.
quelques jours en hiver et au printemps
andré duhaime - gordan skiljevic
Accompagné de dessins numériques de Louise Mercier,
ce renku a été publié aux Éditions David en 1997.
Les livres ont du bon;
les gens ne me gênent pas;
mais je préfère regarder tomber la pluie.
Ivo Andric
par la fenêtre
la neige et le vent d'hiver
au chaud je regarde
par la fenêtre
le soleil le lac et la montagne
au froid je regarde
sur la table
le café devenu froid
je lis ta lettre
j'ai rêvé que je me levais
prenais un petit poème
pour petit déjeuner
dans la poubelle
je cherche le bout de papier
avec son adresse
après une nuit blanche
on entre dans l'auto gelée
vers un monde inconnu
toutes ces autos
si sales dans les rues
sauf la nuit
mon garçon
sur son tapis volant
ne veut pas manger
comme un enfant
je vole parfois des bonbons
au supermarché
en rêve
je dors sans bouger
sans rêver sans retour
je tombais d'un avion
le téléphone a sonné
au même moment
dormir en rêve
quel effort inutile
la nuit est perdue
seul au restaurant
le vieil homme près de nous
n'a pas dit un mot
une mouche en plein hiver
mon fils l'a froissée en passant
sans réfléchir
matin de grand froid
des enfants emmitouflés
l'haleine blanche
comme chaque janvier
je me suis fait couper les cheveux
pour me garder en forme
plus noirs en hiver
mes cheveux sur les photos
plus blancs en été
moi ni pour ni contre
je me suis reposé
tout le septième jour
je me demande
si c'est le jour ou la nuit
que kusta se repose
le visage de personnes chères
au fond de ma mémoire
je ne les trouve plus
de vieux papiers
me ramènent ces années
d'avant aujourd'hui
au fond de l'armoire
la cravate de mon voisin
je l'avais oubliée
une chemise
par-dessus un vieux tee-shirt
pour cacher un trou
au lieu d'écrire
j'ai fait un trou
sur le bord de la feuille
une nuit de verglas
suivie d'un matin de pluie
glisser entre les flaques
avant de m'endormir
je suis descendu aux rapides
de bonne heure
perdu dans les mots
je ne sais pas si j'ai faim
ma montre dit oui
drôle de poème
la boule de papier dans ma bouche
n'existe plus
le cendrier est plein
je dois aller le vider
la neige a repris
le chasseur d'images
dans la cuisine d'un restaurant
mange de beaux animaux
réveil dans la nuit
les photos sur les murs
sont toutes grises
souriant je me rappelle
la nuit autour les étoiles au-dessus
et le feu pour me chauffer les pieds
au coin de la rue
dans la tasse du mendiant
peu de sous tombent
les choses qu'il m'a dites
j'y repense beaucoup plus tard
déjà trop loin
demain je ferai
les courses ce soir on mange
les restants du frigo
on ne sait jamais
ce que l'on mangera
le lendemain
après un bain chaud
que je me sens bien ce soir
les voisins déménagent
moi je te crois
je suis trop fatigué
pour te prier
s'habiller manger
vraiment trop à faire pour un
dimanche matin
rien ne presse
j'ai soif le matin vient
inévitablement
mes souliers mouillés
par la neige du dégel
hâte d'arriver
quel défi pour un plongeur
vendredi soir de saint-valentin
dans un restaurant grec
la vaisselle sale
et les factures à payer
laissées sur la table
quand je l'ai vu la dernière fois
il n'avait qu'un crayon
en bois de rose
l'encre virtuelle
des messages qu'il m'envoie
presque chaque jour
parmi les misérables
ma détresse me semble
encore plus grande
j'aimerais visiter
la source dans la forêt
qui porte mon nom
ma mère répète
qu'elle s'ennuie en floride
mais elle y retourne
depuis quelque temps
tour à tour nous fredonnons
le même refrain
bleue comme encre
tranquille comme miroir
là-bas les baleines font l'amour
empoussiéré
tel nous gardions le miroir
retraçant je t'aime
les temps passés
ont raconté mon avenir
je suis malade
du pêcheur grippé
qui sait ce que les poissons
sous la glace pensent
parmi les étoiles
il y en a des brûlées
qui ne sont plus
les fils d'araignée
que j'enlève du plafond
avec la vadrouille
se procurer un bon pyjama
dormir comme un vrai chrétien
quel bonheur
en nous endormant
nous parlions de loterie
nous achèterions
après avoir arrêté de boire
il a commencé à distinguer
les différentes sortes d'eau
dans l'eau se dilue
le sang du pouce coupé
je pelais une pomme
le bâtard a marché sur l'eau
je me demande s'il a
jamais chanté
il chantait souvent
pisser sur la tour eiffel
et dormir sous elle
presque chaque nuit
il observait les changements
sur la voûte céleste
les stores verticaux
zèbrent l'écran du téléviseur
matin de printemps
printemps je m'étonne
où sont les hirondelles
où suis-je
près de la porte
pantoufles souliers d'été
et bottes d'hiver
mon ami est de retour
il m'a montré des choses
que j'avais déjà vues
beaucoup de lettres
m'attendaient sauf celle-là
que moi j'attendais
papillon migrateur
j'attends l'odeur de l'herbe alpine
dans chaque vent d'est
il a avalé des milles d'asphalte
mais il n'a jamais vu
de loups libres
à rivière-du-loup
de ma fenêtre d'hôtel
je cherchais le fleuve
dimanche de pâques
un peu plus de neige blanche
qui redevient eau
il n'a laissé qu'une
tombe vide et la vérité
tout habillée
plus on vieillit
plus on connaît de morts
qui nous sont chers
la vie est étrange
depuis quelques mois je suis
plus vieux que mon père
il a dépassé l'âge de son père
un peu trop tard
pour devenir plus grand
ce dessin d'enfant
dont on a fait une affiche
ceux des miens sur mes murs
beaucoup trop à faire
je n'ai vu ma montre arrêtée
qu'en rentrant chez moi
une fois elle m'a dit
qu'elle n'était plus capable
de ressentir la tristesse
rien de sage
floraison nocturne
comme un flash
au fond de mes yeux
avant de s'évanouir
ces points incommodent
regarder des films
parfois elle me regarde
parfois je la regarde
en descendant mont-bleu
j'ai vu des lumières rouges
dans la ville
tombée de ma main
la craie neuve s'est brisée
en petits morceaux
ayant survécu à l'averse
une fourmi souriante
refuse de travailler
faire les cent pas
dans un stationnement
sous les goélands
des milliers de milles plus loin
je retrouve les mêmes bibites
dans la rivière
sur un banc public
quelques minutes de pause
au soleil de mai
nous sommes déjà au printemps
notre chaîne de perles
n'a plus les mêmes couleurs
l'hiver est fini
les travaux de voirie reprennent
continuent les problèmes
ce matin j'ai aperçu
un grave défaut mortel
sur ma moustache droite
un lit d'hôpital
elle sourit à son fils
qui se couche près d'elle
en regardant un vieux disque
il m'a dit ne se souvenir
que de la pochette
plein d'émotions fortes
il a tué sa femme
et quelques serpents de plus
joan jack puis allen
le très vieux bill et nos morts
chansons de zappa
soir d'octobre en mai
ma chemise de flanelle
odeurs de l'hiver
mai matin de pluie
le bâtard de soleil froid
je me fous de l'arc-en-ciel
même négligée
la plante du salon a
de nouvelles feuilles
une canette pleine
comme une bombe
vide rien que cinq sous
réveillé très tôt
je rêvassais dans le noir
tout à coup son rire
par la fenêtre je regarde
l'alaska les noms russes
sur la carte
.