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traces d'hier


(ce recueil de tankas d'André Duhaime
a été publié aux Éditions du Noroît en 1990,
puis réédité sous le titre D'hier et de toujours,
aux Éditions David en 2003.










maison à vendre
une autre pancarte
qui me fait rêver
le temps d'un souper
et de la vaisselle



. . .



dans le noir
mes doigts tournent
le bouton de la radio
un enfant puis deux
toussent



. . .



par ce matin pluvieux
une lettre du japon
puis plus tard
le soleil paraît
de nouveau



. . .



au fur et à mesure
je me déplace
sur la galerie
pour rester dans l'ombre
du pot de fleurs



. . .



à l'arrêt d'autobus
un gros homme
se penche péniblement
pour ramasser
un sou noir



. . .



équeutant des fraises
comment empêcher les enfants
de venir en prendre
leur en offrir d'autres
et en équeuter encore



. . .



de l'auto
au dépanneur
à l'auto
la même chanson
continue



. . .



au stop
le sourire timide
de la conductrice
qui a éternué
très fort



. . .



à genoux
nous cherchons des framboises
à contre-jour
pas de rouge lumineux
par ce jour gris



. . .



il fallait les couper
les deux arbres de la cour
c'est maintenant fait
par la même fenêtre
la vue est tout autre



. . .



après le feu d'artifice
les insectes sont de retour
devant les projecteurs
I forget to pray for the angels
and then the angels forget to pray for us




. . .



parties de scrabble
et chansons de cohen
se font plus rares
a bunch of lonesome
and very cruel subheroes




. . .



en voyage
je me lave les dents
avec une brosse neuve
un inconnu vient s'asseoir
et nous parlons voyage



. . .



sortir prendre l'air
les oiseaux contre le vent
mes cheveux en broussaille
ouvrir le dictionnaire
oublier le mot à chercher



. . .



perplexe
quelqu'un lui a trouvé
des airs du père
qu'elle n'a connu
qu'en photo



. . .



pelant des pommes
silencieusement
je réentends grand-mère
si bavarde elle
durant un tel travail



. . .



jeune poète
il se coupait la langue
sur un rabat d'enveloppe
quand il sera vieux
s'en souviendra-t-il



. . .



en ouvrant le journal
le poète et son éditeur
vérifient leurs billets de loterie
arrière-goût de café
et de colle de timbres



. . .



la rue de mon enfance
on y a refait
les trottoirs
comme avant pleure
un enfant à tricycle



. . .



à l'épicerie du coin
c'est un asiatique
qui conduit le triporteur
l'ombre jetée
par un nouvel édifice



. . .



seul au cinéma
le prévu et l'imprévu
ont été calculés
odeur d'herbes brûlées
lointaines années d'enfance



. . .



couverte de neige
l'auto dans laquelle
elle s'est suicidée
ce carnet d'adresses
devenues inutiles



. . .



derrière
une fenêtre neuve
un vieillard et un chat
jeux d'ombres
sur les vieilles briques



. . .



sous une pluie de mai
une bicyclette sans selle
attachée à un arbre
la tentation d'acheter
des bottes de cow-boy



. . .



pavarotti
gueulant à tue-tête
au milieu de nulle part
ainsi qu'un certain poète
dans son auto



. . .



vomir
puis relever la tête
et voir la pleine lune
qui vacille
quelle haleine



. . .



mon nom
quel autre me conviendrait mieux
si tout était à refaire
mais après tout
il n'est vieux que pour moi



. . .



comme d'habitude
me revoilà dans la file
la plus lente
la neige tombe aussi
dans les poubelles



. . .



oncle disait
bien sûr que cet automne
j'irai à la chasse
sa photo d'avant
d'avant son cancer



. . .



après le congé
les graffiti du mur
ont disparu
ces histoires de famille
ignorées de la benjamine



. . .



c'est moi sans barbe
sur cette vieille photo
mais elles ne me croient pas
c'est peut-être vrai qu'alors
j'étais quelqu'un d'autre



. . .



la tête chauve
du vieillard dont le vent
emporte le chapeau
chercher où poser
chacun de mes pas



. . .



trois dents étrangères
dans la bouche de l'homme
qui se réveille angoissé
une foule le félicite de l'exploit
dont il ne sait rien



. . .



réveillé par un cauchemar
je descends travailler
sur des épreuves
en cette fin d'année
seuls les morts se ressemblent



. . .



après plusieurs versions
le livre maintenant publié
n'est pas encore mien
la casse-tête terminé
reste sans personne autour



. . .



l'odeur
de diverses lotions après-rasage
sur mes mains et mes bras
j'achète celle-là
toujours la même



. . .



le premier levé
parmi les cadeaux déballés
du jour de l'an
un fond de café froid
et des restants



. . .



l'arbre de noël
retourne dans sa boîte
branche par branche
des feuilles blanches
dans un tiroir fermé



. . .



j't'aime
j't'aime pas
qu'est-ce qu'on peut y peut
les autres marguerites
se balancent sous la brise



. . .



jusqu'au jour
où la balle n'est
ni dans un camp ni dans l'autre
où la balle s'est prise
dans le filet



. . .



cherchant un appartement
dans le journal
la notice nécrologique
d'un ancien professeur
que je croyais mort



. . .



il était une fois
commence une autre fois
dans un appartement blanc
toutes les boîtes défaites
et c'est encore vide



. . .



seule la lampe
que ma fille a laissé allumée
ce matin
m'accueille
ce soir



. . .



pendant quelques jours
le désordre du week-end
restera tel quel
leurs valises refaites
elles sont reparties



. . .



certains jours d'été
la maison se remplissait
de nombreux enfants
je les réentends parfois
quand tout n'est plus que silence



. . .



des heures et des heures
malgré radio et télé
ce silence
que peut bien signifier
croquer dans un bol de verre



. . .



marcher dans la nuit
comme tant d'autres
l'on a déjà fait
les reflets de la lune
sur mes ongles



. . .



lancé
dans la flaque d'eau
chacun voyage seul
la pierre fait chavirer
la lune



. . .



pluie soudaine
le musicien court
sous un auvent
espérer que le téléphone
ne sonne pas



. . .



ces voisins bruyants
sitôt emménagés
sitôt déménagés
deux chauffeurs d'autobus
parlent de leurs vacances



. . .



d'un côté puis de l'autre
oscille
le ventilateur
ai-je raté ma vie
ai-je fait exprès



. . .



dans une vitrine
reflétant la rue
ma silhouette
dans un miroir
reflétant la rue



. . .



personne ne sait
ni quoi ni où je mange
ce soir de février
calculer le pourboire
de la serveuse



. . .



nuit de pleine lune
quelques instants je conduis
les phares éteints
les traces d'hier
gelées ce matin



. . .



relisant ses lettres
nos vies qu'elle refait
selon ses humeurs
de beaux sentiments
aux vilains gros mots



. . .



ses menaces
prennent moins d'importance
ont de moins en moins de prise
cette émission manquée
repassera un de ces jours



. . .



des inconnus parlent
d'amis divorcés
le souvenir du soleil
et de trois roses desséchées
dans un bouteille



. . .



cette ombre
qui m'accompagne
c'st moi aussi
certains poèmes que j'ai su écrire
d'autres je n'ai pas voulu



. . .



ces journaux de la semaine
que je n'ai pas lus
tout le tas à la poubelle
vendredi soir
devant un film noir et blanc



. . .



ce long sentier
où je monte plus lentement
que mes filles
leurs dessins ont jauni
avec les années



. . .



un couple âgé
ébloui par le soleil
du dimanche matin
un vieux tee-shirt
sous un chandail neuf



. . .



le rythme irrégulier
des ongles de l'homme
pianotant sur une table
une mouche tourne autour
des bananes trop mûres



. . .



à la galerie d'art
le parfum suffocant
d'une femme âgée
scènes de plage
sous la neige



. . .



avril
de nouveau
aller au travail en souliers
s'extasier devant une fleur
sans en connaître le nom



. . .



les grands yeux noirs
d'une femme léchant
sa crème glacée
elle me regarde
droit dans les yeux



. . .



les traces d'une auto
qui part sous la pluie
ce parfum
qui dans la foule
me fait me retourner



. . .



sans que j'y prenne garde
elle a su se glisser
dans mes rêves
le goût des confitures
mangées encore chaudes



. . .



lendemain de fête
aux fenêtres entrouvertes gelées
ce prénom
que je me suis surpris
à griffonner



. . .



le vent qui mord
est une caresse de femme
sur ma poitrine nue
c'est juste par chance
que l'on s'est rencontrées



. . .



les miettes de pain
ne seront jamais
des grains de riz
les gestes de l'une
chez l'autre



. . .



un étroit sentier
menait à la rivière
de son enfance
quelques jours plus part
on m'a parlé de ses yeux



. . .



cette promenade
sous les pommiers en fleurs
avec les semaines
ces mêmes arbres
ne sont plus que verts



. . .



dans le ciel passent
des montgolfières
sans nous saluer
elle et moi à la même porte
d'un restaurant



. . .



à quoi servent les livres
à se les prêter
pour apprivoiser
dans les mêmes salons
d'autres visiteurs



. . .



je ne la revois plus
qu'avant de me réveiller
des pas au rythme différent
oasis et mirages
multiplient l'absence



. . .



boire de la bière
et hurler plus fort
que la rivière en crue
les mains passent
demeurent les souvenirs



. . .



pour la première fois
j'ai mis à la poubelle
de nouveaux poèmes
ramassé dans la rue
un stylo sans encre



. . .



les soirées d'octobre
raccourcissent
repousse ma barbe
sa tête de femme couchée
me manque



. . .



la voir lire ce livre
publié en 1979
me laisse songeur
de ce temps-là à ce soir
c'est toute sa vie



. . .



jour après jour
l'agenda reçu en cadeau
me sert et s'use
de nouveaux vêtements
rangés parmi les autres




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