L’HISTOIRE DU ROSEMALING, SES RACINES

 

Le mot Rosemaling tire son origine des dialectes norvégiens et signifie peinture décorative. Les ornements ou objets peints sont nommés roses ou rosus. La peinture décorative se pratique dans tous les pays d’Europe et elle porte différents noms.

Pourquoi le Rosemaling est-il si différent?...à cause de la mentalité des Norvégiens,  à cause de leur situation géographique et à cause de leur histoire. Pour comprendre le développement de l’un des plus beaux arts des 17e et 18e siècle, survolons ensemble quelques périodes pertinentes de la fascinante histoire de la Norvège.

 

 

LA FABULEUSE ÉPOQUE DES VIKINGS

 

Au 8e siècle, la première sculpture apparaît sur les bateaux des Vikings. Ce motif est nommé l’animal ruban parce qu’il est sculpté avec d’élégantes boucles entrelacées qui ressemblent à des rubans. Un peu plus tard, arrivent les bêtes agrippées : les serpents luttent et les gueules s’agrippent les unes aux autres (voir ci-haut). Avec leurs entrelacements complexes, ces sculptures présentent un lien majeur avec le Rosemaling.

 

Au 9e siècle, en Grèce et en Italie, la feuille d’acanthe fleurit partout, sur les colonnes et dans les temples. Les Vikings, voyageant l’intègrent à leur sculpture : on la voit jaillir des extrémités des animaux, surtout de la bouche ou de la queue. La feuille d’acanthe deviendra l’une des premières formes du Rosemaling.

 

Dans la ville d’Urnes, sur le portail de l’église (voir ci-contre) datant des années 1100, nous pouvons encore admirer des sculptures, ressemblant étrangement à l’animal ruban du début de l’époque Viking, 300 ans plus tôt. Nous constatons que le style s’accroche à l’histoire et survit parce que le norvégien est traditionaliste et tenace.

 

Durant cette période marquée par les Vikings, on encourage les arts; les artistes les plus talentueux sont recrutés par le Roi et les Chefs de clan; ils apprennent les uns des autres et enseignent aux jeunes recrues. C’est le début rudimentaire d’une École d’Art qui fait maintenant la renommée de la Norvège. La sculpture Viking des 8e et 9e siècle présente une forme d’art très avancée pour la période; avec ses entrelacements complexes, cet art  ressemble étrangement aux volutes et au feuillage du Baroque italien du 17e siècle.

 

 

LA CHRÉTIENTÉ ET LE DÉVELOPPEMENT DES ARTS AU MOYEN ÂGE

 

Au Moyen Âge, la chrétienté se répand à travers la Norvège et le développement des églises staves (construites pièce sur pièce selon la technique traditionnelle des bateaux Vikings - voir ci-contre) contribue largement à l’histoire culturelle du pays : pendant les 12e et 13esiècles, plus de 1300 églises sont construites et richement décorées de sculptures de feuilles d’acanthe entrelacées. La feuille d’acanthe s’impose et commence à former son propre motif. (voir ci-contre, intérieur de l'église de Lom).

 

En Norvège, le glorieux Moyen Âge se termine sur un désastre. La « mort noire » décime plus du tiers de la population. Des fermes et des vallées sont complètement désertées. S’ensuit une lutte pour la survie et un manque de main d’œuvre avec le résultat que la plupart de ces églises « staves » sont laissées à l’abandon ou simplement détruites. De nos jours, le patrimoine norvégien entretient les 30 dernières églises qui sont reconnues comme les plus anciennes constructions de bois de toute l’Europe.  Ci-contre, l'église de Borgund.

 

Aux 16e et 17esiècles, on recommence à décorer les églises. Graduellement, la couleur apparaît sur les sculptures des églises staves restantes. Habituellement réalisées par des artistes urbains, ces peintures associées à la sculpture donnent naissance au Rosemaling. Le style Baroque, populaire dans presque toute l’Europe au 16esiècle, influence les peintres qui l’adaptent à la décoration des églises jusqu’à l’arrivée du style rococo. Le Rococo (18e) avec ses lignes courbes très décoratives, devient populaire surtout dans les maisons paysannes.

 

 

 

 

MODERNISATION

 

Les âtres et les cheminées n’entrent dans les vallées qu’à la fin des années 1600. Jusqu’ici, la maison paysanne norvégienne est comme celle des Vikings, plutôt sombre et primitive avec un feu placé au centre d’une grande pièce et un trou du plafond. La fenêtre est rare, petite et si précieuse qu’on l’apporte en déménageant. Les jours de fête, on décore avec une tapisserie tissée et brillamment colorée qu’on s’empresse ensuite aussitôt de décrocher  pour éviter de la noircir de suie.

 

 

LE GRAND BOUM DU ROSEMALING PARMI LES PAYSANS

 

« Entre 1780 et 1850, cet art folklorique émerge et se répand de façon impressionnante à travers presque tout le pays; dans chaque fylke (région) se développe un style distinctif qui porte le nom du fylke ». Sigmund Aarseth.

 

 

PROSPÉRITÉ DU BONDE ET LA LOI ODELS

 

Au début du 17esiècle, deux faits importants influencent définitivement le développement du Rosemaling : l’arrivée d’une période de prospérité dans le monde rural et le statut particulier du paysan norvégien. La population retrouve le droit au commerce via les plus importants ports de Norvège (droit perdu depuis 1294) et le commerce du bois devient une industrie très florissante. Les paysans connaissent une certaine aisance et font construire ou rénover leurs bâtiments de ferme avec la même technique traditionnelle des bateaux Vikings. Les immeubles sont construits pièce sur pièce, en pin ou en sapin, naturel ou recouvert de goudron de pin qui avec les années prend une patine dorée au soleil, cette façon de construire invite à la décoration : le plafond repose sur des poutres qui courent d’un pignon à l’autre. L’espace entre les poutres et les poutres elles-mêmes se prêtent admirablement bien à la sculpture et à la peinture. Le Rosemaling, avec ses gracieuses fleurs et volutes aux chaudes couleurs contraste parfaitement avec la simplicité de ces poutres robustes et massives.

 

Dans les régions du sud de l’Europe, depuis le Moyen Âge,  les paysans sont des serfs ou des serviteurs. Dans les pays scandinaves, le paysan, qu’on nomme « bonde » est le fier propriétaire de son patrimoine. Et une grande sécurité lui vient d’une loi, unique en Scandinavie que même le roi ne peut modifier : la loi Odels, encore en vigueur aujourd’hui, stipule clairement que « la ferme ne peut qu’être transmise par un père à l’aîné de ses fils ou à l’aînée de ses filles. De plus, une famille a le droit de racheter, à son prix initial, son patrimoine de quiconque l’aurait acquis en dehors de la famille, pendant un certain nombre d’années après la date de vente ». Cette loi vise à décourager la vente des domaines familiaux à des intérêts étrangers. Cette « fierté » stimule le bonde à improviser et à embellir. Les plus à l’aise financièrement engagent un peintre urbain qui a déjà décoré les maisons des villes côtières du pays et les églises dans les vallées. Le prestige ayant toujours été un élément important dans l’acquisition d’œuvres d’art, il est fréquent de voir les voisins se visiter pour évaluer qui possède la chambre la mieux et la plus décorée. On juge de l’aisance d’un paysan selon la quantité de Rosemaling qui décore sa demeure, à l’intérieur et à l’extérieur.

 

En 1700, les vallées sont isolées les unes des autres. Si la porte d’entrée de la maison paysanne est basse et large, c’est bien sûr pour contrer l’arrivée de grands vents mais c’est aussi pour obliger le nouvel arrivant à se pencher pour pénétrer à l’intérieur laissant ainsi quelques secondes à l’occupant pour réagir devant un intrus. En 1700, le transport entre les différents fylkes est toujours difficile et la majorité des bondes ne peut s’offrir le luxe d’engager des peintres professionnels. Donc, habituellement, le paysan engage des artistes locaux ou itinérants qui ont fait preuve de talent, parfois seulement en échange du gîte et de la nourriture. On trouve encore dans la décoration différents commentaires comme: « ici, les roses sont petites parce que les patates sont petites ». Traditionnellement, le rosemaleur est un homme qui lègue son savoir à ses héritiers. Pendant les années florissantes du Rosemaling, il se forme des corporations de peintres artisans. On ouvre des écoles de peinture qui, habituellement porte le nom du peintre responsable et si un peintre imite un artiste, on dit qu’il fait partie de Son école. Graduellement, un Rosemaling plus raffiné se développe.  (Ci-contre, la porte du cottage de Tove Ness, célèbre rosemaleure de la vallée de Hallingdal)(http://fambagge.dk/rosepainting/)

 

 

« Le peintre rural norvégien prend son inspiration dans ce qu’il a vu mais il ne copie pas comme les peintres urbains apprennent à le faire. Il utilise ce qu’il trouve selon sa fantaisie et ses acquis. Nous voyons souvent, côte à côte, les éléments de différents styles mélangés avec des fleurs stylisées et purement imaginaires créant ainsi une forme d’expression spontanée et individuelle. L’artiste peint instinctivement. Du médiéval au rococo, plusieurs styles se mélangent en un tout unique et fascinant » Nils Ellinsgard

 

 

UN FYLKE, UN STYLE

 

Dans les années 1800, les volutes qui s’entrelacent sont populaires, surtout dans le Telemark. Au début, on utilise les mêmes couleurs dans toute la région, mais d’un style à l’autre, ces couleurs varient dans leur utilisation : dans les teintes, dans  l’intensité et dans les proportions aussi bien pour la couleur de base que pour le motif. Le chevauchement des styles est fréquent quand un peintre déménage dans le fylke voisin pour trouver du travail ou encore si l’un de leurs rosus est acheté et transporté dans une autre région.

 

 

CET ART PAYSAN DÉMÉNAGE EN AMÉRIQUE

 

Dans les mêmes années, les américains recrutent des paysans; on leur offre des terres pour s’installer en Amérique. Plusieurs paysans norvégiens, par exemples  les fils de bondes, autres que le fils aîné,  partent pour l’Amérique. Ils s’installent surtout dans les états du Wisconsin, de l’Illinois, de l’Iowa et du Minnesota. Au début, ils développent la région et peignent peu. Mais très rapidement, cette forme d’art qu'est le Rosemaling gagne le cœur des Américains.

Pour survivre pendant la crise économique, Per Lysne commence à peindre comme son père, artiste rosemaleur médaillé de bronze à l’exposition de Paris en 1898…Établi à Stoughton, au Wisconsin depuis 1906, Per gagnait sa vie en peignant les wagons pour une compagnie de chemin de fer. Par la suite, il développa son propre style (voir ci-contre une de ses oeuvres célèbres) qui conquit toute l'Amérique.   Aujourd’hui, dans ces états, un noyau de rosemaleurs très actifs et le musée Verterheim en Iowa  font rayonner le Rosemaling dans toute l’Amérique.

 

 

DÉCLIN ET RÉVEIL DU ROSEMALING

 

En Norvège, autour de 1860, la période florissante décline. L’industrialisation en est la principale cause avec l’apparition sur le marché de nombreux produits colorants synthétiques et de nombreux objets fabriqués en série …

Dans les années 1880, le Rosemaling est remplacé par des murs peints en brun doré supposé imiter le chêne, et autres bois luxueux à la mode. C’est la fin de la période du Rosemaling classique avec la fin de la structure de l’ancienne société rurale.

1900 : c’est le tournant du siècle avec le Néo-Romantisme et les tendances nationalistes. Le vieil artisanat se réveille, reprend vie et se pratique de façon différente. Il redevient très populaire en particulier après 1950.

 

 

CONCLUSION

 

Si le Rosemaling est différent des peintures des autres pays, c’est à cause de la formation géographique particulière de la Norvège et de la mentalité de ses habitants. Le fait qu’il soit difficile de communiquer entre les vallées favorise la créativité. Le paysan norvégien, fier de son héritage est conservateur; c’est lentement et pas toujours joyeusement qu’il adopte les idées nouvelles. Le lent processus d’adaptation qui s’ensuit laisse dans chaque vallée un style de peinture traditionnel et unique. Ce style correspond à la mentalité de la population et nous retrouvons les mêmes caractéristiques dans tous les autres arts régionaux comme la musique, la sculpture, le tissage, les bunads (costumes), la broderie, et le kroting (décoration à la craie). Nous pouvons conclure que cette forme d’art permet au paysan norvégien d’exprimer sa personnalité et son goût inné de la couleur et de la  décoration.

En 1980, se développe l’un des aspects les plus intéressant du rosemaling : après étude et analyse, chaque œuvre révèle sa région d’origine. Quoique parfois, les barrières ne sont pas toujours clairement définies entre les différents styles locaux: les artistes sont souvent des artisans itinérants quittant leur demeure avec leurs rosus et en cueillant de nouveaux le long des routes. Dans l’ouest de la Norvège, où les peintres de la région de Télémark et des vallées de l’est erraient continuellement, nous voyons souvent ce mélange de traditions artistiques.

 

 

UN TRÈS GRAND DANGER GUETTE LE ROSEMALING, par Sigmund Aarseth (2001)

 

« Sa popularité et la valeur marchande du Rosemaling sont probablement les plus grands dangers qui le guettent, autant en Norvège que partout dans le monde. La tendance aujourd’hui est de garnir de petits objets décoratifs avec des trolls, des nisses et des gadgets, en les associant avec du Rosemaling. Cette tendance diminue la valeur artistique de ce grand Art.

Un peintre contemporain regarde et analyse le passé : dans les œuvres de nos ancêtres, nous voyons pureté et franchise. En cherchant liberté et développement, évitons la facilité et la banalité. »

 

 

 Par Gigi Raby, septembre 2004

 

 

Bref historique reconstitué à partir de la bibliographie suivante:

Margaret M. Miller and Sigmund Arrseth,  Norwegian Rosemaling, Decorative Painting on Wood, 1974.

Janice S. Stewart,  The Fold Arts of Norway, Dover Publications Inc., 1953

Randi Asker, Rose-Painting in Norway, Oslo, 1976.