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«The Canadian Haiku Mind(s)»

André DUHAIME





Je vais tenter de tracer un portrait trop sommaire du "Canadian Haiku Mind".


Tout d'abord, il convient de rappeler la nature et les objectifs de l'association Haiku Canada: "Haiku Canada is a society of haiku poets and enthusiasts dedicated to: promoting the creation and appreciation of haiku and related forms (tanka, renga, senryu, sequences, haibun, and visual haiku) among its members and the public at large; AND fostering association, friendship, communication and mutual support among haiku poets in Canada and abroad."

Ceci est identique à la nature et aux objectifs de la Haiku Society of America: "Haiku Society of America is composed of haiku poets, editors, critics, publishers, and enthusiasts dedicated to: promoting the creation and appreciation of haiku and related forms (haibun, haiga, renku, senryu, sequences, and tanka) among its members and the public, AND fostering association, friendship, communication, and mutual support among haiku poets in the United States and around the world."

Quant au membership, il diffère en nombre et en proportion; il faudrait peut-être analyser davantage cette question. The Haiku Society of America, founded in 1968, has 803 members, only 20 are Canadians members, wrote me HSA Secretary Mrs. Karen Klein. Haiku Canada, founded in 1977, by Dr. Eric Amann, Betty Drevniok and George Swede, has 183 members: 121 are Canadians and 51 are from the USA (2 from Japan and 9 from New Zealand, Australia, Greece, United Kingdom, Ireland and India).

Pour parler du haïku au Canada, du Canadian Haiku Mind, je crois qu'il est inévitable d'affirmer qu'il n'y a pas de grande différence entre le haïku canadien et le haïku américain notamment, selon les objectifs officiels de deux associations nationales à tout le moins, sauf peut-être les références géographiques, la flore et la faune. Les associations, les revues, les congrès, les éditeurs et les sites web sont ouverts aux poètes, au delà des frontières.


Pour aller plus profondément qu'un seul coup d'œil, officiel et trop général, il faut voir qu'un peu plus près des trois groupes qui pratiquent le haïku au Canada. À ma connaissance, il n'y a eu que deux occasions où des membres de ces trois groupes ont été réunis. Lors de la publication de Haiku, anthologie canadienne/Canadian Anthology, compilée par Dorothy Howard et André Duhaime, publiée en 1985. Et tout récemment, lors des "Haiku Week-End Haïku" au Pavillon japonais du Jardin botanique de Montréal, en 2000, 2001 et 2002, et de la publication subséquente de l'anthologie Sun Through the Blinds: Montreal Haiku Today (2003).


Dans l'anthologie Haiku, anthologie canadienne/Canadian Anthology, on compte 11 Canadiens-Japonais. C'est tout à fait exceptionnel que ces haïkus, écrits par des Japonais arrivés au Canada autour de 1880-1910, soient disponibles en français ou en anglais. En fait, et c'est la règle générale, les Canadiens d'origine japonaise et les Japonais qui séjournent au Canada pour des raisons professionnelles écrivent et publient dans des revues ou des journaux de langue japonaise. Comme l'écrit Angela Leuck, co-directrice de Sun Through the Blinds, "The Satsuki Club is a distinguished branch of the Kawachico Haiku Culb of Japan, one of that country's largest and most traditional haiku groups. Prior to participating in this anthology, poets of the Satsuki Club had never considered translating their poems into English". On m'a dit aussi qu'ils pratiquent principalement le haïku "yuki teikei" (5/7/5 syllabes et kigo). Ainsi, à Ottawa, Montréal, Toronto, Vancouver et certainement dans d'autres villes canadiennes, comme ces poètes appartiennent à des clubs affilés au Japon, sous la tutelle d'un maître japonais avec lequel ils sont en correspondance, comme ils utilisent un saijiki japonais et écrivent en japonais des haïkus qui sont évalués au Japon, il n'y a pas là de véritable esprit proprement canadien. On ne peut que déplorer cette barrière, barrière que l'ambassade du Japon au Canada ne semble pas intéressée à faire disparaître en parrainant des activités poétiques conjointes.


Dans l'anthologie Haiku, anthologie canadienne/Canadian Anthology, on compte 41 Canadiens-Anglais, poètes écrivant en anglais; ils sont actuellement plus d'une centaine membres de Haiku Canada.

Selon Dorothy Howard, présidente de Haiku Canada (1985-1990) et directrice-fondatrice (depuis 1994)de la revue RAW NerVZ HAIKU, "the Canadian magazine RAW NerVZ HAIKU is a celebration of haiku and related forms, and an exploration of haiku art forms. Canadian Haiku is as independent and as diverse as are Canadians! In addition to more traditional haiku, great for observing the passage of time, the natural world and our position in it, exploration in form, juxtaposition and content are valued. Basically, we are aware that haiku, even haiku in Canada, is not defined, cannot be defined and should not be defined. RAW NerVZ HAIKU is fully subscriber financed. Slightly more than 50% of subscribers are American, Canadian subscribers make up about 25% while the remaining 25% or so is largely made up of subscribers from England, New Zealand and Australia."

Et selon Angela Leuck: "What is the Canadian haiku mind? Canadian poets, it would appear, have been asking this question for some time. In the first Canadian haiku anthology (1979), edited by George Swede, we read in the introduction: 'What is our haiku? Tougher, more flexible than its Japanese counterpart, it expresses our world - as vividly, bitterly, joyfully, erotically as we can possibly make it.' In the second Canadian haiku anthology (1985), editors Dorothy Howard and Andre Duhaime included haiku from across the country -haiku ranging from the traditional to the more experimental. Completely bilingual, French and English, the anthology also included haiku by Japanese-Canadians. The editors expressed the hope that the anthology would 'contribute to a growing awareness of our multicultural heritage'. Multicultural is certainly the key word when it comes to expressing the Canadian haiku mind, or better Canadian haiku minds, for it is impossible to limit Canadian haiku to one mind or indeed one world. Canada is truly a multiplicity of minds and worlds. In Sun Through the Blinds: Montreal Haiku Today (2003), the just-released anthology I co-edited with Maxianne Berger, we included haiku by English poets, as well as French and Japanese poets in translation. While what I wrote in the introduction was specifically about Montreal, it applies just as well to Canada as a whole: 'True to this city's rich ethnic diversity, the anthology's poets come from an astonishing range of cultural backgrounds: Korean, Vietnamese, Chinese, Egyptian, Italian, Greek, Russian, Polish, Hungarian, and Scottish descents. And each of these poets utilize a variety of stylistic approaches, from classic poems about nature, to modern and unabashedly urban poems. These haiku poets are not bound by rules; rather, they create their own as they go along.' So, what is our haiku? Yes, still tougher, surely more flexible than its Japanese counterpart, it expresses our worlds - and always as vividly, bitterly, joyfully, erotically as we can possible make it!"


Dans l'anthologie Haïku, anthologie canadienne/Canadian Anthology, on compte 13 Canadiens-Français; dans l'anthologie Chevaucher la lune (2001), il y a des haïkus de 38 poètes écrivant en français, très peu étant membres de Haiku Canada qui fonctionne en anglais. Seulement 5 poètes sont publiés dans ces deux anthologies, et 2 de ces 5 sont aujourd'hui décédés. C'est dire le nouvel intérêt pour le haïku, lequel à mon avis est principalement causé par Internet. Ainsi en 2003, la première Association française de haïku a été fondée, ainsi que Gong la première revue consacrée au haïku en français. En quelques mois, il y a une centaine de membres, dont une vingtaine de Canadiens-Français.

Le monde a changé depuis 1985! En anglais comme en français, le haïku a suivi cette évolution, cette accélération de la circulation des informations et des idées. Comme l'écrit la haïkiste et correspondante canadienne de l'Association française de haïku et de la revue Gong, Micheline Beaudry: "Le haïku qui se diffusait auparavant par les revues et livres a commencé à se publier sur l'internet. Son audience s'est accrue par l'offre et surtout par la diffusion de sa présence (moteurs de recherche, annuaires). Il correspond aussi à une forme d'esprit actuelle, rapide, le zapping".

"Le genre diffusant, il touche un public plus large et donc une partie qui n'est pas prête à se plier aux règles et cérémonies de son écriture. Il touche aussi des gens dans une gamme de conceptions plus diversifiée (à cause du nombre). Il ne peut donc que se diversifier aussi … Ensuite parce lorsqu'on s'éloigne des cercles rigides de la tradition, les gens y incorporent leurs règles, celles héritées des formes qu'ils ont pratiquées et qui sont leur culture d'écriture. Il faut dire que les règles d'écriture sont un ensemble flou qui se prête à toutes les variations et dérives. La forme étant petite et 'nouvelle', la plupart des gens ne prennent pas le temps d'étudier (car cela paraît si facile...) comment on l'écrivait avant et donc n'en font qu'à leur tête." "Ayant acquis un certain passé dans le monde occidental, le haïku se cherche de nouvelles voies, libéré du complexe d'infériorité face aux Japonais. C'est d'autant plus facile qu'ils pèsent de moins en moins et à vrai dire ont presque disparu de la scène médiatique. Le haïku se décroche du Japon, devient autonome et donc s'affranchit de l'imitation du haïku japonais. Au fond, il a raison. Il évite ainsi la sclérose dans un monde en mouvement. Ses règles séculaires sont remises en cause et bousculées comme toutes les autres. De nouvelles voies (voix) apparaissent alors légitimes. Tout l'enjeu est actuellement de voir quelle est la marge possible de divergence, de liberté, si on veut continuer à appeler cela un haïku."


J'aimerais poursuivre cet article sur un élément important qui me semble à la fois positif (novateur) et négatif (dangereux). Lorsqu'on navigue sur un site web et qu'on y voit des haïkus, il est très facile de se dire qu'on a découvert le haïku, qu'on a découvert TOUT le haïku, qu'on sait tout de cette forme poétique, on ne se pose aucune questions, ni même: "Qui est le webmestre?". Il me semble qu'un haïkiste se doit d'en savoir un peu plus sur le haïku, d'en ignorer un peu moins.

Lorsqu'on lit une anthologie (ou navigue sur un site web), quelques centaines de haïkus classés par thème, on peut oublier que le compilateur (ou webmestre) - occidental aussi bien que japonais - a évidemment écarté des haïkus qui ne correspondaient pas au thème et encore a écarté ceux qui ne correspondaient pas à sa propre conception de ce qu'est un haïku. D'autre part, quand on constate le nombre de haïkus écrits par les grands maîtres, on peut imaginer que quelqu'un peut assez facilement faire dire ce qu'il veut aux grands maîtres, ou prouver telle opinion aussi bien que son contraire en citant tel ou tel autre haïku. Par curiosité, il est intéressant de savoir combien de "haïkus" les grands maîtres ont composé. Au sujet de ces nombres, je tiens à remercier le poète japonais Ryu Yotsuya pour les renseignements des plus précieux qu'il m'a fournis.

Si on prend Bashô (1644-1694), il faudrait prendre aussi les autres grands maîtres japonais, il ne s'est jamais laissé contraindre par la forme "5-7-5" dont il est officiellement le père. Au fait, une erreur anachronique comme on le sait: Bashô n'a jamais écrit des "haïkus" mais bien des "hokkus", et cette forme poétique existait bien avant lui. Le grand mérite de Bashô est d'avoir donné un style poétique de haute tenue à une forme plus ou moins vulgaire, ceci par rapport au waka de la Cour. La manière, style et thèmes, Bashô est le "wabi" (beauté trouvé dans la pauvreté et la simplicité", le "sabi" (simplicité silencieuse) et le "shiori" (tendresse et pitié). Il a écrit 980 hokkus.

Buson (1715-1783) a pratiqué le manière "kaiga-teki" (pittoresque) ou "tenmei-cho" (soit le style à la mode à l'époque Tenmei). Il était un excellent poète et un excellent peintre, les "haiga" et aussi des "bunjin-ga" (peintures d'écrivain).Il a écrit 2,871 hokkus.

Karai Senryu (1718-1790) a donné une telle couleur à ses hokkus qu'on les a nommés "senryu" (ou "hokku écrit à la manière de Senryu"), soit des haïkus satiriques, critiqueurs, vulgaires.

Issa (1763-1827) non plus n'a pas révolutionné la forme du haïku mais il était un excellent poète, poète des malheurs de la vie familiale et/ou quotidienne. Il a écrit quelques 20,000 hokkus.

Shiki (1867-1902) préférait Buson à Bashô (lui reprochant de manquer de pureté poétique), il a mis de l'avant la manière "shasei" (croquis pris sur le vif, ou, encore description d'après nature. Il semble bien que c'est à Shiki que l'on doit la redécouverte de de Buson et de Issa, tombés dans l'oubli au début du 20e siècle - tout comme Bashô au temps de Buson - , enfin ils étaient dans l'histoire littéraire mais plus du tout dans le style du jour. Shiki a composé 23,647 haïkus, tout en pratiquant d'autres formes d'écriture, poésie et prose. Né en 1867 et mort en 1902, il a probablement composé son premier haïku en 1892. Comptez combien cela fait de haïkus par jour!

En un certain sens, le haïku n'est pas si exotique qu'on pourrait le penser pour les Occidentaux. Le principe "shasei" (croquis sur le vif) , il l'a pris chez les peintres japonais de style occidental. Son ami Nakamura Fusetsu (1866-1943) et Kuroda (1866-1924; peintre du plein air et non en studio ) ont pratiqué le "style occidental", et séjourné en France; Kuroda étant une sorte de Claude Monet (1840-1926) japonais, ce Monet impressionniste ayant de son côté été ébloui par les estampes japonaises. Le "croquis sur le vif" de Shiki est le "un instant de la conscience du monde" de Monet. En plus, Shiki était ouvert à l'Occident par son ami Soseki Natsume (1867-1916), spécialiste de la littérature anglaise, romancier et poète, qui a séjourné en Angleterre (1900-1902). Au fait, son roman Je suis un chat a été premièrement publié en feuilleton dans la revue Hototogisu, dirigée par Shiki puis Kyoshi.

Hekigodo (1873-1937), le père de l'exploration des possibilités du haïku, a pratiqué le "shinkeiko haiku" (nouveau haïku). Il a été plus audacieux (métrique, kigo, thème, vocabulaire poétique, etc.) que son maître et ami Shiki, à l'opposé de son vieil ami/ennemi d'enfance Kyoshi, propagateur de la voie ultra-conservatrice. Hekigodo a composé 14,400 haïkus.

Kyoshi (1874-1959) préférait Boncho Nozawa ( ? -1714), un des disciples de Bashô. C'est à Kyoshi qu'on doit la démocratisation (la mondialisation) du haïku, c'est-à-dire dire la pratique du haïku par les gens du "peuple" (qui s'est alphabétisé durant le 20e siècle). Il a imposé au Japon et par conséquent partout dans le monde, ce qu'on appelle une forme fixe soit le "sacro-saint haïku" ou le "5/7/5 avec kigo" par sa manière "kacho fuei" (chanter les fleurs, les oiseaux, les paysages, et la lune), laquelle il ne respecta pas à la lettre dans sa propre production. Il a composé entre 47,000 et 48,000! Une grande erreur est justement d'appliquer cette "formule Kyoshi" à tous haïkus et à tous poètes, de l'appliquer à un Bashô du 17e siècle, à Buson, à Issa et même à Kyoshi lui-même: le poète et le propagateur diffèrent).

Makoto Ueda écrit: "It must be noted, however, that the major poets took liberties with these rules. Bashô, for instance, wrote a number of poems with more than seveeteen syllables: some, indeed had more than twenty syllables. Some on if his hokku, including the famous deathbed poem, were also without a season word. Of course Bashô knew the rules, but he did not allow himself to be restrited by them". Et j'ajouterai: "… today haiku does not have to have a season word because the season no longer play an essential role in Japanese life". Et encore: "Today it is thriving more than ever; there are hundreds of haiku magazines all over Japan. The variety of poetic styles is astounding too".

Et de son côté, Jean Cholley écrit: "Il arrive cependant que le poète, par contrainte de l'inspiration ou des mots, dépasse la limite permise et compose en 18, 19, voire 20 mores (Bashô lui-même en a donné l'exemple, et Issa ne s'en guère)…".

En conclusion, en 1936. lors de son séjour en Europe, Kyoshi invitait les poètes occidentaux à écrire des haïkus. Il a évoqué la possibilité pour les poètes occidentaux d'écrire des haïkus dans un environnement non japonais, rappelant cependant que l'élément substantiel du haïku était la logique saisonnière, soit le kigo: un poète occidental devait s'inspirer de la nature et des saisons européennes… ou nord-américaines. Quant au nombre de syllabes, il a dit que c'était un cadre d'importance secondaire qu'il ne convenait pas obligatoirement de respecter dans une autre langue que le japonais. Au delà des ans et même de son intention, son invitation est plus que jamais entendue!

Alors, le haïku canadien est aussi varié que le sont les Canadiens.






- Berger, Maxianne et Angela Leuck, Sun Through the Blinds: Montreal Haiku Today, Shoreline Press, 2003.
- Cholley Jean, Un haïku satirique: le senryu, P.O.F., 1981.
- Cholley Jean, En village de miséreux, choix de poèmes de Kobayashi Issa, Gallimard, 1996.
- Duhaime, André, Chevaucher la lune, Éditions David, 2001.
- Howard, Dorothy et André Duhaime, Haiku, anthologie canadienne/Canadian Anthology, Éditions Asticou, 1985.
- Ueda, Makoto, Modern Japanese Haiku, University of Toronto Press, 1976.
- Vande Walle, Willy, "Vitalité d'un art secondaire: le haïku" dans Littérature japonaise contemporaine, sous la direction de Patrick De Vos, Picquier/Labor, 1989.





HAIKU CANADA

RAW NerVZ HAIKU
(rawnervz@sympatico.ca)
Dorothy Howard
67, rue Court
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CANADA


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54280 Seichamps FRANCE

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