Opération salissage

Jean Paré

e Québec attaque… Les Canadiens répliquent… Cette guerre en sera une d’images.

L’image du Québec dans le reste du pays n’est pas jolie. Elle est surtout très déformée.

« Mais dites donc ! Montréal, c’est plein d’action, plein de vie. Ça n’a pas l’air d’aller si mal… »

Chaque fois, je mesure avec un amusement consterné la surprise des visiteurs, collègues ou amis de Toronto ou d’ailleurs, qui ont la témérité de s’aventurer plus loin que le ghetto anglo de la rue Crescent. Ne fréquentant que les médias de langue anglaise, ils s’attendent à ne voir à Montréal que rues désertes, vitrines placardées, une affiche « à vendre » devant chaque porte, des murs couverts de graffitis appelant au massacre des Anglais, voire des affrontements violents entre francophones et anglophones. Ils ne voient jamais les mots Montréal ou Québec qu’accompagnés d’expressions comme « économie mourante », « chute libre », « basket case », « catastrophe »…

Pour beaucoup de Canadiens, le Québec est une réserve ethnocentrique peuplée de racistes qui bouffent les anglophones ramassés la veille par les SS de la loi 101. Hostiles à l’étranger, fermés sur eux-mêmes, ils vivent aux crochets des autres provinces et n’ont d’économie et d’entreprises que subventionnées par des politiciens fédéraux vendus. Ils maltraitent les aborigènes et volent l’électricité des pauvres Terre-Neuviens… Le ton des accusateurs oscille entre la colère et la Schadenfreude — la joie malsaine face aux malheurs d’autrui.

C’est peut-être inévitable. Les médias de langue française sont introuvables hors du Québec. Et les journalistes anglophones seraient-ils intéressés à les lire qu’ils ne le pourraient pas : la très grande majorité sont unilingues, contrairement aux journalistes francophones. Il paraîtra bientôt des études révélatrices sur ce sujet. Ainsi, non seulement le point de vue des Québécois est-il ignoré, on ne sait même pas ce qui se passe vraiment ici.

L’hostilité ambiante va beaucoup plus loin que les préjugés habituels de l’ignorance — selon lesquels les Français sont arrogants, les Anglais hypocrites, les Italiens désordonnés, les Allemands brutaux et les Mexicains paresseux… En cette fin d’un siècle immonde, l’accusation la plus assassine est celle de racisme. C’est le salissage absolu. Celle dont on ne se remet jamais, comme pour les accusés de pédophilie, même acquittés, même innocents. C’est une tache qui reste, comme celle du péché originel, qui laissait, disait-on, une marque indélébile. Le racisme est, en ce siècle, « le péché vraiment capital », titrait Étiemble.

Aussi se développe-t-il contre les Québécois francophones, depuis le retour du Parti québécois au pouvoir, une industrie qui consiste à fouiller tous les placards du passé comme du présent, les publications les plus confidentielles, des œuvres que nul n’a lues depuis 50 ans, à la recherche d’un paragraphe, d’une phrase incriminants, qui permettraient d’expliquer commodément « le problème québécois » par une tare incorrigible, et de justifier une éventuelle ligne dure. En 400 ans d’histoire, on devine qu’il n’en manque pas. Et de semaine en semaine, il ne manque pas non plus chez les élus actuels et leurs militants, de Brassard en Parizeau, de Landry en Rhéaume ou en Villeneuve, de propos crétins qui autorisent les pires conclusions chez leurs semblables d’en face…

Que le Québec et le Canada et tout le monde aient eu leur part de toqués, d’intellectuels débiles et de démagogues puants, cela est évident. Quel peuple en a été exempt ? Mais ils ne sont guère représentatifs d’une population qui, au fil des siècles, a toujours gardé les mains propres, et s’est toujours plutôt bien accommodée, dans sa hantise de l’égalité, de la coexistence avec l’Autre.

L’accusation de racisme et de fascisme dévalue, satanise non seulement le projet indépendantiste, mais aussi les gens qui veulent le réaliser, et contre qui on estime devoir éventuellement se battre. Quant on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage… On se donne ainsi le courage de la violence et, pour après, une excuse.

On s’attendrait, devant cette propagande, à une riposte systématique et intelligente de ceux dont c’est le rôle d’informer. Et aussi à un débat honnête entre intellectuels des deux camps. Hélas ! même les intellectuels ne sont souvent que des militants.

Si le droit de vote avait été réservé aux seuls intellectuels en ce siècle, écrit l’essayiste Tzvetan Todorov, dans L’Homme dépaysé, il n’y aurait pas de démocratie ! C’est l’auditoire qui détermine le discours, explique cet auteur français d’origine bulgare dans un livre incontournable pour quiconque s’occupe d’identité et d’appartenance (curieusement, essayez de traduire « dépaysé » en anglais !).

Et, à Montréal comme à Toronto, la combinaison entre la haine d’une idée et leur passion dialectique amène des intellectuels qui croient dénoncer le racisme à y succomber eux-mêmes.


Lire la réaction de Jean-Luc Gouin 


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Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 16h23