intelligible (le Monde des Idées).
BURT - Je suis pas du tout d’accord avec Platon! J’ai pas de chaînes. Je suis pas prisonnier. Je suis libre !
PHILIPPE - En apparence, te répondrait, je pense, Platon.
BURT - Des conneries ! Les marteaux sont pourtant durs, palpables, voyons !
PHILIPPE - Non, tu te trompes. S’il y a des marteaux qui sont durs, c’est que, d’abord, il y a l’Idée de Dureté. Avant de savoir si quelque chose est dur, il faut avoir l’Idée de Dureté. Si ton marteau casse, la Dureté, elle, ne casse pas. C’est bien cela, Guillaume ?
GUILLAUME - Je pense que oui.
BURT - Des conneries !
NANCY - Après tout, c’est pas si fou que ça ce que dit Platon. Prenez la publicité. On présente de jolies femmes à la taille fine pour vendre toute sorte de produits. Si tu manges des céréales Kellog’s à tous les jours, tu auras une taille de guêpe comme la fille. Moi je suis grosse et fière de l’être et, pourtant, je mange des Kellog’s depuis mon enfance... Si tu achètes telle voiture, on te fait croire que tu vas séduire toutes les femmes... La pornographie, c’est pareille. Les femmes pulpeuses baisent comme des folles et elles sont toutes rasées, “ prêtes ” pour le MÂLE. Les femmes ordinaires ne sont pas comme elles et n’agissent pas comme elles.
BURT - Hé! T’as l’air à bien connaître ça, toi, la porno...
NANCY - Pas vraiment, mais mon chum en regarde souvent. Moi, je déteste ça parce que c’est pas vraie, réel. Je trouve ça dégradant pour l’image de la femme. Platon a raison : si on est prisonnier des sens, on vit alors dans un monde faux, illusoire, irréel.
GUILLAUME - ...on prend l’ombre pour la réalité -- et on est malheureux. Je crois que Nancy touche ici à un autre point important du texte de Platon qui nous conduit à la thèse qu’il y défend. Si on est prisonnier des sens, on vit dans le monde irréel des ombres. On l’a vu au dernier cours, pour Platon, la sensation ne peut pas être la source de la connaissance; la sensation n’est qu’apparence, source d’illusions. Derrière ce qu’elle nous livre -- la dureté du marteau, par exemple -- il y a le Monde Intelligible des Idées -- dont fait partie la Dureté -- que seule notre raison peut connaître.
NANCY - Et le prisonnier qu’on détache c’est l’image du philosophe qui se détache de ses sens et qui, avec sa raison, peut regarder directement le soleil - l’image de l’Intelligible par excellence pour Platon.
JEAN-SÉBASTIEN - Donc, si je comprends bien, la thèse de Platon est qu’en niant ses sens, et en se servant uniquement que de sa raison, l’être humain peut connaître la vérité ?
GUILLAUME - C’est la thèse de Platon dans l’Allégorie de la caverne.
JEAN-SÉBASTIEN - Justement, c’est là où je ne suis plus Platon. On dirait que pour lui il n’y a que la raison qui compte. Il nie les sensations et les sentiments. Ça me rend vraiment dingue ! Il n’y a pas que la raison ! Il y a les émotions. Les émotions sont importantes dans la vie. Nous serions de vrais robots si nous n’avions pas de sentiments. Les scientifiques commencent à découvrir le rôle important que joue les émotions. Ils ont par exemple remarqué que des personnes peuvent regarder leur main brûler sur une plaque chaude, sentir qu’ils souffrent, sans être pourtant capables de décider de l’enlever. Ça ne les dérange pas. Une partie de la raison leur manque. Ils voient par exemple en film des tremblements de terre, des meurtres d’enfants, et ils ne bronchent pas !
GUILLAUME - Je connais le nom de ce neurologue dont les travaux font beaucoup parler présentement. Il s’agit d’Antonio Damasio 1. Le problème c’est que ce scientifique donne au mot ‘raison’ un sens très large incluant les ‘instincts’. Si vous marchez très tard le soir sur le trottoir, dans une rue sombre, et que vous entendez un étranger qui s’approche derrière vous, tout de suite vous vous dites qu’il veut vous blesser et vous voler et, au même moment, votre système nerveux autonome, instinctif, s’active : votre estomac est rempli de papillons, les battements de votre coeur s’accélèrent, vous perdez presque le souffle, votre bouche se dessèche, etc. Bref, vous avez peur. Ce que dit, en somme, ce neurologue c’est que si votre système nerveux autonome ne s’active pas, vous ne ressentirez pas la peur même si, intellectuellement, vous avez toutes les raisons d’avoir peur. Rien, au fond, ne vous pousse à courir ou à réagir. En d’autres termes, sans les émotions qui sont causées par le corps, il n’y a pas d’action ou de réaction possible.
NANCY - Je suis d’accord avec ça. Moi je pense qu’on ne peut pas se tromper sur nos sentiments. Si quelqu’un est amoureux, c’est bien parce qu’il ressent au-dedans de lui l’émotion amoureuse, autrement il ne l’aimerait pas. Non ? Moi, je pense qu’on ne peut pas aimer sans émotion, juste avec sa raison. Ça vient des “ tripes ”, ça nous prend au “ tripes ”, comme on dit, pas de la tête. C’est de Platon que vient l’expression “ amour platonique ”.
GUILLAUME - Elle n’est pas de lui, mais la tradition désigne par là un type d’amour pur, éthéré, idéal, chaste où tous les “ bas désirs de la chair ”, comme on dit, sont domptés. Comme je l’ai dit au cours précédent, Platon lui aussi croyait que l’amour était important, voire central. En grec, amour se dit Éros, d’où est dérivé le mot français ‘érotique’. Comme on l’a vu, l’amour des beaux corps, est une forme que prend Éros; mais il n’est pas le seul ni surtout le plus élevé qui soit. L’Éros du savoir, l’amour du savoir -- qui, au sens propre ou étymologique, signifie “ philosophie ” -- est le plus grand et le plus fort selon Platon. C’est cet Éros qui pousse le philosophe à connaître. Malgré cela, il demeure que la place des émotions -- ou des passions -- a toujours posé une difficulté dans la pensée de Platon.
JEAN-SÉBASTIEN - Je suis d’accord avec ce que dis Nancy. Toi, Guillaume, tu aimes la musique classique, n’est-ce pas ?
GUILLAUME - Oui, mais je dirai aussi que je suis un passionné de blues.
JEAN-SÉBASTIEN - Ah oui ? Et, si je me souviens bien, tu disais au dernier cours que tu préfères Beethoven en particulier ?
GUILLAUME - Oui. Pourquoi me poses-tu ces questions ?
JEAN-SÉBASTIEN - Je m’explique. Selon ma théorie des émotions, il y en a un petit nombre, douze en fait. D’ailleurs, notre prof. de psychologie nous a dit qu’il y a des scientifiques qui ont établi mathématiquement qu’il y a huit émotions fondamentales 2. Huit c’est pas douze, mais je crois que les scientifiques vont bientôt découvrir les quatre autres.... Il y a douze émotions, comme il y a douze signes du zodiaque, douze planètes, etc.
PHILIPPE - Excuse-moi, mais il n’y en a que neuf dans notre système solaire.
JEAN-SÉBASTIEN - Peut-être, mais, nous, on n’en connaît que neuf. Il y en a douze en réalité. De toute façon, je continue. Chacune des émotions émet une certaine vibration. Il est prouvé que lorsqu’on tape sur une touche de piano et qu’un vase se trouve dans la même pièce, le vase va se mettre à vibrer à la même longueur d’onde que la note du piano. C’est la même chose pour les êtres humains. Nous vibrons nous aussi à une certaine longueur d’ondes et lorsqu’on rencontre une personne avec qui on se sent bien, c’est qu’on vibre à la même note qu’elle. C’est la même chose pour nos goûts en musique. Si toi, par exemple, tu aimes la musique de Beethoven et le Blues, c’est que ces deux musiques, qui véhiculent la même émotion, vibrent à la même longueur d’onde que l’émotion qui est en vous. Tout est vibration, tout est émotion dans le cosmos !
PHILIPPE - Pourtant, il n’y a que sept notes, pas huit : do, ré, mi, fa, sol, la, si; pas douze. Je comprends pas ta théorie, Jean-Sébastien. Elle est nébuleuse.
NICOLAS - Et quel rapport entre Beethoven et le blues ?
PATRICE - Les deux commencent par un ‘B’, peut-être ?...
JEAN-SÉBASTIEN - Tu te payes ma tête ! Mais, toi, Guillaume, quel rapport fais-tu entre les deux ?
GUILLAUME - Beethoven et le Blues ?
JEAN-SÉBASTIEN - Oui.
GUILLAUME - Oh, tu sais, il y a longtemps que j’ai cessé d’en chercher! D’abord, Beethoven est un compositeur classique, et le blues est un genre musical tout à fait différent qui regroupe une pléiade d’artistes, dont Robert Johnson, Son House, Sam Lightnin’Hopkins, Muddy Waters, John Lee Hooker, etc., pour ne nommer que mes bluesmen préférés. La musique de Beethoven appartient à la culture occidentale européenne, et le blues à la culture négro-américaine. Tout un monde les sépare! Tu sais, moi, comme bon nombre d’amoureux du blues, on a connu cette musique par l’entremise des groupes rocks des années ‘60 et ‘70, dont les Rolling Stones (ces derniers ont tiré leur nom d’une chanson célèbre de Muddy Waters “ Rolling Stone ”), et de Éric Clapton en particulier. Jeune, j’étais un fan de ce dernier. C’est ce britannique qui m’a fait découvrir, comme à bien d’autres de ma génération (dont les Blancs américains eux-mêmes!), cette musique simple mais intense, poignante, qu’est le blues. Bon, l’expression anglaise “ I’ve got the blues” signifie quelque chose comme “ Je suis déprimé ”, “ Mon coeur est triste, plein d’amertume ” ou encore “ J’ai le cafard ”.
JEAN-SÉBASTIEN - On retrouve cette même émotion chez Beethoven, me semble-t-il, non ?
GUILLAUME - Peut-être. Mais elle prend, aimerais-je dire, une dimension presque “ universelle ”. Songeons aux premières mesures de sa cinquième symphonie. La musique de Beethoven s’adresse à l’Être Humain et à son destin dans l’univers. Beethoven nous dit : “ Écoutez donc, vous, les hommes! Vous êtes misérables mais en écoutant ma musique vous comprendrez que vous avez en vous la force de sortir de votre misère. Ma musique peut vous mener à la Joie ! ”
À mon avis, le bluesman à beaucoup moins de prétention. Il ne veut pas pour ainsi dire sauver l’humanité. Il veut simplement partager sa misère quotidienne avec ceux et celles qui éprouvent les mêmes peines, et, surtout, il veut que ce soit senti. Blues, blues with a feeling that’s what I have today, chante l’harmoniciste Little Walter. Dans “ Heartaches and Misery 3 ”, John Lee Hooker chante ceci:
| J’ai
perdu ma maison ; ma femme m’a quitté
Tu sais ce dont je parle ? J’espère que tu comprends Ce dont je parle J’ai été brûlé au troisième degré Je sais ce que c’est que d’avoir des problèmes.
J’ai eu ma part de misère J’étais toujours triste C’est la raison pour laquelle je sais comment chanter le blues. J’ai eu des problèmes Tu sais ce que j’ai fait ? J’ai chanté cette chanson pour ceux Qui se sentent comme moi.
Écoute bien. Si tu n’as jamais eu le blues Si les problèmes ne t’ont jamais mis à l’envers Je ne chante pas pour toi Je chante pour tous ceux Qui se sentent comme moi 4. |
Il faut entendre la musique qui supportent ces paroles ! Elles sont supportées par un rythme lent derrière lequel on entend facilement résonner les bruits de chaînes. Cadence qui enivre et aide à oublier. C’est cette musique, inventée par les esclaves pour exprimer leurs souffrances, qu’on retrouve dans cette formidable chanson de ce grand maître du blues.
JEAN-SÉBASTIEN - J’aimerais bien l’entendre ! Il me semble que tous les deux, Beethoven, qui était sourd et seul, l’autre, le bluesman, ressentent de la misère, la souffrance.
GUILLAUME - Oui, mais différemment, je pense. Beethoven éprouve la misère humaine en croyant fermement que l’être humain peut, par lui-même, s’en libérer. Beethoven croit en l’individu et en la liberté. On pourrait dire que sa musique est un combat perpétuel pour la Liberté et la Justice. Ce sont les grandes valeurs qui animent son époque, celle du 18e siècle européen. Tu écouteras son seul opéra qu’il ait écrit, Fidelio. Beethoven célèbre l’Amour qui est inséparable du combat pour la Liberté et la Justice.
Bien évidemment, John Lee Hooker, est issu d’une toute autre culture, celle des esclaves Afro-américains. C’est un peuple brimé et opprimé, qui se perçoit comme étant l’opprobre de la terre 5. Le blues, tout comme l’alcool et le sexe et la danse -- le swing --, est un exutoire salutaire pour se libérer de l’accablante ségrégation qu’exerce sur eux les Blancs.
NANCY - Ça me fait penser aux punks, à leurs croyances et leurs valeurs...
GUILLAUME - Peut-être. Par certains côtés oui, par d’autres non. Bon, écoute. Mon but ici n’est pas de faire une analyse précise de phénomènes culturels, mais de réfléchir à la nature des émotions.
Et de ce que je disais précédemment, je tire la conclusion suivante : si l’on veut analyser les émotions, il faut tenir compte, de façon essentielle, des croyances qu’elles impliquent. Si j’aime ma femme ou quelqu’un d’autre, c’est que je crois qu’elle est, disons, une épouse adorable, ou encore qu’elle me comprend mieux que quiconque, etc. Si je suis jaloux d’un tel, c’est que je crois que ce qu’il possède ferait mon bonheur. Vous pigez ? En d’autres termes, selon moi, c’est qu’il y a quelque chose de cognitif dans une émotion; ce n’est pas une espèce de sensation obscure et mystérieuse dans nos intérieures les plus intimes... D’accord ?
SOPHIE - Si je comprends bien, nos croyances sont inséparables de nos émotions. Je suis d’accord avec ça. Toi, si tu aimes la musique blues c’est parce que tu crois... à quoi donc ?
GUILLAUME - Oh, c’est bien difficile à dire ! D’autant plus, que je n’aime pas particulièrement parler de moi en classe... Car ce n’est pas moi qu’on étudie. Je vais cependant donner un ‘tour philosophique’ à ta question. Je vais d’abord vous expliquer ce que c’est qu’un “ réseau de croyances ”.
D’abord, toute personne possède un réseau de croyances 6 : c’est l’ensemble de toutes ses croyances et des relations que ces croyances entretiennent les unes envers les autres. Ok ? Bien entendu, il paraît ridicule de tracer tout le réseau de toutes nos croyances. D’abord, nous avons des millions de croyances et nous changeons tellement souvent d’idées ! Mais, plus profondément sans doute ensuite, nous ne sommes jamais conscients de la plupart de nos croyances. Vous croyez sûrement que Lucien Bouchard est le premier ministre du Québec, mais vous n’êtes pas constamment en train de vous répéter cette pensée. Vous savez que vous avez cette croyance, comme bien d’autres du genre. Toutefois, la plupart du temps, vous n’avez pas besoin de la rappeler à votre conscience. Il y a également des croyances dont nous n’appellerons sans doute jamais à la conscience. Par exemple, vous avez cette croyance qu’il y a plus de quatre-vingt étudiants au cégep. Sans doute que vous n’aviez entretenu cette pensée avant que je ne l’aie mentionnée.
Cela dit, nos croyances ne flottent pas dans notre tête pêle-mêle. Elles forment entre elles un réseau complexe, à peu près comme le réseau routier. Il y a des autoroutes, des routes secondaires, des artères principales, de rues, des ruelles, etc. Si vous voulez, chacun a son propre réseau routier dans la tête (façon de parler !). Et, chacun n’accorde pas la même importance aux mêmes croyances. Toutefois, il serait erroné de croire que nous avons un réseau routier complètement différent les uns des autres, car chacun emprunte les mêmes grandes autoroutes. Par exemple, nous partageons à peu près tous la croyance selon laquelle la vie humaine est sacrée. Cette autoroute est reliée à cette route secondaire commune ou à la croyance commune selon laquelle, le viol cause du tort à autrui, ou encore, que le viol est sévèrement puni. L’autoroute et les deux routes secondaires sont donc reliées entre elles. Mais il y a plus. Elles-mêmes sont reliées à cette rue principale de la ville où j’habite et elle s’appelle : “ Je ne dois pas commettre de viols. ” Jusque là, bon nombre d’entre nous partageons le même réseau routier. Nous partageons en particulier les mêmes ‘croyances-autoroute’. C’est ainsi que le caractère sacré de la vie, les valeurs de démocratie, de justice, de l’amour, la réalisation personnelle, etc., font partie du réseau d’autoroutes-croyances de la plupart des Québécois d’aujourd’hui.
Le réseau de croyances de chacun semble donc, pour une large part, identique. Les croyances-autoroutes, les routes secondaires et avenues principales, sont à peu près toutes les mêmes chez chacun d’entre nous. On peut donc dire qu’à une époque donnée, à l’intérieur d’une culture, certaines croyances font partie du réseau de croyances des tous les individus ou de presque tous les individus.
Malgré ce beau tableau, nous savons bien par expérience qu’ils existent des différences nettes entre les croyances des gens. Certains admettent des croyances fondamentales que d’autres rejettent. Certains croient en Dieu; d’autres non. Poursuivant notre analogie avec le réseau routier, nous pourrions nous représenter la croyance en Dieu comme l’Autoroute d’où partent toutes les autoroutes. Un peut comme l’autoroute transcanadienne. Il y en a d’autres qui font de la justice, l’Autoroute des autoroutes; pour d’autres, c’est l’amour; pour d’autres encore, c’est la puissance.
Cette dernière Autoroute- Croyance mérite qu’on s’y arrête un peu. Elle reliée à l’autoroute-croyance que le crime est une bonne chose. À son tour, celle-ci est reliée à la croyance-route-secondaire qu’il faut d’amasser beaucoup d’argent; ou encore, qu’il est permis de voler les biens d’autrui et soumettre ceux qui se rebiffent par la force et la violence, si nécessaire.
Mais il y a d’autres différences, moins tranchées. Généralement, comme je le mentionnais, nous partageons le même réseau de croyances. Le partages-tu, Jean-Sébastien,?
JEAN-SÉBASTIEN - Oui.
GUILLAUME - Moi aussi. Mais nous ne partageons pas les mêmes croyances à propos de la nature des émotions, n’est-ce pas ?
JEAN-SÉBASTIEN - En quel sens ?
GUILLAUME - Je pense que toi, Jean-Sébastien, tu es, au fond, à la recherche de l’Essence pure des émotions. Je m’explique. Beethoven comme John Lee Hooker éprouvent tous deux, disons, le sentiment de la misère associé à la condition de l’homme. Ce sentiment serait pur, comme une Idée platonicienne, mais il peut s’exprimer de diverses façons, dans différentes cultures, indépendamment des croyances de ces deux artistes. N’est-ce pas ce que tu crois, au fond, Jean-Sébastien ?
JEAN-SÉBASTIEN - Oui, ça me plaît bien.
GUILLAUME - Pour ma part, je crois que les émotions sont étroitement liées au croyances individuelles que nous avons. Ces croyances proviennent pour une part de la culture et de la culture et de la société dans laquelle nous vivons et de nos choix personnels, d’autre part. Il n’y a pas d’émotions essentielles qui existeraient indépendamment des humains. Me suis-tu ?
JEAN-SÉBASTIEN - Tout à fait.
GUILLAUME - Ta croyance à propos des émotions est intéressante mais elle est confrontée à de sérieuses difficultés. Toi qui rejette la philosophie de Platon, il se pourrait bien que tu sois un platonicien qui s’ignore ! En tout cas, elle me rappelle par certains côtés la théorie de l’“ harmonie des sphères ” attribuée à Pythagore, un penseur grec né dans l’île de Samos vers 525 av. J.-C. Selon lui, tout s’explique dans l’univers par les nombres. Lorsque les astres gravitent, ils produisent, par leurs intervalles, des sons qu’on appelle la “ musique des sphères ”.
JEAN-SÉBASTIEN - C’est ça ! Dans un livre que j’ai lu dont je ne me souviens plus du titre ni l’auteur, on parlait de Pythagore comme d’un grand initié qui est allé en Égypte et qui enseignait la réincarnation.
GUILLAUME - Ça, c’est une toute autre question. Nous ne connaissons pas tes sources. Il difficile dans ses conditions de discuter sérieusement avec des ouï-dire. Néanmoins, il est certain que Pythagore et son école n’enseignait pas la ‘réincarnation’, mais la doctrine de la ‘métempsycose’ ou de la transmigration des âmes. ‘Réincarnation’ et ‘métempsycose’ sont des concepts assez différents. D’autre part, il faut également dire que les experts de la philosophie grecque ancienne ne savent pas au juste quels étaient les enseignements de Pythagore puisque plus tard ses enseignement se sont fondus à ceux de Platon. Il y a des rapprochements entre Pythagore et Platon.
JEAN-SÉBASTIEN - Non, non ! Platon met tout dans le même panier de la raison. Il oublie le plus important : les émotions. Mais quelle est la différence entre la réincarnation et l’idée qu’en avait Pythagore ?
GUILLAUME - Là, on s’éloigne considérablement de notre discussion qui porte sur nos croyances à propos des émotions
Mais permets-moi de terminer ce que j’avais commencé au sujet du réseau de croyances.
Réponds-moi. Avons-nous le même réseau de croyances en ce qui concerne les ‘autoroutes-croyances’ ?
JEAN-SÉBASTIEN - Je répondrais non.
GUILLAUME - Pourquoi ?
JEAN-SÉBASTIEN - Bien, en ce qui concerne par exemple les émotions, on a tous les deux une façon bien différente de les comprendre! Et puis tu ne sembles pas croire en la réincarnation.
GUILLAUME - Tu as raison.
JEAN-SÉBASTIEN - Au fait, que crois-tu donc qu’il y a après la mort ?
GUILLAUME - Moi, tu sais, je suis chrétien. Je crois donc en la résurrection. Ce qui est très différent de la réincarnation. C’est une des ‘croyances-autoroute’ de tout chrétien.
JEAN-SÉBASTIEN - Quelle est la différence entre ‘réincarnation’ et ‘résurrection’?
GUILLAUME - Rapidement dit, la réincarnation est la croyance selon laquelle l’âme humaine après la mort s’incarne dans un autre corps. La résurrection est la croyance (ou, mieux, la foi ) que le Dieu de Jésus-Christ ramènera à vie les humains pour vivre avec lui dans son ‘Royaume’. La résurrection est tout à fait opposée aux cycles de morts-renaissances de la réincarnation.
NICOLAS - Tu crois à ces balivernes, toi, qui est philosophe ?
GUILLAUME - Je te ferai remarquer, mon cher Nicolas, que l’histoire de la philosophie est jalonnée par de grandes figures qui était à la fois de philosophe et de chrétien. Je songe par exemple à Augustin (354-430 av. J.-C.). Plus tard au Moyen-Age, il y eu une pléiade de grands philosophes chrétiens : Thomas d’Aquin (1225-1274), appelé le ‘docteur angélique’, Guillaume d’Occam (1295-1300), le grand philosophe anglais. Au siècle dernier, il y a le philosophe danois Sören Kierkegaard (1813-1855). En notre siècle, on pourrait mentionner le nom du philosophe français Gabriel Marcel (1889-1973). Il est vrai cependant de dire que les philosophes chrétiens sont moins nombreux qu’au Moyen-Age.
Je te répondrai, par ailleurs, que ce n’est pas d’aujourd’hui que la doctrine chrétienne de la résurrection paraît peu plausible, irrationnelle. Disons, plutôt, qu’un chrétien croit en l’amour. J’entends l’amour comme don de soi. Donc, dans mon réseau de croyances, l’amour est, si tu veux, l’autoroute des autoroutes; ma transcanadienne. Pour utiliser une autre comparaison, notre réseau de croyances peut être comparé à une sphère avec un centre ou un noyau, et une surface, sa périphérie. Selon cette image, “ Je crois en l’amour ” est tout proche du noyau dans ma sphère de croyances. “ Il fait beau aujourd’hui ”, est une croyance à la périphérie; ou, si tu préfères, c’est une petite rue dans le réseau de nos croyances.
NICOLAS - Et une croyance comme “ Mon nom est Nicolas Toupin. ” serait dans le noyau
GUILLAUME - Oui.
NICOLAS - Parce que si je ne peut pas me tromper là-dessus, c’est évident.
SOPHIE - Mais on peut se tromper la croyance qu’il y a six milles cégépiens au cégep ?
GUILLAUME - Bien entendu.
JEAN-SÉBASTIEN - Et quand tu dis que tu crois à l’amour, tu peux te tromper, non ?
GUILLAUME - Bien sûr. Mais, là, c’est autre chose qu’une simple croyance, comme “ Jean-Sébastien est le frère de Marc-André. ” Ici, je peux me tromper, et, au fond, ça m’importe peu. La croyance en l’amour ou en Dieu -- c’est la même chose --, cependant, ça ne m’est pas indifférent. D’une certaine manière, je ne peux même pas concevoir l’éventualité que je puisse me tromper. C’est qu’on appelle la foi: une espèce de conviction inébranlable. C’est une croyance qui est au coeur du noyau des croyances.
JEAN-SÉBASTIEN - Dis donc, moi aussi je crois en l’amour !
GUILLAUME - Attention. Je parle bien de l’amour comme don de soi, pas de l’amour-désir. Ce qui est différent.
JEAN-SÉBASTIEN - Là... je ne sais plus...
GUILLAUME - Il y a autre chose que j’aimerais dire à propos du réseau de croyances. C’est que les liens entre nos croyances ne sont pas toujours logiques. Des croyances suivantes :
(1) La vie humaine est sacrée
(2) Le viol cause tort à autrui
(3) Le viol est sévèrement puni
On peut logiquement conclure:
(4) Je ne dois pas commettre de viols.
Or, il nous arrive très souvent que nos croyances n’aient pas de liens logiques. Nous croyons que la vie humaine est sacrée, mais nous sommes violents.
THAN - Nous maltraitons aussi les animaux, qui sont des êtres vivants.
GUILLAUME - Voilà, excellent. Autre exemple. Je crois que c’est une bonne chose que la récupération, mais je ne fais rien en ce sens; je jette à la corbeille ma paperasse sans me soucier de récupérer le papier. Et, cependant, je conspue les grandes entreprises qui polluent l’environnement... Etc. Vous saisissez ?
THAN - On a aussi des croyances conflictuelles.
GUILLAUME - Explique-nous ça
THAN - Bien. Je crois qu’il ne faut pas tuer; mais je suis aussi pour l’euthanasie. Le respect de la vie entre en conflit avec le devoir d’aider ceux qui souffrent beaucoup.
GUILLAUME - Très bien. Vous constatez donc que notre propre réseau routier est parfois incohérent. Le liens entre nos croyances n’est pas toujours logiques. Un des rôles de la philosophie est de mettre de l’ordre dans notre propre réseau routier. C’est une façon de comprendre le fameux “ Connais-toi toi-même ” de Socrate.
Il y a donc ces vieux tronçons qui ne sont même plus carrossables! Lorsqu’on s’en rend compte, on en reste stupéfait. On constate, à notre grand étonnement, les routes qui ne mènent nulle et qui sont déconnectés du reste du réseau.
SOPHIE - Oui, d’accord. Mais quel est le rapport de tout ça avec les émotions ?
GUILLAUME - C’est pour illustrer que nos croyances sont indissociables de nos émotions.
SOPHIE - Quelle est ta croyance qui te fait aimer passionnément la musique blues ? Je te repose ma question que je t’ai posé tantôt.
GUILLAUME - Je t’avoue que c’est difficile à dire. Bon, essayons de voir. Disons que, si je cherche fort, et en reprenant l’analogie avec la sphère de croyances, il y a peut-être cette croyance, tout près du noyau de ma sphère personnelle qui dit à peu près : “ Tout est souffrance. ” (Soit dit en passant, c’est la “ Première Noble Vérité ” du Bouddha.)
Dire que tout est douleur c’est sans contredit très pessimiste, mais je dirais également qu’il y a dans ma sphère personnelle de croyances, une autre croyance, située encore tout près du noyau, qui dit : “ Il y de l’espoir. ” Remarquez que “ Il y a de l’espoir ” et “ Je crois en l’amour ” sont logiquement reliées. Ces deux croyances: “ Tout est douleur ” et “ Il y a de l’espoir ”, je les vois comme étant pour ainsi dire nez à nez. Parfois, cependant, l’une l’emporte sur l’autre; parfois, c’est l’autre qui l’emporte. Quand cela arrive, dans le premier cas, le blues m’exalte; dans l’autre cas, je suis moins emballé, et je dois dire que je préfère un autre musique, disons le gospel ou la musique sacrée. Ça répond à ta question, Sophie ?
SOPHIE - Très bien. Merci. J’aimerais si on essayait de trouver les croyances qui sont à la base des choses qu’on aime beaucoup.
GUILLAUME - Ce serait effectivement un exercice philosophique intéressant. Tiens, ce sera votre devoir de la semaine. Essayer d’évaluer aussi si vos croyances sont logiquement reliées entre elles.
SOPHIE - J’aimerais revenir à la théorie des émotions de Jean-Sébastien. Comment expliques-tu, Jean-Sébastien que bon nombre de couples se séparent? Tu dis que les gens s’assemblent par affinité ‘vibratoire émotionnelle’, comment se fait-il dès lors que bon nombre de couples se séparent ?
JEAN-SÉBASTIEN - J’sais pas... Sans doute parce qu’ils ne savaient pas au fond, au point de départ, ce qu’ils faisaient ?!
PHILIPPE - Ça veut donc dire qu’ils se sont trompés sur leurs sentiments! Pourtant, tantôt tu étais d’accord avec Nancy pour dire qu’on ne peut pas se tromper sur nos sentiments...
JEAN-SÉBASTIEN - Oui, c’est vrai, et ça reste vrai !
PHILIPPE - Explique, parce que je ne te suis plus.
NANCY - Je vais vous le dire, moi. C’est un peu compliqué à dire, mais voici. J’aime mon copain. Je peux pas me tromper sur le fait que je ressens de l’amour pour lui. C’est clair que j’aime; je suis folle de lui (même s’il n’est pas toujours gentil avec moi...). Tu sais c’est quoi être amoureux, Philippe ?
PHILIPPE - J’sais pas trop; j’ai jamais eu de copine.
JEAN-SÉBASTIEN - Tu vas voir quand tu vas l’être ! Tu vas trouver ça bon, extraordinaire; bien que ce soit pas facile d’être amoureux.
PHILIPPE - J’ai bien hâte.... Mais je pourrais bien croire que c’est de l’amour alors que c’est autre chose, je ne sais pas...
NANCY - T’es trop intello, toi !
PHILIPPE - Écoute, t’as pas à me juger !
NANCY - Ok, j’ai rien dit.
SOPHIE - C’est vrai ce que dit Philippe. Si quelqu’un croit aimer quelqu’un d’autre, il peut s’imaginer qu’il l’aime, qu’il ressent de l’amour, alors qu’en fait c’est uniquement le besoin sexuel qui l’attire, comme les animaux en rut... Ses croyances sont incohérentes. Son réseau routier est défectueux. Même s’il croit qu’il peut rouler sur cette route, elle le conduit à un cul-de-sac !
NICOLAS - Ou encore, il a le désir de posséder pour lui tout seul une fille parce qu’aucune ne l’a aimé.
THAN - Il veut simplement de fuir la solitude.
SHILAN - Moi, il m’arrive parfois que je découvre après coup mes vrais sentiments. L’autre jour, par exemple, je parlais assez durement avec à ma mère. J’étais fatiguée de l’entendre se plaindre. Je voulais qu’elle se prenne enfin en main.
J’avais pas l’impression d’être en colère. Mon amie qui était là m’a dit après coup que j’étais en colère. J’étais étonnée qu’elle me dise ça. Mais je me suis rendue compte qu’elle avait bien raison. J’étais furieuse contre ma mère... Je me souviens que j’ai frappé sur la table du salon puis je l’ai insultée, la traitant de “ vieille folle ”...
LOUIS-ARSÈNE - Moi, je suis d’accord avec Jean-Sébastien et Nancy. On RESSENT de l’amour ou de la colère pour quelqu’un: là-dessus on peut pas se tromper. Peut-être bien que plus tard, comme Shilan, que mes sentiments vont changer. Mais, au début, c’est de l’amour que je ressens.
JEAN-SÉBASTIEN - Merci. C’est ce que je voulais dire. T’es un pote pour moi...
SOPHIE - Au fait, c’est quoi pour toi l’amour ?
JEAN-SÉBASTIEN - En bien, c’est quelque chose de difficile à dire car tout le monde n’est pas d’accord sur la définition de l’amour. Je dirais cependant que c’est une sensation émotive intérieure accompagnée d’une attirance sexuelle.
GUILLAUME - Comment fait-on pour reconnaître cette sensation particulière?
JEAN-SÉBASTIEN - Ton coeur bat fort, fort; tes mains sont moites, etc.
PHILIPPE - C’est pas un signe particulier à l’amour car ça accompagne également la peur.
GUILLAUME - Quelle serait donc -- comment dirais-je -- la sensation interne spécifique de l’amour ?
JEAN-SÉBASTIEN - Là encore, c’est difficile à dire. Ça varie tellement d’une personne à l’autre.
NANCY - ...et d’une culture à l’autre. Il semble même que le sentiment amoureux n’a pas toujours existé...
PHILIPPE - Dans ce cas, comment fait-on pour savoir qu’on ne se trompe pas? Que ce qu’on ressent est vraiment de l’amour, et pas, par exemple, de l’amitié ou quelque chose d’autre ?
JEAN-SÉBASTIEN - Je sais, pour moi, dans mon propre cas, comment distinguer l’amour de l’amitié : ça se sent.
GUILLAUME - On regarde en nous-mêmes, dans notre intérieur, pour voir ce qui se passe. La méthode d’identification des émotions que tu nous proposes s’appelle l’‘introspection’
PHILIPPE - Je me demande si le sentiment amoureux n’a pas toujours existé -- si ce que dit Nancy est vrai --, comment fait-on pour le reconnaître ?
SOPHIE - Oui, c’est vrai : comment le trouver en nous quand c’est quelque chose de social ?
JEAN-SÉBASTIEN - J’vois pas de problème !
GUILLAUME - Comment ? Tu parles comme si l’émotion amoureuse n’était pas quelque chose d’appris ou de culturellement déterminée, mais plutôt comme une expérience intérieure particulière. Comment réconcilier cela avec la thèse opposée ?
JEAN-SÉBASTIEN - J’sais pas; j’sais plus... Peut-être que c’est faux que le sentiment amoureux soit social ?
PATRICE - J’ai avec moi mon manuel de sociologie où l’on dit le contraire : le sentiment amoureux n’a pas toujours existé. Je peux vous lire des passages, si vous voulez...
GUILLAUME - Ok. Lis-nous donc les passages pertinents, Patrice.
PATRICE - Page 30 7:
| “ Dans nos sociétés, il y donc beaucoup d’‘amour dans l’air’. On pourrait parfois croire que le sentiment amoureux est un sentiment ‘naturel’ que tout individu devrait éprouver au cours de son existence. Cependant, nous nous demandons rarement à quel moment nous avons appris l’existence du sentiment amoureux. Au contraire, nous supposons que ce sentiment est naturel. Cette conception du sentiment amoureux sous-estime l’influence de la culture dans notre façon d’agir, de penser et même de ressentir des émotions. ” |
À l’autre page :
| “ Selon plusieurs historiens, le sentiment amoureux serait apparu dans la culture occidentale vers la fin du XVIIe siècle dans les villes 8. C’est à cette époque que naquirent le romantisme et la passion amoureuse entre les hommes et les femmes. Le sentiment amoureux est ressenti de façon bien différente selon les cultures. Certaines cultures l’ignorent ou le condamnent, d’autres le tolèrent ou fixent ses règles d’expression; d’autres cultures, comme la culture nord-américaine actuelle, encouragent les hommes et les femmes à s’aimer librement et à ressentir ce qu’on peut appeler la passion amoureuse. En fait, dès la petite enfance, nous faisons l’apprentissage de l’existence du sentiment amoureux. En conséquence, les façons de ressentir l’amour d’une culture à l’autre varient grandement. D’ailleurs, tous les autres comportements sociaux comme la façon de se vêtir, de s’alimenter, d’obéir à l’autorité, de faire la politique ou de faire l’amour sont conditionnés par la culture. ” |
Voilà.
GUILLAUME - Merci Patrice.
JEAN-SÉBASTIEN - Les scientifiques se contredisent !
GUILLAUME - Comment ça ? Explique-toi !
JEAN-SÉBASTIEN - Dans le cours de Français, on apprend que la littérature courtoise apparaît au 12e siècle. Or dans le roman courtois, on exalte l’amour du chevalier pour sa dame. C’est ainsi que ça se passait dans les cours seigneuriales. Ça se passait pas au 17e siècle, comme on le dit dans le manuel de Louis-Arsène, mais au 12e siècle, peut-être même avant. Puis, franchement, il ne nous donne pas d’exemples de la façon dont les gens vivaient l’amour dans l’ancien temps.
Non, moi, je trouve que ça n’a aucun sens que les hommes et les femmes ne ressentaient pas l’amour avant. Toi même Guillaume, tu nous disais que l’amour était important pour Platon qui vivait il y a plus longtemps encore.
GUILLAUME - Tu tiens là, je crois, un point. Mais, si je comprends bien le passage qui nous a été lu, ce n’est pas qu’il n’y avait pas d’amour avant le 17e ou le 12e siècle -- comme tu voudras -- mais, plutôt, que l’attitude caractéristique de l’amoureux et de l’amoureuse s’est transformée et, par voie de conséquence, le sentiment amoureux lui-même. Si tu veux, l’amour passionné de Roméo et Juliette, dont William Shakespeare (1564-1616) tirera un drame, aurait été impossible sans la légende de Tristan et Iseult qui circulait au Moyen-âge...
JEAN-SÉBASTIEN - Justement ! Si c’était une légende, c’est qu’elle circulait depuis déjà très longtemps. Mon prof de français nous a dit que la légende de Tristan et Iseult existait bien avant que les Français habitent la France.
GUILLAUME - C’est tout à fait vrai. C’est une légende lointaine qui remonte au premiers habitants de la France et même des Britanniques actuels, au temps de la Gaule d’Astérix et d’Obélix... C’est une légende celte, provenant des peuples celtiques qui habitaient l’Europe avant que les Francs et les Angles ne les chassent.
Mais ce que je veux dire, c’est que l’amour de type romantique, fait d’exaltation, de tourments et de sensiblerie, est apparue à un certain moment dans l’histoire; il n’a pas toujours existé. L’apothéose de ce type d’amour se trouve dans un des romans du plus grand écrivain allemand, Johann Wolfang Goethe (1749-1832), Les souffrances du jeune Werther. Ce roman paru en 1774. Profondément épris d’une femme, du nom de Lotte, dont les sentiments ne sont malheureusement pas réciproques, Werther se donnera la mort en se tirant une balle dans la tête. L’oeuvre à non seulement inspirés de nombreux écrivains, mais également de nombreux suicides ‘à la Werther’...
JEAN-SÉBASTIEN - C’est un cas extrême, et, aujourd’hui, aucun gars ne ferait ça pour une fille...
GUILLAUME - Bon, en disant cela tu avoues implicitement que j’ai raison... Heureusement pour toi car nous allons devoir ici mettre un terme notre discussion. Nous avons suffisamment exploré la question de la nature de l’émotion. Il est temps, je crois, de faire une petite synthèse de la discussion.
On peut dire sans trop se tromper que la théorie des émotions que défend Jean-Sébastien, Nancy et Louis-Arsène, et sans doute d’autres, est celle qu’on appelle la théorie affective des émotions. Quelle est cette théorie ?
Cette théorie affirme qu’une émotion, tel l’amour, la peur, la colère, la joie, etc., est essentiellement une affection ou un sentiment intérieur. Corrélativement, cette théorie affirme que celui qui éprouve une émotion ne peut pas se tromper au sujet de la sensation ou du sentiment qui l’accompagne. En d’autres termes, cette théorie dit que les énoncés d’un sujet rapportant ses émotions à la première personne (“ je suis amoureux ”; “ je suis en colère ”, etc.) sont incorrigibles, c’est-à-dire qu’ils sont toujours vrais. Ils décrivent adéquatement l’état intérieur de celui qui les énonce.
Historiquement, la théorie affective des émotions est associée aux noms de René Descartes (1596-1650) et de David Hume 9,(1711-1776), puisque que ce sont ces deux philosophes qui l’ont élaborée.
Il y a bien d’autres théories des émotions. Il y a par exemple la théorie comportementale des émotions; la théorie évaluative des émotions; il y a aussi la théorie cognitive; enfin, mentionnons la théorie sociale des émotions.
SOPHIE - Moi, j’aimerais bien qu’au prochain cours tu nous parles des théories que tu viens de mentionner. Je suis intéressée à en savoir plus sur le sujet.
GUILLAUME - Je n’ai pas d’objection. Du moins, si cela fait le bonheur de tous et de toutes... Est-ce le cas ? ... Bon, puisqu’il semble y avoir unanimité, je veux bien vous parler des théories mentionnées. Mais, d’abord, il faudra revenir sur la théorie affective des émotions. Pour cela, il convient de commencer par Les Passions de l’âme de René Descartes. Descartes développe une théorie qui ressemble sur certains points importants à celle de Jean-Sébastien.
JEAN-SÉBASTIEN - J’ai bien hâte de d’entendre ça !