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COMMENT DOIT-ON VIVRE ? - Socrate

GUILLAUME - Aujourd'hui, je voudrais vous introduire à la pensée d'un des plus grands philosophes grecs, et sans doute l'un des plus grands philosophes de tous les temps, Socrate. Or, ne peut parler de ce grand philosophe, sans parler d'un autre géant de la philosophie grecque et occidentale, Platon, qui fut l'un des disciples de Socrate. Ce que je vais dire à propos de Platon sera assez bref; j'en parlerai uniquement dans le but de présenter Socrate, le maître de Platon, et j'en parlerai plus longuement au prochain cours.

Un des problèmes que pose la pensée de Socrate, c'est que Socrate n'a rien écrit...

ARSENE-LOUIS - ...si Socrate n'a rien écrit, la question que je me pose est si Socrate a vraiment existé. Ne serait-il pas une histoire inventée, tout comme Jésus ?

GUILLAUME - Oui, Socrate a existé. Tout ce qu'on sait de Socrate provient en grande partie des écrits de Platon; il n'est pas une invention pure , sortie tout droit de l'imaginaire de Platon. Les historiens de la philosophie disposent de documents fiables qui confirment l'existence de Socrate. Nous disposons par exemple des écrits d'un contemporain de Platon, Xénophon (430-355 av. J.- C.), qui, lui aussi, est né à Athènes. Xénophon fut également un admirateur de Socrate. Il rédigea un ouvrage, les Mémorables et une Apologie de Socrate, qui raconte la vie de Socrate. Or plusieurs des faits et des paroles rapportés par Xénophon concordent avec ceux que relatent Platon. Par conséquent, on peut avoir confiance dans le témoignage de Platon. Il y a bien d'autres documents sur lesquels se basent les historiens, mais celui-ci est suffisant pour affirmer que Socrate a réellement existé. D'accord ?

ARSERNE-LOUIS - D'accord.

GUILLAUME - ...remarque qu'au sens strict, il n'y a pas de " preuve à cent pour cent " de son existence, mais ce dont on dispose comme témoignages est amplement suffisant. Tu sais, si on avait les mêmes exigences pour tous les personnages du passé, nous serions amenés à douter de l'existence d'un très grand nombre d'entre eux, à commencer par Platon lui-même...

Quant à l'existence de Jésus, une source fiable, autre que chrétienne, confirme également son existence. Il s'agit d'un énorme ouvrage intitulé Antiquités judaïques dont l'auteur est un juif, Flavius Josèphe (37-100 av. J.-C.). Flavius Josèphe n'était pas chrétien. Son témoignage ne comporte donc pas de parti pris. Flavius Josèphe rédigea en l'an 93 l'ouvrage mentionné où il signale l'existence d'un " sage " nommé Jésus, faisant des miracles et qui fut condamné à la crucifixion par Pontius Pilatus, (Ponce Pilate), préfet de la Judée entre l'an 26 et 36.

ARSERNE-LOUIS - Mais puisque Socrate n'a rien écrit, son enseignement tel que nous le rapporte Platon, est-il vraiment fidèle à la pensée de son maître ?

GUILLAUME - C'est là une question très épineuse sur laquelle les experts ne s'entendent pas. Personnellement, et contrairement à l'auteur du Monde de Sophie (voir page 83), je suis d'avis 1° qu'il est possible de distinguer l'enseignement de Socrate de celui de Platon et, 2° l'enseignement de Socrate diffère radicalement de celui de son élève1.

On peut dire, en fait, que, dans l'oeuvre de Platon, il y a deux philosophes différents qui portent le même nom "Socrate". Appelons le premier, Socrates. Socrates est le personnage qui a réellement existé en chair et en os à Athènes, qui est né en l'an 470 et qui est mort en 399 av. J.-C. C'est lui qui discutait dans les rues ou sur la place du marché d'Athènes ou encore dans les banquets. Il avait le nez camus et les yeux exorbités; bref, il était laid comme un pou, comme le dit Alberto à Sophie (p. 82). Platon s'attacha rapidement à ce "joker" à Athènes, et il en devint son disciple; mieux encore, son ami. Plus tard, révolté par la mort injuste de son ami, Platon rédige des dialogues mettant en scène Socrate comme personnage principal. L'Apologie de Socrate, Criton, Charmide, Lysis, Euthyphron, Second Alcibiade, Gorgias, Protagoras, Hippias Mineur, Premier Alcibiade, Hippias Majeur, Lachès, Ion forment un premier groupe de dialogues qui furent de petits chefs-d'oeuvre à l'époque et qui le sont toujours aujourd'hui. Dans cette première série de dialogues, Platon reste fidèle à l'enseignement de Socrate.

Or tout à la joie de la création et du succès, Platon rédige d'autres dialogues dont Ménon, Cratyle, Phédon, Le Banquet, Phèdre, La République, Théétète, Sophiste, Parménide, Timée, Les Lois, Philèbe. Platon a vieilli et mûri sa propre pensée. Dans ce second groupe de dialogues, Platon défend et professe sa fameuse " théorie des Idées " et sa théorie de la " réminiscence " - sur lesquelles nous reviendrons au prochain cours - qui n'ont plus grand choses à voir avec l'enseignement de Socrate, ou, en tout cas, elles s'en éloignent grandement.

Ce que j'affirme ici, n'a rien de bien extraordinaire ou de révolutionnaire. Aristote (384-322 av. J.- C.), élève lui-même de Platon, confirme mes dires! Dans un de ses ouvrages, compilé après sa mort et que l'on a intitulé Métaphysique, on lit ce qui suit:

Aristote nous apprend, donc, que Socrate est le premier philosophe à rechercher des " définitions générales " des choses; après lui, Platon, a pour ainsi dire " séparé " la définition - ou encore le concept - des choses existantes, pour en faire des entités tout aussi réelles que les choses qu'elle définit. Est-ce clair?

BURT - Non...

GUILLAUME - Prend la définition - ou le concept, c'est la même chose - de chien. Tous les chiens, n'est-ce pas, ont comme caractéristiques communes et essentielles d'avoir une queue, quatre pattes, du poil, un museau, etc. ?

BURT - Oui, pis après ?

SOPHIE - ...ben, l'idée abstraite qu'on se fait du chien existe elle aussi comme les chiens, mais ailleurs, en quelque part ?

NICOLAS - ...dans notre tête ?

GUILLAUME - ...toute la question est là : où peuvent bien exister ces saprées Idées ou Formes ! Comme nous le verrons au prochain cours, Platon pense que les idées abstraites ou les Formes existent dans le Monde des Idées, qui est plus réel que notre monde sensible de tous les jours. Socrate, aux dires d'Aristote, pense plutôt que les idées abstraites n'ont pas d'existence indépendante des choses dont elles sont les idées. Mais n'anticipons pas.

Commençons par ce premier point, à savoir que Socrate aurait été l'initiateur de la recherche de définitions. Que faut-il entendre par là au juste ?

Socrate passait le plus clair de son temps à discuter avec les gens à Athènes, là, dans la rue, où sur la place du marché. Il leur demandait ce qu'est par exemple la justice, le courage, l'amitié, l'amour, la sagesse, le beau, le bon, le bien, etc. Généralement, donc, en discutant avec ses interlocuteurs, Socrate était à la recherche de la définition qui caractérise, suivant le cas, tous les actes ou toutes les choses justes, courageuses, sages, amicales, amoureuses, bonnes, belles.

Nous sommes tous en mesure de donner des exemples de cas d'actes ou de gestes justes et injustes, courageux, amicaux ou amoureux. Mais ce ne sont pas des exemples illustrant des cas de courage, de justice, de sagesse, etc., qui intéressait Socrate. Il était à la recherche de définitions quant à la nature propre de chacune des vertus. C'est une tâche difficile, mais pas impossible; cette tâche était celle de Socrate. Elle est au coeur de sa façon de faire de la philosophie.

On trouve une belle illustration de cette quête de définitions uniques dans le dialogue intitulé Ménon. Socrate discute avec un dénommé Ménon, un esclave. La discussion s'engage lorsque Socrate demande à Ménon ce qu'est la vertu3. Ménon répond en donnant une série d'exemples. Mais ce n'est pas ce que souhaite savoir Socrate. Voici le passage en question.

" Ménon (M) : - Pourrais-tu me dire, Socrate, si la vertu peut être enseignée, ou, si ne pouvant l'être, elle s'acquiert par la pratique, ou enfin si elle ne résulte ni de la pratique ni de l'enseignement, mais est naturelle ou non aux hommes?...

SOCRATE (S) : - ... Je me reproche à moi-même de ne savoir absolument rien de la vertu. Or si je ne sais pas ce qu'est une chose, comment pourrais-je connaître ses attributs? Te semble-t-il possible, si l'on ignore totalement qui est Ménon, qu'on sache s'il est beau, riche, noble , ou tout le contraire ?... Au nom des dieux, Ménon, que dis-tu qu'est la vertu ?

M : - La chose n'est pas difficile à dire, Socrate. Tout d'abord, si c'est la vertu d'un homme que tu veux connaître, rien de plus aisé. La vertu d'un homme consiste à être capable d'administrer les affaires des la cité et, en les administrant, de faire du bien à ses amis et du mal à ses ennemis, en se gardant de se faire soi-même du mal. Si c'est la vertu d'une femme, elle n'est pas difficile à définir : le devoir d'une femme est de bien gouverner sa maison, de conserver tout ce qui est dedans et d'être soumise à son mari....

S : - J'ai beaucoup de chance, Ménon, puisqu'en cherchant une unique vertu, j'en trouve logé chez moi une multitude de vertus. Suppose que je te demande quelle est la nature véritable du chien et que tu dises qu'il y en a beaucoup et de diverses espèces. Que répondrais-tu si je te demandais : " Veux-tu dire qu'ils sont nombreux, de diverses espèces et différents les uns des autres parce que ce sont des chiens? Ou bien ce n'est pas par là qu'ils diffèrent mais en quelque chose d'autre, par exemple, par le poil, la taille ou quelque autre caractéristique du même genre ? " Dis-moi, que répondrais-tu si on te posait ainsi la question ?

M : - Ceci: en tant que chiens, ils ne diffèrent en rien l'une de l'autre.

S : - Si je te disais en suite : "Maintenant, Ménon, voici ce que je voudrais savoir de toi : quel nom donnes-tu à cette chose par laquelle ils se ressemblent et sont tous identiques?" Tu pourrais, je pense, me donner une réponse ?

M : - Si.

S : - Il en va de même avec les vertus. Bien qu'elles soient nombreuses et diverses, elles ont toutes un caractère commun qui fait qu'elles sont des vertus. C'est sur ce caractère commun qu'il convient d'avoir les yeux afin de répondre à la question et d'expliquer en quoi consiste la vertu. Tu comprends ce que je veux dire ?

M : - Il me semble que je comprends. Cependant je ne saisis pas encore le sens de ta question....

S : - Prends la santé. Crois-tu qu'il y ait une santé propre à l'homme et une autre propre à la femme, ou la santé a-t-elle, partout où elle se trouve, le même caractère, soit chez l'homme, soit dans tout autre créature ?

M : - Oui....

S : - Et il en va de même pour la vertu : elle n'est pas différente chez un enfant, et un vieillard; chez un homme et une femme.

M : - Bien sûr....

S : - Maintenant, est-il possible de bien administrer une cité, ou une maison, ou tout autre chose, si on ne l'administre pas sagement et justement.

M - Non !

S : - Si l'on administre justement et sagement, n'est-ce pas par la justice et la sagesse qu'on le fait, c'est-à-dire par la vertu ?

M : - Forcément.

S : - Tous les hommes sont donc vertueux de la même manière, puisque c'est par la possession des mêmes qualités qu'ils le sont.

M : - Il semble.

S : - Puisque la vertu est la même pour tous , en quoi consiste-t-elle ?

M : - Que peut-elle être, sinon la capacité de commander aux hommes, si tu cherches une définition unique applicable à tous les cas.

S : - C'est en effet ce que je cherche. Mais chez un enfant, Ménon, et chez un esclave la vertu est-elle aussi la capacité de commander à leur maître ? Crois-tu que celui qui soit commande soit encore esclave ?

M : - Je ne le crois pas du tout, Socrate.

S : - Tu dis : " capacité de commander ". N'ajouterais-tu pas à cela " avec justice et non injustement " ?

M : - C'est mon avis; car la justice, Socrate, n'est pas autre chose que la vertu.

S : - Est-ce la vertu, Ménon, ou une vertu ?..4

Le dialogue se poursuit sans que Socrate et Ménon parviennent à trouver la définition universelle de la vertu que recherche Socrate.

NICOLAS : - Même s'ils paraissent tourner en rond, ça nous aide à y voir plus clair.

GUILLAUME : - Effectivement. Je dirai qu'à la lecture de l'un ou l'autre des " dialogues socratiques ", on en sort pour ainsi dire " plus intelligent " ou plus réflexif , qu'avant, plus " critique " au sens dont nous parlions au premier cours. Même s'ils paraissent ne pas aboutir, ces dialogues demeurent des modèles de réflexion critique. C'est d'ailleurs ce qui explique qu'on lit les textes de Platon depuis plus de deux mille ans. Ce sont des chefs-d'oeuvre d'écriture littéraire et philosophique.

Voyons maintenant un autre texte, le Lachès. Dans cet extrait du Lachès, Socrate, Nicias, son interlocuteur, tentent de définir le courage. Encore ici, ils n'y parviendront pas; ça importe peu. Ce qui importe, toutefois, c'est la réflexion critique déployée par Socrate.

Notice sur l'extrait du Lachès

Deux pères de famille, Lysimaque et Mélèsias, s'adressent à Nicias et à Lachès, deux militaires, pour savoir s'ils devraient faire apprendre l'escrime à leurs fils. Or, l'opinion des deux conseillers diverge. Socrate est alors appelé à participer au débat. Il conduit ses interlocuteurs vers le fondement de la question. Il leur fait admettre que,, pour se faire une opinion sur l'utilité de l'apprentissage de l'escrime, il faut d'abord savoir en quoi consiste le courage. La démarche de pensée de Socrate est la suivante : l'apprentissage de l'escrime a pour but de donner aux jeunes une bonne éducation; or, l'éducation forme l'âme, et la vertu améliore cette dernière. Il faut donc se demander en quoi consiste l'escrime peut rendre vertueux. Il ne s'agit pas de savoir si cette discipline procure toutes les vertus, mais de déterminer si elle peut permettre d'acquérir l'une d'entre elles, en l'occurrence le courage. Les interlocuteurs sont ainsi conduits à discuter de ce qu'est le courage avant de décider si les cours d'escrime le développent. " Qu'est-ce donc le courage ? ", interroge Socrate5.

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SOCRATE (S) : - Essayons, Lachès, de définir le courage... Voyons, essaye de dire ce que je te demande : qu'est-ce que le courage ?

LACHÈS (L) : - Par Zeus, Socrate ! il n'est pas difficile de répondre ! Quand on accepte de rester dans le rang et de repousser l'ennemi, au lieu de prendre la fuite devant lui, alors, sache-le bien, on ne peut manquer d'être homme courageux.

S : - C'est fort bien dit, Lachès ! Mais sans doute suis-je cause, faute de m'être exprimé clairement, que ta réponse ne cadre pas avec ce que j'avais en tête, quand je te posais la question.

L : - Que veux-tu dire par là, Socrate ?

S : - Je vais te l'expliquer, à condition que j'en sois capable. Un homme courageux, c'est bien, je pense, celui dont tu parles, qui, demeurant dans le rang, combattra les ennemis.

L : - C'est du moins ce que je déclare.

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S : - Et moi aussi, effectivement ! Que dire cependant, cette fois, de celui-ci qui, dans la fuite et sans rester dans le rang, combattrait néanmoins l'ennemi ?

L : - Courageux, en prenant la fuite ?

S : - À la façon même, je pense, des Scythes qui, dit-on, ne combattent pas moins en prenant la fuite qu'en poursuivant. On pensera en outre à l'éloge que fait Homère6 des chevaux d'Énée qui, à l'en croire, savaient avec grande rapidité, ici et là, poursuivre aussi bien que fuir; et c'est sous ce rapport aussi qu'il a glorifié Énée lui-même, sous le rapport de son savoir en l'art de fuir, quand il l'a appelé: un maître machineur de fuite.

3

L : - Et il avait raison, Socrate, car c'est de chars qu'il parlait; de ton côté, tu allègues l'exemple des cavaliers scythes, et c'est en effet ainsi que combat leur cavalerie. Mais l'infanterie de ligne des Grecs combat de la façon que je dis.

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S : - À l'exception sans doute, au moins, de celle des Lacédémoniens. À Platées en effet, quand ils furent en face des soldats perses cuirassés de lattes d'osier, il n'acceptèrent pas, dit-on, de les affronter en combattant sur place, mais ils prirent la fuite; puis, une fois rompus les rangs des Perses, ils firent volte-face et se battirent à la façon de cavalier, remportant ainsi la victoire dans cette bataille.

L : - C'est la vérité.

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S : - En somme, ainsi que je le disais à l'instant, je suis cause que tu ne m'aies pas bien répondu, parce que je n'avais pas bien posé ma question. Le courageux desquels je souhaitais m'informer auprès de toi, ce n'étaient pas seulement ceux qui le sont dans le combat d'infanterie, mais aussi dans le combat de cavalerie et dans l'ensemble des formes de la pratique guerrière; ce n'étaient pas non plus seulement ceux qui le sont à la guerre, mais aussi ceux qui ont du courage dans les périls auxquels on s'expose sur mer; et aussi tous ceux qui sont courageux devant la maladie, tous ceux qui le sont devant la pauvreté ou devant les vicissitudes de la vie publique, ni non plus seulement tous ceux qui font face avec courage aux peines et aux craintes, mais ceux aussi qui ont l'énergie de combattre leurs convoitises ou leurs plaisirs, aussi bien en restant sur leurs positions qu'en faisant volte-face. Car il y a bien, Lachès, même en ce genre de choses, des hommes courageux !

L : - Très courageux, même, Socrate !

S : - Donc, ils sont courageux, tous; mais le courage que possèdent les uns a le plaisir pour théâtre, la peine est celui des autres, les convoitises pour ceux-ci, les craintes pour ceux-là, tandis qu'il y en a d'autres, j'imagine, qui, dans les mêmes occasions, font preuve de lâcheté.

L : - Hé ! absolument.

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S : - Ce que peut bien être chacune de ces deux façons de se comporter, voilà ce que je désirerais savoir de toi. Essaie donc, tout d'abord au sujet du courage, de m'expliquer ce qu'il y a d'identique en toutes ces variétés de courage. Mais peut-être ne comprends-tu pas bien encore ce que je veux dire ?

L : - Non, pas encore tout à fait.

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S : - Eh bien ! voici ce que je veux dire. Si c'était par exemple sur ce que peut bien être la rapidité, que portait ma question, sur ce caractère qui peut, chez nous, se rencontrer aussi bien dans l'acte de courir que dans celui de jouer de la cithare, dans l'action de parler ou dans celle d'apprendre, et dans quantité d'autres; sur ce caractère que nous possédons même presque en tout ce qui mérite considération : dans les activités de nos mains ou de nos jambes, de notre bouche comme de notre voix ou de notre pensée. N'est-ce pas de la sorte que, toi aussi, tu entends la chose ?

L : - Hé ! absolument.

S : - Que maintenant on me pose cette question : " Socrate, qu'entends-tu par ce caractère auquel, dans tous les cas, tu donnes le nom de "rapidité" ? ", je répondrais au questionneur : " La capacité d'exécuter beaucoup d'actes en peu de temps, voilà ce que, moi, j'appelle "rapidité", eu égard aussi bien à l'émission de la voix qu'à la course et à tout le reste. "

L : - Et en le disant tu ne te tromperais pas !

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S : - Alors, Lachès, essaie donc à ton tour d'en faire autant pour le courage et de me dire quelle est la capacité, identique dans le plaisir, dans la peine, dans tous les cas où tout à l'heure nous assurions le trouver, à laquelle on donne, en fin de compte le nom de "courage".

L : - Il me semble que c'est une certaine fermeté d'âme, s'il faut, dire ce qu'est le courage dans tous les cas de la série.

9

S : - Mais bien sûr, il le faut, au moins si nous devons, nous, répondre à la question posée ! Voici maintenant ce qui est, à mes yeux, évident : je ne crois pas que toute fermeté d'âme te paraisse courageuse ! Or voici où j'en trouve la preuve. J'en suis en effet presque certain: toi, Lachès, tu regardes le courage

comme une des choses qui sont très belles.

L : - Sois-en pleinement certain, comme une de celles qui sont d'une beauté sans égale !

S : - Or, la fermeté qui s'accompagne de réflexion est une fermeté d'âme belle et bonne ?

L : - Absolument.

S : - Mais que dire de celle qui s'accompagne d'irréflexion ou de folie ? N'est-elle pas, au contraire de l'autre, dommageable et nuisible ?

L : - Oui.

S : - Alors appelleras-tu belle une pareille chose, une chose qui est nuisible et dommageable ?

L : - Ce ne serait pas juste, Socrate.

S : - Tu ne reconnaîtras pas le courage de cette sorte, puisqu'elle n'est pas belle et que le courage est beau ?

L : - Tu as raison.

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S : - En conséquence, ce serait, d'après ta thèse, la fermeté réfléchie qui serait le courage ?

L : - Il me semble.

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S : - Voyons maintenant en vue de quoi la fermeté est réfléchie. Est-ce quand la réflexion va à tout indistinctement, aux grands objets comme aux petits ? Je m'explique. Supposons par exemple que quelqu'un se montre ferme à dépenser de l'argent avec réflexion, parce qu'il sait le bénéfice qu'il trouvera à avoir fait cette dépense. Est-ce que cet homme-là est courageux ?

L : - Ma foi non, par Zeus !

S : - Autre exemple. Supposons un médecin dont le fils, ou tout autre, est atteint d'une pneumonie, et demande qu'il lui donne à boire ou à manger; au lieu de se laisser attendrir, il est plein de fermeté...

L : - Pas davantage, cette fermeté ne serait en aucune façon du courage.

S : - Exemple guerrier maintenant : voici un homme fermement décidé à se battre, qui a tout calculé avec réflexion : la certitude qu'il a d'être secouru par d'autres, l'infériorité numérique et militaire de ceux contre qui il se bat, par rapport à ceux de son propre camp; qui a en outre la supériorité de la position; est-ce cet homme-là, dont la fermeté d'âme s'accompagne d'un tel ensemble de réflexions et de préparations favorables que tu déclareras plus courageux que celui qui, dans l'armée opposée, est bien décidé à tenir bon, à être ferme ?

L : - Ma foi, Socrate, c'est, à mon avis, celui qui est dans l'armée opposée !

S : - Cependant sa fermeté d'âme est moins réfléchie que celle du premier ?

L : - C'est vrai.

S : - Alors, c'est, déclareras-tu, celui dont la fermeté s'accompagne de la connaissance de l'équitation qui, dans le combat de cavalerie, sera inférieur en courage à celui qui n'a pas cette connaissance.

L : - C'est mon avis.

S : - Et aussi celui chez qui la connaissance en matière de lancement avec la fronde ou de tir à l'arc, ou de toute autre technique, accompagne la fermeté de l'âme.

L : - Sans doute.

S : - Et s'il s'agit de descendre dans un puits et de plonger, tous ceux qui, sans y être exercés, consentent à courir fermement un tel risque ou tout autre pareil, tu les déclareras plus courageux que ceux qui le font parce qu'ils en ont la pratique ?

L - Peut-on dire autre chose, Socrate ?

S - Non, si l'on pense ainsi.

L : - C'est bien ainsi que je pense.

S : - Et pourtant, Lachès, la fermeté que ces gens-là montrent à se risquer est moins réfléchie que celle de ceux qui se risquent avec compétence.

L : - Évidemment.

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S : - Mais n'avons-nous pas vu auparavant que l'audace et la fermeté irréfléchies étaient laides et nuisibles ?

L : - Si.

S : - Et nous étions convenus que le courage était une belle chose.

L : - En effet.

S : - Or maintenant nous disons au contraire que cette chose laide, la fermeté irréfléchie de l'âme, est le courage.

L : - C'est vrai.

S : - Est-ce là bien raisonner, à ton avis ?

L : - Non, par Zeus, ce n'est pas bien. "7

Cet extrait illustre de façon exemplaire le travail de réflexion critique de Socrate. Socrate est à la recherche d'une définition universelle du courage. Lachès lui présente trois définitions que Socrate examine à tour de rôle. À chaque fois, Socrate soulève des objections qui invalides chacune des définitions avancées. Pourtant, Lachès, un grand militaire, devrait bien savoir ce qu'est le courage ! Pire encore, la définition du courage comme la fermeté d'âme réfléchie, dont Socrate et Lachès s'accordaient pour dire que c'est une belle chose, ne l'est pas après examen; au contraire, il semble que ce soit dans la fermeté d'âme irréfléchie que consiste le courage ! Pourtant, au départ, Socrate et Lachès, étaient tombés d'accord en affirmant le contraire, à savoir que la fermeté d'âme irréfléchie n'est pas le courage, car il faut que la fermeté s'accompagne de réflexion !

NICOLAS - On en perd son latin !

GUILLAUME - ou son grec... Malgré ces impasses, ce texte de Platon, comme le précédent, veut illustrer la méthode de réflexion critique en plein travail. Vous le voyez bien, maintenant : la raison est l'outil privilégié avec lequel Socrate cherche la vérité. Socrate ne connaît pas la vérité; toutefois, son seul moyen pour y parvenir, c'est la raison.

PHILIPPE - C'est ce que dit Alberto quand il dit que Socrate est rationaliste ? Dans le Monde de Sophie (p. 87), on lit : " ...sa foi dans la raison de l'homme, fait de lui un rationaliste. ".

GUILLAUME - Exactement. La raison est capable, selon Socrate, de dégager ou d'abstraire, à partir de situations concrètes, des caractéristiques communes et générales applicables à tous les cas, par exemple, d'actes courageux, et seulement à ceux-ci. En dégageant ce qu'il y a d'universel dans tout ce que nous appelons " courage " ou " courageux ", Socrate pensait parvenir à savoir ce qu'est le courage. Malheureusement, il ne semble pas y être parvenu. C'est peut-être la raison pourquoi il disait que la seule chose qu'il savait, c'est qu'il ne savait rien...

Lachès - comme d'ailleurs tous les autres interlocuteurs de Socrate - n'a que des croyances ou, comme dira plus tard Platon, des opinions, à propos de ce qu'est le courage. Or, le but de Socrate c'était de parvenir à des croyances rationnellement justifiées à propos de ce qui est courageux, juste, sage, bon, beau, etc. et ce, par sa méthode d'examen critique. Oui, Nancy, t'as une question?...

NANCY - On dit dans le Monde de Sophie que Socrate faisant semblant de ne rien savoir. Je suis d'accord, parce que Socrate devait être très savant et qu'il s'arrangeait toujours pour " mettre en boîte " les gens avec qui il discutait. Est-ce pour cette raison qu'ils l'ont condamné à mort?

GUILLAUME - T'as sans doute raison. Dans sa soixante dixième année, un certain Mélètos l'accusa formellement d'" introduire de nouveaux dieux " à Athènes, et de " corrompre la jeunesse "8 Ces accusations sont grotesques et ridicules, car Socrate était pieux puisque, comme tous les citoyens d'Athènes, il rendait un culte aux divinités civiles - Athèna, Zeus, Apollon, etc. Par ailleurs, Socrate était soucieux de l'éducation de la jeunesse - comme en témoigne de façon éloquente le Lachès. Mais, nul doute, que, durant toutes ces années passées à Athènes, Socrate a pu se faire des ennemis. En effet, sa méthode de réflexion critique9, qu'il pratiquait avec grand art, amenait les gens à découvrir par eux-mêmes que leurs croyances, qu'ils pensaient fondées, ne l'étaient pas vraiment. Beaucoup se sont sans doute sentis blessés dans leur amour-propre. Socrate suscita donc chez ses concitoyens un fort ressentiment contre lui, qui devait le conduire à la mort. Ici, le parallèle avec Jésus est assez frappant.

C'est à ceux qu'on a appelé " sophistes " que Socrate s'en prenait le plus souvent. Qui étaient-ils ? Les sophistes étaient des professeurs itinérants qui se faisaient payer pour transmettre leurs connaissances. Ils apparaissent en Grèce ancienne au environ du 5e siècle av. J.-C. Les plus connus sont Protagoras d'Abdère (480-408 av. J.-C.), Gorgias le Léontin (487-380 av. J.-C.) et Hippias d'Élis (5e siècle). Il ne nous reste pratiquement rien de leurs écrits. Ce que l'on sait d'eux vient surtout de Platon, et également de son élève, Aristote. Trois de ouvrages de Platon portent le nom des grands sophistes de l'antiquité : l'Hippias, le Protagoras et le Gorgias. Socrate en est, comme toujours, le personnage principal, et Platon le fait discuter, parfois âprement, avec ces grands savants qui sont surtout des maîtres de l'éloquence... un peu comme certains de nos politiciens...

Les sophistes enseignaient à bien parler, à argumenter, à convaincre et à critiquer. Les sujets qu'ils enseignaient étaient souvent ceux que l'on associe aujourd'hui à la philosophie: le bien et le mal; la justice; le vrai et le faux; la possibilité d'enseigner la vertu, etc. La méthode d'enseignement des sophistes consistait en la controverse, l'opposition des thèses sur un sujet donné. Protagoras affirmait, par exemple, que sur tout sujet il était possible d'élaborer deux argumentations de force égale. En d'autres termes, Protagoras affirmait qu'il n'est jamais possible de contredire quelqu'un.

Protagoras était un partisan du relativisme. Vous le savez maintenant, le relativisme est la position philosophique sur la vérité qui dit la vérité est relative à chacun; il n'y a pas de vérité universelle. Une des phrases célèbres que Platon attribue à Protagoras dans le Théétète dit: " Telles les choses me paraissent, telles elles sont pour moi; telles elles te paraissent, telles elles sont pour toi. " Protagoras commence son ouvrage, portant sur La Vérité, par ces mots: "L'homme est la mesure de toutes choses: de celles qui sont en tant qu'elles sont, de celles qui ne sont pas en tant qu'elles ne sont pas."

NANCY - Je comprends pourquoi Socrate n'aimait pas particulièrement les sophistes...

GUILLAUME - Pourquoi ? dis-le nous.

NANCY - Ben, parce que Socrate croit en la vérité universelle, au contraire des sophistes.

GUILLAUME - Oui et non. Tu vois, contrairement à ce que tu as dit tantôt, Socrate n'était pas un " savant ". Pour lui, être " savant ", ça signifie savoir ce que savent les grands philosophes de la nature des siècles passés : les Thalès, Anaximène, Anaximandre, Empédocle, Héraclite, Démocrite, Anaxagore, etc. Ces philosophes, selon Socrate, prétendent connaître le " principe premier " qui explique tous les phénomènes dans le monde et le monde lui-même. Ce sont, si tu veux - pour utiliser une comparaison plus ou moins boiteuse - les " scientifiques " de l'époque. En tout cas, ces philosophes prétendent savoir des choses remarquables sur la constitution du monde, et, là-dessus, Socrate ne prétendait rien connaître. Il disait que la seule chose qu'il sait c'est qu'il ne sait rien. Bon. Tu vas me dire que Socrate ironise en disant cela. Mais c'est vrai ! Il ne sait rien à propos des choses essentielles, capitales, pour l'être humain, que sont la justice, le courage, bref, à propos de ce qu'on appelle vertu !

Pour Socrate, la question centrale de la philosophie est la suivante : " Comment doit-on vivre ? ", ou encore : " Quelle est la meilleure façon de vivre ? ", et par là Socrate ne veut pas savoir s'il vaut mieux vivre à la compagne ou la ville, ou encore, s'il vaut mieux se marier ou demeurer célibataire... " De quelle façon a-t-on le plus raison de vivre ?10 ", voilà ce que Socrate désire savoir. En d'autres termes: du point de la raison quelle façon de vivre est la plus appropriée au bonheur ?

Socrate croyait que c'est en pratiquant la vertu (en étant juste, courageux, sagesse, modéré et pieux) qu'on peut atteindre le bonheur. Mais aussi, selon lui, on ne peut être vertueux, selon lui, si on ne sait pas ce qu'est la vertu. Bien entendu, quelqu'un comme Lachès est courageux. Mais Lachès ne sait pas ce qu'est le courage. Savoir ce qu'est le courage en plus de l'être, voilà ce qui est encore mieux, et c'est ce que cherchait si ardemment Socrate. Ainsi, à la question: " Pourquoi devrais-je être vertueux ? ", Socrate répond: "Parce qu'une conduite vertueuse t'offre les meilleures chances de bonheur, mais la vertu n'est rien sans savoir ce qu'elle est."

Vous voyez, pour Socrate, la vertu est indissociable du savoir, à telle enseigne que Socrate déclare que " La vertu est savoir " - ce qui conduit à la thèse fort controversée suivante : "Nul ne fait le mal volontairement."... ou encore, autre formulation équivalente : " Celui qui sait ce qui est bien ne peut manquer de le faire. " Par exemple, si vous connaissiez le numéro chanceux de la loto 6\49, vous n'hésiteriez aucun instant à vous procurer un billet portant ce numéro. De même, si vous connaissiez le secret de l'immortalité, vous l'utiliseriez sûrement, non? C'est en ce sens que Socrate dit que, celui qui connaît le bien, ne peut manquer de le faire.

NANCY - Sa théorie n'est pas correcte ! Je sais, par exemple, que la cigarette n'est pas bonne pour la santé, mais je fume quand même...

GUILLAUME - Ton objection est sérieuse, Nancy : Comment peut-il se faire que, même si tu sais que la cigarette cause le cancer, tu fumes encore ? Personnellement, je n'ai pas de réponse à cela. Peut-être qu'une défense de la thèse de Socrate consisterait à dire que tu ne sais pas vraiment que la cigarette cause le cancer. Plus précisément, tu ne vois pas clairement la relation entre la santé, le bien et la cigarette. Examinons la question ensemble. Tu admets, avec moi, d'abord, que nous cherchons tous le bien?

NANCY - Comment ça ?

GUILLAUME - Regarde la question sous cet angle: la dernière des raisons de tout ce que nous faisons, c'est le bonheur, n'est-ce pas ? Connais-tu quelqu'un qui ne veut pas être heureux ? Même le maffioso cherche le bonheur, malgré le moyen qu'il utilise, à savoir par le crime. Et, toi, si tu étudies en sociologie, c'est pour faire qu'un jour tu pratiques un travail que tu aimes et, donc, être heureuse dans la vie. Non ?

NANCY - Oui, et après ?

GUILLAUME - Eh bien, être en bonne santé c'est aussi une condition nécessaie pour être heureuse, non ?

NANCY - Oui, bien entendu. Si j'étais malade ou infirme, je serais malheureuse.

GUILLAUME - Mais la santé n'est pas le plus grand des biens. Vivre est un bien encore plus grand, d'accord ? Car à quoi sert la santé si on ne vit pas ?

PHILIPPE - ...sans la santé, on ne peut pas vivre, c'est ce que tu veux dire ?

GUILLAUME - C'est ça. La santé n'est qu'un moyen pour cette fin qu'est la vie. On pourrait aller plus loin. Bien-vivre est sûrement un plus grand bien que simplement vivre ?

NANCY - Oui. Où veux-tu en venir, Guillaume ?

GUILLAUME - À la question centrale de Socrate : qu'est-ce que le bien ? Et il semble que Socrate n'a pas trouver de réponse définitive à sa question. Quoi qu'il en soit, il croyait que celui qui sait ce qui est bien, le met forcément en pratique. Pour Socrate, le bien c'est rien d'autre que savoir; et savoir, c'est rien d'autre qu'être sage, juste, modéré, pieux, etc.

NANCY : Comment Socrate en arrive-t-il là ?

GUILLAUME - Dans un passage d'un magnifique dialogue intitulé Euthydème, Socrate argumente, en gros, ainsi. Écoute bien et répond aux questions. Admets-tu avec moi que la santé, la richesse, la beauté physique, la célébrité, sont des biens qui font que si on les possèdent on est heureux ?

NANCY - Oui. Mais quelqu'un qui n'est ni riche, ni beau, ni en santé peut être quand même heureux.

GUILLAUME - Très bien. Disons que la santé, la richesse, etc., constituent des conditions nécessaires au bonheur, mais en aucune façon une condition suffisante. Saisis-tu la différence entre une condition nécessaire et la condition suffisante ?

NANCY - Non, pas très bien.

GUILLAUME - Suppose que tu as de l'oxygène (de l'air ou du vent), du carton ou du papier, que te manquerait-il pour qu'il y ait un feu ?

NANCY - Une allumette.

GUILLAUME - ...ou toute autre source de chaleur capable de provoquer la combustion du papier ou du carton. L'allumette est ta condition suffisante, alors que l'oxygène et le papier sont tes conditions nécessaires.

PHILIPPE - Comme exemple d'une condition suffisante on pourrait également mentionner le poison, comme la ciguë, qui, si on en ingurgite, on meurt instantanément.

GUILLAUME - Bon exemple de condition suffisante. Pour Socrate, il est clair que les différents biens qu'on a mentionnés tantôt sont des conditions nécessaires au bonheur, mais aucune d'elle n'est une condition suffisante. La santé, un travail, une famille, etc., sont des instruments du bonheur, mais pas le bien lui-même, car encore faut-il s'en servir intelligemment ou - pour employer le langage de Socrate - sagement, c'est-à-dire justement, avec modération et considération, et avec une certain courage.

SHILAN : La condition suffisante du bonheur, c'est qu'on soit sage... Hé, c'est pas si bête...

SOPHIE - Oui. Si être sage, pour Socrate, c'est aussi être juste, modéré, etc., alors ça veut dire que la sagesse était pour lui la vertu suprême. Non ? Parce que si tu es sage, t'es forcément juste et modéré.

GUILLAUME - Je pense qu'il en ait ainsi, effectivement. Voici maintenant le passage de l'Euthydème11 que je viens de vous résumer à ma façon :

SOCRATE (S) - Est-il vrai que nous autres, hommes, nous voulons tous être heureux ? Cela est stupide, sans doute, de poser des questions pareilles; car qui ne veut pas être heureux ?

CLINIAS (C) - Personne.

S - Bien, alors poursuivons. Puisque nous souhaitons être heureux, comment pourrions-nous l'être ? Quand nous possédons beaucoup de biens ? N'est-ce pas une question aussi stupide que la première ? Car il est bien clair qu'il en est ainsi.

C - Oui.

S - Quelles sont donc les choses qui se trouvent être des biens pour nous ? Ce n'est pas difficile à dire, et il ne faut pas être bien profond pour connaître la réponse. Car tout le monde sait qu'être riche, c'est un bien. N'est-ce pas ?

C - Oui, bien sûr.

S - Être en bonne santé, beau, et tous les autres avantages corporels, comme la force, l'agilité, la souplesse, etc.

C - Oui.

S - Par ailleurs, être bien né, de bonne famille, le pouvoir et la réputation sont clairement des biens réels.

C - C'est sûr.

S- Alors quel autre bien nous reste-t-il encore ? Que penses-tu d'être sage, courageux? Pour l'amour de Dieu, Clinias, comment évalues-tu ces choses ? Si nous disons que ce sont des biens, notre hypothèses sera-t-elle correcte ? Car on nous le consterait peut-être. Mais toi, dis, qu'en penses-tu ?

C - Ce sont des biens Socrate.

S - Bon, maintenant, le savoir ? Est-ce un bien ? Qu'en dis-tu ?

C - C'est un bien.

S - Réfléchis donc, afin que nous n'oublions pas un bien qui vaille d'être mentionné.

C - Mais j'ai l'impression que nous n'en avons omis aucun.

S - Bon Dieu ! Nous avons omis le plus grand des biens !

C - Qu'est-ce que c'est ?

S - La réussite, mon cher Clinias. Tous les hommes, les plus défavorisés surtout, affirment qu'il est le plus grand des biens.

C - C'est vrai Socrate.

S - Mais nous sommes ridicules, Clinias.

C - Comment ça ?

S - Parce que la réussite, nous l'avons déjà rangée parmi les biens que nous avons mentionnés.

C - Où veux-tu en venir ?

S - C'est que, sans doute, on prête à rire quand on dit deux fois la même chose !

C - Explique-moi plus clairement ?

S - Le savoir c'est sans aucun doute la réussite - un enfant le saurait !

C - Comment ?

S - Ne sais-tu pas, Clinias, que les guitaristes qui jouent admirablement bien sont ceux qui réussissent le mieux ?

C - Oui.

S - Et, il en va de même pour l'écriture et la lecture; ce sont des gens qui connaissent leur langue qui réussissent ?

C - Oui, parfaitement.

S - Et pour s'en tirer heureusement des risques courus en pleine mer, crois-tu qu'il y ait des gens qui réussissent mieux que les pilotes et le marins ?

C - Non, bien sûr.

S - Et si tu étais soldat, avec qui aimerais-tu mieux prendre ta part de risque et de chance ? avec un général en chef qui s'y connaît, ou avec un qui n'a rien appris ?

C - Avec un qui s'y connaît.

S - Et si tu étais malade, avec qui aimerais-tu mieux te trouver ? avec un médecin qui connaît la médecine, ou avec un qui n'y connaît rien ?

C - Avec un médecin qui la connaît.

S - Donc, ne penses-tu pas agir avec de meilleures chances de réussite quand tu agis avec un homme qui sait, plutôt qu'avec un homme qui n'a rien appris ?

C - Ça va de soi !

S - Le savoir, mon cher Clinias, est donc partout ce qui fait que les hommes réussissent. La présence du savoir, là où il est présent, fait qu'on a pas besoin en plus de la réussite. Quand on sait, on réussit. Maintenant. Tantôt, nous étions d'accord pour dire, Clinias, que si beaucoup de biens étaient présents, nous pourrions avoir le bonheur.

C - Oui, nous le disions.

S - Mais pourrions-nous être heureux grâce au seul fait que nous possédons ces biens, même si ces biens ne nous étaient utiles en rien ? Ou bien s'ils nous étaient utiles ?

C - S'ils nous étaient utiles.

S - Or en quoi nous seraient-ils utiles si nous ne faisions que les posséder, sans nous en servir ? Nous aurions par exemple beaucoup de choses à manger, mais nous ne les mangerions pas; ou bien des choses à boire, mais nous les boirions pas. Est-ce que cela nous serait utile?

C - Non !

S - Et pour les constructeurs ? S'il leur était procuré tout ce qui est requis pour que chacun d'eux puisse réaliser son propre ouvrage, mais qu'aucun ne s'en servît, est-ce grâce à ces biens que ces gens-là seraient heureux en ce qu'ils font pour la simple raison qu'ils auraient possédé tout l'équipement nécessaire et du bois en quantité suffisante, mais sans qu'aucun d'eux ne s'en servît pour faire une charpente ? Trouverait-il la moindre utilité à une telle possession ?

C - Aucune.

S - Et un multimillionnaire, et tous les biens dont nous parlions tout à l'heure, mais qui ne s'en servirait pas, trouverait-il le bonheur en la seule possession de ces biens ?

C - Non, pas du tout.

S - Donc, si l'on doit être heureux, il faut, semble-t-il, non seulement posséder de pareils biens, mais aussi s'en servir, car il n'y a rien d'utile à les posséder.

C - C'est vrai.

S - Alors, Clinias, suffit-il pour qu'un homme soit heureux qu'il possède ces biens et qu'il s'en serve ?

C - Il semble que oui.

S - S'il s'en sert bien, ou s'il s'en sert mal ?

C - S'il s'en sert bien.

S - Tu as raison. Je pense en effet qu'il est sans doute encore plus mauvais, si on se sert d'une chose et qu'on en fait un mauvais usage, que de ne pas s'en servir. Car dans le premier cas, c'est un mal; mais dans l'autre, ce n'est ni un bien ni un mal. Es-tu d'accord ?

C - Oui.

S - Alors, prenons maintenant le travail et l'utilisation du bois de construction. Demandons-nous : faire un usage correct des matériaux, est-ce dû à autre chose qu'à la science de la construction - la menuiserie -, la science qui enseigne comment faire par exemple une charpente ?

C - Non.

S - Mais du reste, c'est sans doute aussi le cas dans la fabrication des meubles - l'ébénisterie - qui est une science (une technique) qui en produit l'usage correct.

C - Oui.

S - En est-il donc de même dans l'usage de ces biens que nous avons mentionnés d'abord - richesse, santé, beauté -, pour faire un usage correct de pareils biens, est-ce l'effet d'une science, qui guide l'action et la rend correcte, ou est-ce dû à autre chose ?

C - Ce doit être l'effet d'une science.

S - Quelle utilité, bon Dieu, y a-t-il à posséder tous ces biens, si l'on n'a ni la raison ni le savoir ? Un homme qui posséderait beaucoup, et agirait beaucoup, mais sans avoir l'intelligence, quel profit en aurait-il ? N'aurait-il pas mieux valu qu'il eût peu tout en ayant l'intelligence ?

(..) En somme, Clinias, la question n'est pas de savoir ce que sont ces biens - richesse, santé et beauté -, parce que pris en eux-mêmes, ils n'ont pas de valeur. Mais, s'ils sont utilisés avec le savoir et la raison, ce sont des biens forts grands. Et si ils sont dirigés par l'ignorance, ce sont des maux plus grands que leurs contraires - d'autant plus que ces choses mettent davantage de capacités au service d'une mauvaise direction en elle-même.

C - Je pense que, selon toute apparence, il en est comme tu dis.

S - Quelle conséquence devons-nous tirer de tout ceci ? Parmi toutes les choses qu'on peut posséder, y en a-t-il une qui soit un bien ou un mal, sinon ces deux-ci qui le sont réellement : le savoir qui est le bien, l'ignorance qui est le mal ?

C - Je suis d'accord avec toi.

S - Puisque nous aspirons tous à être heureux, et puisqu'il nous est apparu qu'on le devient en se servant des choses et en s'en servant bien, et puisque la réussite, c'est un savoir qui le procure, tout homme doit donc, semble-t-il, par tous les moyens, se mettre en mesure de devenir le plus savant possible, n'est-ce pas ?

C - Oui.

S - C'est ce bien-là qu'il faut recevoir bien davantage que des richesses. Qu'en penses-tu ?

C - Je suis de ton avis.

S - Pourvu toutefois, Clinias, que le savoir s'enseigne, et n'advienne pas aux hommes par hasard. Car nous n'avons pas encore examiné ce point, sur lequel nous ne nous sommes pas encore mis d'accord, toi et moi.

C - Mais mon opinion à moi, Socrate, est que le savoir s'enseigne.

S - Tu as raison, ô le meilleur des hommes, et tu as bien fait de m'épargner une abondante recherche sur cette question-ci : le savoir s'enseigne-t-il ou ne s'enseigne-t-il pas ? Donc, à présent, puisqu'à ton avis le savoir aussi s'enseigne, et qu'il est l'unique réalité qui assure à l'homme bonheur et réussite, n'affirmerais-tu pas qu'il est nécessaire d'aimer le savoir, et n'as-tu pas toi-même l'intention de le faire ?

C - Cela oui, Socrate, absolument, et le plus possible !

Pour clore ce cours, je vous propose la lecture d'un extrait de l'Apologie de Socrate. Dans ce texte, Platon reconstitue la plaidoirie que Socrate présenta pour sa défense à son procès. Platon écrit comme quelqu'un qui, parce qu'il a assisté au procès12 a eu directement accès aux événements qu'il relate. Et, en raison de sa grande amitié avec Socrate, il a dû écouter avec beaucoup d'attention chacun des mots prononcés par Socrate. Ce procès a sans doute eu un retentissement considérable. Sur ce point, on pourrait le comparer au récent procès de O. J. Simpson. Le jury ne comptait pas moins de cinq cent un Athéniens; l'audience devait compter bien davantage... Si l'intention de Platon en rédigeant par la suite, quelques années plus tard, l'Apologie de Socrate, était bien de disculper son ami des accusations portées contre lui, il va de soi que Platon devait tenir compte qu'un très grand d'Athéniens avaient entendu la plaidoirie de Socrate. En d'autres termes, Platon ne pouvait pas "broder" comme il le voulait le discours de Socrate, sous peine de ne pas être crédible aux yeux de ses lecteurs Athéniens. C'est là, selon moi, un argument qui plaide en faveur de l'authenticité des propos tenus par Socrate dans l'Apologie et également dans les autres dialogues de la première série. Pour conclure ce cours, prenez connaissance de cet extrait de l'Apologie.

Extrait de

l'Apologie de Socrate

"5.- Cela étant, quelqu'un de vous dira peut-être: "Mais alors, Socrate, quelle affaire est-ce donc que la tienne ? D'où sont venues ces calomnies répandues contre toi ? Tu prétends que tu ne fais rien de plus extraordinaire que les autres; mais tu ne serais sûrement pas l'objet de tant de bruits et de racontars, si tu ne faisais pas autre chose que les autres. Dis-nous donc ce qui en est, afin que nous ne te jugions pas à la légère." Cette objection me paraît juste, et je vais essayer de vous expliquer d'où me sont venues cette notoriété et ces calomnies. Écoutez donc. Peut-être quelques-uns d'entre vous s'imagineront-ils que je plaisante; pourtant, soyez sûrs que je ne vous dirai que la vérité. La réputation qu'on m'a faite ne vient pas d'autre chose que d'une certaine sagesse qui est en moi. Quelle est cette sagesse? C'est peut-être une sagesse purement humaine. Cette sagesse-là, il se peut que je la possède effectivement, tandis que ceux qui parlais tout à l'heure en ont une qui est sans doute plus qu'humaine; sinon, je ne sais qu'en dire; car moi, je ne la connais pas et qui dit le contraire est un menteur et le dit pour me dénigrer.

Maintenant, Athéniens, n'allez pas murmurer, même si vous trouvez que je parle de moi trop avantageusement. Car le propos que je vais redire n'est pas de moi; mais celui auquel il faut le rapporter mérite votre confiance. Pour témoigner de ma sagesse, je produirai le dieu de Delphes, qui vous dira si j'en ai une et ce qu'elle est. Vous connaissez sans doute Khairéphon. C'était mon camarade d'enfance et un ami du peuple, qui partagea votre récent exil et revint avec vous. Vous savez aussi quel homme c'était que Khairéphon et combien il était ardent dans tout ce qu'il entreprenait. Or, un jour qu'il était allé à Delphes, il osa poser à l'oracle la question que voici - je vous en prie encore une fois, juges, n'allez pas vous récrier -, il demanda, dis-je, s'il y avait au monde un homme plus sage que moi. Or la pythie lui répondit qu'il n'y en avait aucun. Et cette réponse, son frère, qui est ici, l'attestera devant vous, puisque Khairéphon est mort.

6.- Considérez maintenant pourquoi je vous en parle. C'est que j'ai à vous expliquer l'origine de la calomnie dont je suis victime. Lorsque j'eus appris cette réponse de l'oracle, je me suis mis à réfléchir en moi-même. "Que veut dire le dieu et quel sens recèlent ses paroles ? Car moi, je n'ai conscience d'être sage en quoi que ce soit, petite ou grande chose. Que veut-il donc dire, quand il affirme que je suis le plus sage ? Car il ne ment certainement pas; cela ne lui est pas permis." Pendant longtemps je me demandai quelle était son idée; enfin je me décidai, quoique à grand-peine, à m'en éclaircir de la façon suivante. Je me rendis chez un de ceux qui passent pour être des sages, pensant que je ne pouvais, mieux que là, contrôler l'oracle et lui déclarer: "Cet homme-ci est plus sage que moi, et toi, tu m'as proclamé le plus sage." J'examinai donc cet homme à fond; je n'ai pas besoin de dire son nom, mais c'était un de nos hommes d'État, qui, à l'épreuve, me fit l'impression dont je vais vous parler. Il me parut en effet, en causant avec lui, que cet homme semblait sage à beaucoup d'autres et surtout à lui-même, mais qu'il ne l'était point. J'essayai alors de lui montrer qu'il n'avait pas la sagesse qu'il croyait avoir. Par là, je me fis des ennemis de lui et plusieurs assistants. Tout m'en allant, je me disais en moi-même: "Je suis plus sage que cet homme-là. Il se peut qu'aucun de nous deux ne sache rien de beau ni de bon; mais lui croit savoir quelque chose, alors qu'il ne sait rien, tandis que moi, si je n'ai aucun savoir, je ne crois pas non plus savoir. Il me semble donc que je suis un peu plus sage que lui par le fait même que ce que je ne sais pas, je ne pense pas non plus le savoir." Après celui-là, j'en allai trouver un autre, un de ceux qui passaient pour être plus sages encore que le premier, et mon impression fut la même, et ici encore je me fis des ennemis de lui et de beaucoup d'autres.

9. - Ce sont ces enquêtes, Athéniens, qui ont soulevé contre moi tant de haines si amères et si redoutables, et c'est de ces haines que sont venues tant de calomnies et cette renommée de sage qu'on m'a faite; car ceux qui m'entendent s'imaginent toujours que je sais les choses sur lesquelles je démasque l'ignorance des autres. Mais il y a bien des chances, juges, que le dieu soit réellement sage et que par cet oracle il veuille dire que la sagesse humaine n'est pas grand-chose ou même qu'elle n'est rien. Et s'il a nommé Socrate, il semble bien qu'il ne s'est servi de mon nom que pour me prendre comme exemple. C'est comme s'il disait: "Le plus sage d'entre vous, hommes, c'est celui qui a reconnu comme Socrate que sa sagesse n'est rien." Voilà pourquoi aujourd'hui encore je vais partout, enquêtant et questionnant tous ceux des citoyens et des étrangers qui me paraissent sages; et, quand je découvre qu'ils ne le sont pas, je me fais le champion du dieu, en leur démontrant qu'il ne sont pas sages. Ainsi occupé, je n'ai jamais eu le loisir de m'intéresser sérieusement aux affaires de la ville ni aux miennes, et je vis dans une pauvreté extrême, parce que je suis au service du dieu. "13

SHILAN - Socrate était quelqu'un de vraiment spécial. Passait-il réellement ses journées à ne rien faire? De quoi vivait-il ? Avait-il une femme et des enfants?

GUILLAUME - Si. Il avait une femme du nom de Xanthippe. La tradition la présente comme acariâtre. Il semble même que c'est parce que Socrate a pu vivre avec sa femme que l'oracle de Delphes déclara qu'il était l'homme le plus sage... D'autre part, comme le rapporte Platon dans l'extrait de l'Apologie que vous avez lu, Socrate était très pauvre; il ne travaillait pas. Il disait que tout le monde vivait pour manger, mais que lui mangeait pour vivre...14 Il se vouait entièrement à ce qu'il appelait le "service divin", c'est-à-dire à la philosophie.

ARSENE-LOUIS - On dirait un apôtre prêchant la Bonne Nouvelle de Jésus !

GUILLAUME - Oui et non. Oui, car il y a d'autres passages de l'Apologie qui ont les mêmes accents "évangéliques". Par exemple, à chacun qu'il rencontrait, Socrate l'exhortait à la philosophie en ces termes: "Comment toi, excellent homme, qui es Athénien et citoyen de la plus grande cité du monde et de la plus renommée pour sa sagesse et sa puissance, comment ne rougis-tu pas de mettre tes soins à amasser le plus d'argent possible et à rechercher la réputation et les honneurs, tandis que de ta raison, de la vérité, de ton âme qu'il faudrait perfectionner sans cesse, tu ne daignes pas en prendre aucun soin ni souci ?15 " Ne croirait-on pas entendre les évangiles où il est dit: " À quoi te sert-il de gagner le monde si tu perds ton âme ? " ?

D'autre part, Socrate n'était certainement pas chrétien pour la bonne et simple raison qu'il a vécu environ quatre cents ans avant Jésus ! Par ailleurs, dans l'Apologie de Socrate du moins, Socrate ne sait pas s'il existe une vie après la mort, bien qu'il croit en l'existence de l'âme. Il est donc bien loin de croire en la résurrection des morts qui est la croyance centrale des chrétiens. La seule chose qui ait de l'importance dans cette vie aux yeux de Socrate c'est le perfectionnement de l'âme; selon lui, c'est à cette seule condition que l'on peut parvenir au bonheur. Tous, sans exception, citoyen ou étranger, homme ou femme, la perfection de l'âme doit avoir le pas sur tout autre sujet de préoccupation: l'argent, pouvoir, prestige social, etc. Vous pouvez faire faillite, perdre votre famille ou vos amis, mais, selon Socrate, ce n'est rien comparé à mener une vie injuste. Si tu veux être heureux soit juste, dit Socrate. Mais qu'est-ce que la justice ? Aux yeux de Socrate, il paraît impossible d'être juste sans savoir ce qu'est la justice.

Nous allons nous arrêter ici pour aujourd'hui.


Notes

  1. Je me fonde sur les travaux du grand spécialiste américain de la philosophie antique, Gregory Vlastos. Voyez son ouvrage, Socrate. Ironie et philosophie morale, Paris, Aubier, 1994, 455 pages.
  2. Aristote, Métaphysique, Livre M, 4, 1078 b: 29-34, Paris, Vrin, Bibliothèque des textes philosophiques, 1991, pp. 211-212. Je modifie le texte (Jean Laberge).
  3. Le mot grec signifiant vertu est areté. Vertu ne traduit pas correctement ce que les penseurs grecs depuis Socrate entendent par areté. On pourrait dire encore l'excellence. L'" excellence " d'un couteau est qu'il coupe; celle d'une montre qu'elle donne la bonne heure. L'" excellence " d'un homme c'est qu'il soit juste, sage, courageux, tempéré, et pieux. À la différence des minéraux, des végétaux et des animaux, seuls les humains peuvent parvenir à ces " excellences " (" vertus "). Pour Socrate, les vertus principales sont le courage (andrea), la modération ou la tempérance (sophrosynè), la justice ou probité (diskaiosynè), la sagesse (sophia), et enfin la piété (hosiotès). Au Moyen Age, les théologiens catholiques ajouteront aux vertus quatre vertus cardiales(courage, justice, tempérance, prudence), trois vertus dites théologales (foi, espérance et charité).
  4. Platon, Ménon, Paris, Garnier-Flammarion, 1967, p. 325 à 330. Adapaté par Jean Laberge.
  5. Tiré de Ginette Légaré et André Carrier,Petit Traité de l'argumentation en philosophie, Anjou, Éditions CEC, 1996, p. 4.
  6. Poète mythique à qui on attribue les deux oeuvres centrales de toute la culture grecque, l'Iliade et l'Odyssée. Les poèmes homériques seraient apparus au 9e siècle av. J. -C.
  7. Platon, Lachès et autres dialogues, Paris, Garnier-Flammarion, p. 241-246. Adapté par Jean Laberge.
  8. Le libellé de l'acte d'accusation se lit ainsi: "J'accuse par serment, moi Mélètos, fils de Mélètos, du dème de Pitthée, Socrate, fils de Sophronisque, du dème d'Alopèce. Socrate est coupable de nier les dieux que reconnaît l'État et de vouloir introduire des divinités nouvelles, coupable de corrompre la jeunesse. Châtiment demandé: la mort." (tiré de Diogène Laërce, Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres I, Paris, Flammarion, 1965, p. 116.
  9. Dans la langue grecque, la méthode d'examen critique propre à Socrate se nomme elenchus. La méthode " élenctique " est très différente de la méthode " dialectique " dont se sert Platon dans le second groupe de ses dialogues, et dont nous parlerons au prochain cours.
    (1) Généralement, l'enquête de Socrate débute par la question: "Qu'est-ce que X?", où X désigne habituellement une vertu (la justice, le courage, la tempérance, la sagesse, la piété) ou encore le beau, le bien, etc. Socrate pose la question: "Qu'est-ce que X?" à son interlocuteur. Celui-ci est prié de dire uniquement ce qu'il croit personnellement à propos de X. C'est là une règle fondamentale de la méthode de Socrate: partir des croyances propres qu'entretient l'interlocuteur à propos de X. Le recours aux "opinions réputées ou renommées" sur X est exclu. Cette règle fondamentale se trouve d'ailleurs en étroite relation avec l'adage inscrit au fronton du Temple de Delphes: "Connais-toi toi même", que Socrate reprend à son propre compte. Elle est au coeur de sa pratique philosophique. Car en procédant à l'examen de ses propres croyances morales, on apprend à se connaître. C'est d'ailleurs pourquoi Socrate disait que "La vie sans examen ne vaut pas la peine d'être vécue.". En effet, quand on examine de manière critique ses propres croyances, c'est comme si on faisait un petit ménage dans le réseau de nos croyances; on se rend compte, parfois à notre grande surprise, qu'on gardait des choses parfaitement inutiles, périmées.
    (2) L'interlocuteur de Socrate affirme alors une thèse P à propos de X. Socrate pense le contraire et cherche à réfuter P.
    (3) Socrate sollicite la collaboration de son interlocuteur en lui demandant de répondre à ses questions. Il s'assure que son interlocuteur acquiesce à d'autres prémisses ou croyances Q, R, S...
    (4) Socrate montre alors que Q, R, S...impliquent que non-P. L'interlocuteur ne peut faire autrement que de l'admettre.
    (5) Socrate peut alors affirmer qu'il a prouvé ou justifié que la croyance que non-P est vraie; donc, que la croyance que P est fausse. Pratiquement tous les premiers dialogues de Platon obéissent à ce schéma argumentatif caractéristique de la méthode socratique d'examen critique.
  10. C'est ainsi que le philosophe Bernard Williams reformule la question de Socrate dans Éthique et les limites de la philosophie, Paris, Gallimard, 1990, p.26. Dans le dialogue intitulé Le Gorgias (500 b-c), il y a ce passage où Socrate dit à son interlocuteur, Calliclès: "...est-il quelque sujet qui appellerait plus de sérieux que celui-ci, même chez un homme sans intelligence: quel genre de vie devons-nous mener ?".
  11. Platon, Euthydème, 278e -282d. Adapté par Jean Laberge.
  12. Voyez Apologie 34a et 38b. Diogène Laërce rapporte que pendant le procès de Socrate Platon aurait monté à la tribune pour dire: " Bien que je sois le plus jeune, citoyens d'Athènes, de ceux qui sont montés à la tribune...", mais les juges lui interdirent de prendre la parole.
  13. Platon, Apologie de Socrate, Paris, Garnier-Flammarion, 1965, p. 30-34. J'apporte quelques modifications à la traduction de Chambry.
  14. Voyez Diogène Laërce, op. cit., p. 114.
  15. Platon, Apologie de Socrate, op. cit.,p. 41.