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Carnet du Japon

(Photo: André Girard)
André DUHAIME
En parcourant Jack Kerouac et le haïku de Bertrand Agostini et Christiane Pajotin (Paroles d'Aube, 1998), je relisais, après plusieurs années, des haïkus de Jack Kerouac qui avaient été les tout premiers que j'aie jamais lus. En quelques heures, j'ai revécu mon histoire avec le haïku; elle a commencé à la fin des années 1970. Le haïku m'enchante, me passionne depuis près de 30 ans: grâce à lui, avec lui, je suis dans le monde et je suis hors du monde, je suis près et je suis loin. je suis bien, je suis ici et je suis ailleurs. Le haïku, l'Orient, «la tentation de l'Orient et la tentation révolutionnaire». Le haïku répond à un besoin d'ailleurs, de dépaysement mais le «repaysement» vient du même élan.
Cette même année 1998, je publiais, aux Éditions David, Haïku sans frontières: une anthologie mondiale. Il y avait le site web et le livre. C'était un nouvel essor pour le haïku, grâce à Internet et, au Canada, grâce aux Éditions David. Cet intérêt accru pour le haïku a donné Chevaucher la lune: anthologie du haïku contemporain en français (David, 2001), précédé de Haïku et francophonie canadienne (David, 2000). «La Belle Province du haïku», tel était le titre de l'article (haïku et Internet) de Martine Rousseau, paru dans Le Monde des livres en octobre 2003. Finalement, en 2004, il y a eu la création de l'Association française du haïku, laquelle publie, entre autres activités, Gong, la première revue du haïku en français. Et «7» est-il un chiffre magigue? Sept ans plus tard, en 2005 donc, il y a eu ma première visite au Japon, ainsi que la publication, aux Éditions Le Loup de Gouttière, de Par-delà les eaux, renku composé de 1997 à 1999 avec Alain Kervern.
Le haïku est une forme minimaliste unique pour «saisir, dire et transmettre l'instant dans l'instant». Les sens, le concret, le quotidien y dominent, l'abstraction, la généralisation, le lyrisme non. Pratiquer le haïku, c'est entrer dans le réel, l'ici-maintenant, l'éternel éphémère.
Pas de vérité collective ni universelle. Il est écriture discontinue.
Il s'oppose au discours qui prétend tout expliquer, tout dire. Il ne se soucie pas de donner l'impression qu'il y a une logique dans la complexité du monde, un ordre dans le désordre. Il réfute la linéarité. Il rejette l'éloquence.
Polaroïd, clip, graffiti, flash, arrêt-sur-image, il va droit au but, évoque en habituellement trois lignes un moment de vie. Il est conscience d'un instant. Il est le sur-le-champ, le quotidien dans le monde moderne, béton et acier, verre et plastique, air climatisé et pollution, informatique et électronique, et aussi petit jardin et dimanche à la campagne.
Il est art de la rencontre, de la contingence, de la circonstance. Il est nu, il est discret. Écriture du peu, du précaire, du vide. Il est notation, fragment. Il est poème sans mot et poème à part entière. Impression, rien-de-spécial. Le «ah c'est ça» et le «c'est rien». Il est le moment parfait et l'entre deux. Il est en accord. Il est le devant-être-écrit.
Un séjour au Japon, dans le tout moderne Tokyo et même dans les montagnes branchées, aurait pu avoir pour effet de conforter une pratique de la forme traditionnelle: haïku, 17 syllabes, nature. Au contraire, le Japon a changé, les cartes postales ci-haut en témoignent, alors pourquoi tenter d'être plus japonais qu'un Japonais! L'exploration du haiku libre m'a été la voie. Voici les haïkus composés à Tokyo et à Kashimo (Gifu), en avril 2005.
(Ce que Basho pouvait vraisemblablement voir à Fukagawa)
(Ce que Basho pourrait voir à Fukagawa)
23h00
3h00 en temps universel
5h00 à paris
quelle heure à tokyo
rêve puis rêverie
sir gaston de gastineau
en samouraï-lolita
la journaliste
ses questions sur le japon
que répondre avant d'y aller
que répondrai-je au retour
marchez dans la flaque d'eau
dit le photographe
pour le reflet
pour la photo
odeurs de cuisson
toute cette nourriture
qu'on mangera
en mon absence
l'autoroute
la nuit
paupières lourdes sous les néons
m'assoupir sur un banc
lundi matin
à chicago en transit
un aéroport un starbucks
saul bellow est mort
impassible
le vieil homme
au baladeur
coude à coude
entre un shakuhachi
et une canon
ombres
de nuages
sur nuages
somnoler
armé
un stylo à la main
au cas
inconfortable siège 35d
une fesse puis l'autre
fatiguées
seules
mes oreilles
voyagent
invisible chloé
la descente est amorcée
l'odeur de la chloret
que mâche mon voisin
la boîte bento
je la garde pour milan
au retour en acheter une autre
les poches pleines de yens
errent dans ma tête
une migraine
vacille monde flottant
gare de tokyo
le centre mobile des choses
le centre des humaines choses
il était un jour
un lundi matin qui devint
un mardi après-midi
allongé sur le futon
mes valises
tout autour de moi
enfin arrivé
dormir sur le sol ou presque
tout près de la voie ferrée
souvenirs d'enfance
moteurs et sirènes
réveil dans un tokyo bruyant
les yeux fermés
seulement écouter
sortir seul sur la rue
je fais quelques pas
puis me retourne
savoir revenir
commander un petit déjeuner
sourire en pointant une image
puis marmonner arigato
pas pire ce danish egg sandwich
ce natural crispy potato
avec deux lotteria hot kohi
seul j'écris des haïkus
eux japonais
parlent et mangent
ils savent où ils sont
matin banal somme toute
et savent où je suis
moi pas trop
vulgaire gaijin
tout rassuré
par sa conférence
à l'université meiji
salle 9f-1093
liberty tower
tokyo
au lotteria de nouveau
ce matin j'essaie un
rye bread shrimp burger
il semble bien nerveux
ce client japonais
qui s'allume une marlboro
serait-il touriste
station shinkiba
un deuxième café
au doutour gourmet coffee shop
sueurs froides
un aveugle
dans le métro
va et vient
des parapluies
et des masques
pour aller va shinjuku
y24-y21 puis e16-e27
tout ce que je vais voir
tout ce qu'il faudra revoir
tokyo
de l'exotisme
ces sky scrappers
me protègent
danger mortel
que de rêvasser
en traversant
la nishishinjuku
visite au mejiro store
petite boutique de flûtes
trouvée sur Internet
dans une étroite allée
bouffe incroyable
au komatsu bar
pay in cash in yen only
gloria gaynor chicago billy joel
michel andré jérome
kampai
4h10 du matin
seul sur le trottoir
de la yumenoshima
circulation incessante
le chauffeur
du fuji air cargo express
sort de son camion et entre au
24h daily yamazaki
d'autres camionneurs
y feuillettent déjà
des revues pornos
seul dans le parc shinkiba
je bois un
kirin creamy koiwai milk coffee
chaud
passe
un cycliste
tenant
une canne à pêche
parc wadakura
près de la fontaine
les office ladies
apportent leur lunch
expresso et platane
tout à coup être ailleurs
que sur la yasukuni
près du café de crié
la bakery shop
voir mes premiers pains
uniformes noirs aux boutons dorés
des écoliers enlèvent
veston cravate casquette
pour se tirailler
ciel gris tout gris
la porte du métro s'est ouverte
sans bruit
en un rien de temps
huit taxis se sont stationnés
à l'entrée du métro
6h35
jazz au chat noir coffee house
enfin café et toasts
avec strawberry jam made in australia
feuilleter the daily yomiuri en japonais
regarder les photos
tous ces chiffres
ne pas savoir pourquoi
samedi matin
au pays du soleil levant
le soleil hésite
à se lever
fatigué et nauséeux
rares passants
ni les costumes ni les cravates
des salary men
à fukagawa
j'ai posé mon sac
devant basho
pour une photo
retour sur le kiyosubashi
nous avons regardé
couler la sumida
une pause en pensant à niji
robata pub
allen octavio
ryu emiko et moi
la poésie va
shinkansen vers nagoya
intermittentes entre les tunnels
montagnes et maisons ici et là
bento sur le pouce
to be and to yen
bullet vagabond sur rail
la boîte pour sofia
le train monte
debout
je regarde la vallée
derrière
corbeaux
et chiens
réveil à kashimo
chloé à mes oreilles
matin frisquet
dans les montagnes
quinquagénaire en lotus
sur une grosse pierre
l'eau de la cascade
miroir de rien
chorale d'écoliers
regarder chacun
les compter
perdre le compte
recommencer
préparation de la cérémonie du thé
petits pas et chuchotements
et ricanements
en seiza sur le tatami
les jambes engourdies
comment mais comment
me relever
durant le souper yakiniku
le saké aidant
le capitaine bonhomme revit
catch up with the west
and overtake it
tire d'érable sur baguette
éclairs dans la soirée
les montagnes auxquelles
je ne pensais pas
basho
si tu venais voir la lune
on se manquerait
je suis un couche-tôt
ou presque
beautés de la montagne
si belles
sur le moniteur
de la caméscope
réveil courbaturé
les montagnes immobiles
sans douleurs
sans réveil
ce matin encore
un corbeau
le premier
me salue
gymnastique matinale
sur la galerie
devant les montagnes
6h00
marcher vers la cuisine communautaire
rires et éclats de voix
déjà
chloé
et si tu chantais en japonais
en plus
toasts et café ou soupe miso
dix fils de conversation
tisser des liens
chalet de montagne
odeur de kérosène
pour l'ermite urbain
il pleut j'ai faim
si basho m'apportait une banane
pour collation
je ne dirais pas non
sous un parapluie
je descends dans la vallée
balluchon sur l'épaule
cannettes de coke
abandonnées
dans le bosquet de bambous
toute cette eau
qui coule vers le lit de pierre
de la shirakawa
dans la vallée
honnir le lacet
bénir la chaise
sur le siège chauffant
de la toilette toto
le carillon du village
continuelle acrobatie
que de marcher chaque fois
avec des ''slipera''
mes pieds avance un à un
chloé
que penses-tu du japon
un si petit village
incessantes et rigolotes
sonneries de cellulaires
à petits pas pressés
ils et elles s'éloignent
pour parler au cellulaire
après la pluie
pour tout horizon
les montagnes
dans les flaques aussi
de nuage en nuage
le linge
sur les tiges de bambou
a séché bien lentement
montagnes
le zoom
plus que la foi du photographe
vous déplace
confortablement ou presque
les yeux fermés
les jambes allongées
sur le tatami
silence
dans la salle aux tatamis
j'écris
estampe vivante
les nuages
s'enfargent dans les montagnes
s'effilochent
dans une pièce voisine
des instruments s'accordent
concert de jazz
se prépare
oriental bazaar
quand je ferme les yeux
pour tenter d'écrire
leurs notes
sonores
leurs fausses notes
sonores
saké saké
de plus en plus dyslexique
avec ces baguettes
vidé
le okuhida sake 2 liter pack
est devenu
un joli pot à fleurs
dernier matin
pêche aux anguilles
la comptine
que le vieux cuisinier shigeru-san
chante et mime
ici
faire les bagages
être là-bas
déjà
dernière descente à pied
le soleil enfin
les montagnes claires
et mon ombre
camélias rouges
et cerisiers blancs
le long du sentier qui descend
impassibles montagnes
devant la belle chloé
why do we dream
île dans la mer
aéroport de nagoya
mousse de lait sur cappuccino
au starbucks coffee
avions en premier plan
gris de gris sur gris
en arrière-plan
the ashahi shimbun
the japan times
pour des nouvelles
du vaste monde
soleil et nuit
monde volant
et plus
aa montreal scooter
le soleil à gauche
la pleine lune à droite
dorval nuit sous la pluie
comme si je n'avais pas
comme si je n'étais pas
rouler en toyota
ici terre de mes ailleurs
ce pays-là
y aller en 2 jours
oh illusion
qu'en revenir en deux heures
carte du métro do tokyo
anthologie de poèmes
trop brefs
le japon
c'est aussi hiroko
études à mcgill
résidence sur st-denis
de tes jupes
chloé
de tes chansons
rends-moi le japon
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