Après le succès du mouvement Du pain et des roses contre la pauvreté en 1995, des Québécoises ont fait le rêve que la planète emboîte le pas pour la Marche mondiale des femmes en 2000.
onflées à
bloc après avoir vu une petite idée devenir le grand succès
de la marche « Du pain et des roses »
contre la pauvreté, en 1995,
les femmes du Québec ont fait le rêve un peu fou détendre
leur mouvement au monde entier. Depuis, elles sonnent le ralliement des
forces de partout contre la pauvreté et les violences faites aux
femmes et appellent à leur convergence en masse devant les portes
des Nations unis en lan 2000.
Prenant au mot les prophètes de la mondialisation, les initiatrices du projet, né et coordonné au Québec, se sont lancées dans le défrichement des nouvelles terres de la fameuse société civile globale.
« On na aucune expérience dans le domaine et nos ressources sont bien limitées », confie Diane Matte, de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), qui a été la coordonnatrice de la marche « Du pain et des roses » avant de coordonner la Marche mondiale des femmes. « Cest un apprentissage quon fait au fur et à mesure, en nous disant quil ne sert à rien de trop sen mettre sur les épaules et de partir en peur avec ça. On fera notre possible. »
Rappelons que lidée avait été lancée par Françoise David, à son arrivée à la présidence de la FFQ. Elle voulait organiser une action de masse qui serait ouverte à toutes les femmes intéressées et qui permettrait de réaliser des progrès concrets. La Marche des femmes contre la pauvreté, à laquelle ont participé 800 femmes pendant dix jours, allait susciter un tel enthousiasme au printemps 1995 chez les participantes et le public en général, que lidée dorganiser une marche du même genre au niveau mondial a été soumise, quelques mois plus tard, aux déléguées présentes au Forum des femmes de Pékin. Il y a une dizaine de jours, une première étape importante a été franchie alors que les mouvements de femmes du Québec ont accueilli, pendant trois jours à Montréal, quelque 150 déléguées dun peu moins de 70 pays. La rencontre visait à donner au projet des revendications communes et un comité de liaison international. On y a également parlé de la nature que prendront les actions à être menées à partir du 8 mars 2000, Journée internationale des femmes, jusquau grand ralliement prévu le 17 octobre, Journée internationale de la lutte contre la pauvreté, devant le siège des Nations unies à New York.
« On était bien conscientes, rapporte Diane Matte, du risque que la Marche mondiale des femmes soit perçue par les déléguées des pays du Sud comme un projet des femmes du Nord qui ne sadressait pas à elles. » Mais cela na pas été le cas. Le choc des cultures sest bien fait sentir, à un moment donné, avec les déléguées asiatiques et islamiques, lorsquest venu le temps de débattre de la place à être réservée aux revendications des lesbiennes. Les déléguées indiennes ont bien suscité une certaine surprise dans les rangs occidentaux avec leur proposition de « démocratisation de lespace familial » et de « loi sur le partage des tâches ménagères ». Mais rien de tout cela na entamé le sentiment quune cause commune les réunissait, dit Mme Matte.
Le dixième du revenu mondial
Il faut dire que la situation des femmes dans le monde leur offre plus dune raison détablir des solidarités. À une époque où les écarts entre les mieux nantis et les moins nantis va grandissant, les femmes sont partout les plus pauvres parmi les pauvres. Ainsi, des 1,3 milliard dhumains qui vivent sous le seuil de pauvreté absolu, 70% sont des femmes. Bien quelles constituent la moitié de lhumanité et fournissent les deux tiers des heures de travail, elles ne retirent que le dixième du revenu mondial. Quant aux violences dont elles sont victimes, il serait difficile de trouver une seule femme qui, à un moment où lautre, na pas eu peur du simple fait davoir été une femme. Mutilations rituelles, inceste, violence conjugale, viols, rapetissement psychologique la liste des injustices et abus quelles peuvent combattre ensemble est longue.
Aucune action mondiale, aussi spectaculaire soit-elle, ne peut évidemment changer tout cela. Mais elle peut contribuer à faire avancer les principes sur lesquels se fonderont petit à petit les grands changements. «Je crois que lun des résultats concrets les plus importants de la marche Du pain et des roses en 1995, confie Diane Matte, est davoir contribué à installer un contre-discours sur la pauvreté, qui répondait à la présumée fatalité de la situation, à la mondialisation. » Déjà, dit-elle, on remarque depuis le Forum mondial de 1995 une évolution dans ce quosent revendiquer certains mouvements de femmes du tiers-monde. « La tenue dun événement international, expliquait à Montréal une déléguée du Burkina-Faso, Awa Ouedraogo, va beaucoup nous aider, chez nous, à ouvrir les yeux des femmes. » Pas étonnant que les revendications sur lesquelles se sont entendues les déléguées à la rencontre de Montréal prennent à contre-pied plusieurs sacro-saints principes du « Nouvel ordre mondial ». Pour éliminer la pauvreté, on exige par exemple que tous les États mettent en place une loi cadre garantissant notamment les droits des femmes à léquité salariale, à la liberté de syndicalisation, à la santé et à la sécurité du revenu. On demande également lapplication de la taxe Tobin sur les mouvements de capitaux dont les recettes iraient à un fonds international daide au développement social ; lannulation de la dette de tous les pays du tiers-monde ; ainsi que létablissement dune institution démocratique internationale, plus efficace que lONU, qui disposerait du pouvoir détablir un système économique mondial plus juste.
Pour éliminer les violences faites aux femmes, on presse les gouvernements démocratiques de condamner les régimes qui ne respectent pas les droits fondamentaux des femmes. On souhaite également que tous les États mettent en uvre des plans daction visant léducation, la prévention ainsi que la lutte contre les agresseurs.
Bien que ces revendications partent des besoins spécifiques des femmes, elles ne se limitent pas à leur seul cas. Les femmes nont pas lexclusivité de la pauvreté et de la violence. Comme en 1995, la Marche mondiale des femmes se veut ouverte à tous. La situation des femmes leur permet toutefois, pour ne pas dire les condamne, croit Diane Matte, à développer naturellement « une plus grande sensibilité à ce type de problèmes et, de là, à des enjeux plus larges comme lacceptation dans nos sociétés de la différence. Différence entre les hommes et les femmes, mais aussi entre les riches et les pauvres, le Sud et le Nord, les Blancs et les gens de couleurs » Comptant déjà sur lappui de 1 150 mouvements de femmes dans 105 pays (dont les quatre cinquièmes sont du Sud), les organisatrices se disent confiantes de voir ce nombre grossir encore, au fur et à mesure que se précisera le projet et que se développera le réseau de contacts.
La forme concrète que prendra la Marche mondiale des femmes na pas encore étai fixée. Néanmoins, il apparaît acquis que lon cherchera à donner autant que possible limpression dun mouvement de masse par la tenue dactions simultanées partout à travers le monde. Ces actions, largement laissées à la discrétion des comités organisateurs nationaux, pourront prendre toutes les formes. Le projet de plusieurs marches qui se passeraient le relais dun pays et dune région à lautre jusquaux portes des Nations unies fait rêver mais risque dêtre trop ambitieux. Lidée plus modeste de cartes dappui sur lesquelles seraient résumées les revendications de la Marche, et qui arriveraient signées de partout à travers le monde au siège de lONU le jour dune grande manifestation à New York, apparaît plus réalisable. On se prend mène à rêver quune délégation soit reçue par lAssemblée générale des Nations unies qui siégera justement à cette date. Mais les embûches seront nombreuses. « On a vu au Forum des femmes de Pékin, rappelle Diane Matte, comment toutes sortes de forces, comme le Vatican et certains régimes intégristes, travaillent contre nous dans ces cas-là. » Le principal obstacle demeure toutefois les ressources financière disponibles.
Un ordinateur sous le bras
Quoi quil arrive, on réussira toujours à sorganiser avec les moyens du bord. Un peu comme ce Centre déducation et daction des femmes, dans le quartier Centre-Sud de Montréal, qui a eu envie de faire un journal en collaboration avec des femmes dailleurs. Les animatrices du centre ont rencontré, il y a dix jours, les déléguées du Paraguay et du Niger intéressées au projet. Elles se sont promis de senvoyer par courrier électronique des articles qui raconteront leur quotidien, décriront leur organisation respective et expliqueront le contexte sociopolitique de leur pays. Mais voilà, raconte lanimatrice du centre, France Bourgault, la Nigérienne leur apprend que son organisme ne dispose ni de locaux permanents, ni dordinateur. Quà cela ne tienne. Les Québécoises viennent de renouveler leur équipements. LAfricaine est retournée chez elle avec un de leurs « vieux » ordinateurs sous le bras.
Cest parfois à bien petits pas que se construit la fameuse société civile globale dont tout le monde annonce la venue.
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Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 16h28