Maurice Richard (1921-2000)
Funerailles d’État mercredi


(Photo : Jacques Nadeau, Le Devoir.)
La fin d’une époque: en mars 1996, à la fermeture du Forum, Maurice Richard fait partie d’un convoi se rendant au nouveau Centre Molson. Départ rue Sainte-Catherine, cette artère qui lui reste tellement associée et qui verra le passage du cortège funèbre mercredi.

es funérailles d’État, un rarissime honneur réservé aux personnes ayant profondément marqué la société québécoise, auront lieu mercredi en hommage à Maurice « Rocket » Richard, ont fait savoir hier la famille du défunt et la direction du Canadien de Montréal.

Selon le vœu des proches de Richard, les obsèques se dérouleront à la basilique Notre-Dame de Montréal, à 10h30. Elles seront précédées, demain, d’une exposition de la dépouille en chapelle ardente au Centre Molson, où tous les gens désireux de saluer une dernière fois le disparu pourront se rendre entre 8 h et 22h.

Des funérailles au Centre Molson avaient été envisagées, mais l’idée a finalement été rejetée. En conférence de presse hier, deux des fils de Maurice Richard, Maurice jr et Normand, ont indiqué que, bien que les leurs aient accepté volontiers de partager leur deuil avec le grand public, ils refusaient de voir les cérémonies prendre des proportions exagérées qu’aurait certainement désapprouvées l’homme simple que fut leur père […].

L’ancien numéro 9 et capitaine du Canadien, l’un des meilleurs joueurs de l’histoire du hockey et peut-être le Québécois le plus populaire de tous les temps, est décédé des suites d’un cancer, samedi après-midi à l’Hôtel-Dieu de Montréal, après avoir sombré dans un profond coma. Il était âgé de 78 ans. Il a laissé dans le deuil sa compagne Sonia Raymond, ses enfants Huguette, Maurice fils, Normand, André, Suzanne, Paul et Jean, plusieurs frères et soeurs (dont les ex-hockeyeurs Henri et Claude) et de nombreux petits-enfants. Son épouse Lucille est décédée en 1994.

Bien que prévisible depuis quelques jours — son état de santé s’était grandement détérioré —, le décès de Maurice Richard a suscité une immense onde de choc dans tout le Québec et au-delà. D’innombrables témoignages de sympathie et de reconnaissance ont fusé de partout, tant de la part de ses anciens coéquipiers que des amateurs de hockey que des gens ordinaires desquels il avait toujours tenu à rester proche.

Le « Rocket »

Né le 4 août 1921 à Montréal de parents gaspésiens, Maurice Richard grandit dans le quartier Bordeaux, dans le nord de la ville, où sa passion pour le hockey se fait jour à l’occasion de matchs improvisés dans la rue ou sur la patinoire. Encore adolescent, il se joint au club Bordeaux, puis au Paquette, une équipe du parc Lafontaine, avant d’être « dépisté » par Arthur Therrien qui l’amène chez les Maple Leafs junior de Verdun. À compter de 1940, on retrouve Richard avec le Canadien senior. Parallèlement, il suit des cours pour devenir machiniste, mais le hockey (il est aussi un excellent joueur de baseball) reste sa véritable passion.

C’est à l’aube de la saison 1942-43 que le Canadien embauche Richard au salaire de 5 000 $ par année. Bien que gaucher, il évolue à l’aile droite — ce qui l’incitera à développer un tir du revers dévastateur — et est inséré dans ce qui deviendra un trio célèbre, la « Punch Line », en compagnie d’Elmer Lach au centre et de Toe Blake à gauche. D’abord surnommé « la Comète » en raison de sa grande rapidité, Richard acquiert bientôt un autre sobriquet, « le Rocket », dû à son coéquipier Ray Getliffe.

À l’époque, le hockey professionnel se porte plutôt mal à Montréal. La grande dépression des années 1930 a frappé de plein fouet et a causé notamment la dissolution des Maroons, l’équipe anglophone de la métropole, en 1938. Le Canadien, de son côté, menacé de déménager aux États-Unis à quelques reprises, a une très mauvaise équipe qui, en quatre saisons de 1939 à 1942, est incapable de terminer plus haut qu’au sixième rang du classement de la Ligue nationale. À lui seul ou presque, Richard fera renaître le hockey montréalais de ses cendres.

Mais les débuts du Rocket dans la grande ligue ne vont pas sans heurts. À son 16e match seulement dans l’uniforme du Canadien, Richard subit une fracture de la cheville droite qui le contraint à manquer une trentaine de matchs. Cette blessure survient après deux autres fractures, à la cheville et au poignet gauches, subies l’année précédente. Il n’en faut pas plus pour que le patron du Canadien, Tommy Gorman, se demande à voix haute dans la presse si Richard n’est pas trop fragile et vienne à un cheveu de l’échanger aux Rangers de New York. Paradoxalement, toutefois, les ennuis de santé de Richard auront peut-être sauvé sa carrière, sinon sa vie : ce sont en effet eux qui font en sorte qu’il est refusé lorsqu’il tente de s’enrôler dans l’armée canadienne alors que sévit la Deuxième Guerre mondiale.

L’année suivante, Richard est de retour et il contribue à la première conquête de la coupe Stanley par le Canadien depuis 1931. Puis, en 1944-45, il amorce la longue construction de sa propre légende en marquant 50 buts en 50 matchs, un exploit qui demeurera inégalé pendant presque quarante ans, jusqu’à sa réédition par Michael Bossy, des Islanders de New York, en 1981.

Plus populaire que le pape

Gagnant du trophée Hart remis au joueur par excellence de la LNH en 1947, Maurice Richard a disputé au total 18 saisons avec le Canadien. Premier à marquer 500 buts en carrière — dont un 325e resté célèbre qui lui permettait de devenir le meilleur buteur de l’histoire et qui marqua, le 8 novembre 1952, les débuts du hockey à la télévision —, auteur de 544 filets et de 1285 points, gagnant de huit coupes Stanley dont cinq d’affilée de 1956 à 1960, 14 fois choisi au sein des équipes d’étoiles, Richard occupe aujourd’hui encore le quatrième rang des pointeurs de l’histoire du Canadien, derrière Guy Lafleur, Jean Béliveau et son frère cadet Henri. Quarante années après sa retraite, il détient ou partage toujours quelques records de la LNH, dont celui du plus grand nombre de buts marqués en prolongation en séries éliminatoires, soit six.

Mais les chiffres ne racontent qu’une partie de ce destin hors du commun. Ils ne disent pas la fougue, le regard de feu, l’ardeur au jeu qu’évoquent tous ceux qui ont côtoyé Maurice Richard, lui qui a déjà marqué un but en traînant le gros défenseur Earl Siebert sur son dos depuis la ligne bleue, un épisode largement repris par la légende. Le principal intéressé dira d’ailleurs lui-même qu’il n’était pas, à son avis, le joueur le plus talentueux de son époque. « Je n’ai jamais été un joueur naturel comme Gordie Howe, devait-il raconter après sa retraite. Il était plus fort, plus fluide, meilleur avec la rondelle. J’ai toujours eu un faible pour les buts — oh ! que j’aimais marquer des buts. Mais je devais travailler pour les obtenir. Je n’étais pas un bon patineur. J’étais juste un gars qui travaillait fort, tout le temps. »

Du numéro 9, son premier entraîneur-chef avec le Canadien, Dick Irvin, a dit un jour : « C’était son acharnement, son désir et son intensité qui motivaient l’équipe. » Toutes qualités qui devaient attiser la convoitise des autres clubs : en 1948, les Maple Leafs de Toronto proposent de verser 100 000 $ au Canadien en retour de Richard, qu’ils se disent prêts à payer 100 000 $ par saison. Le directeur général des Glorieux, Frank Selke, décline l’offre. « Tout l’argent que l’on peut trouver à Toronto ne suffirait pas pour acheter Richard », commente-t-il.

Le jeu spectaculaire de Maurice Richard, doublé d’un tempérament à la fois bouillant et taciturne, a exercé un magnétisme considérable sur les foules. Au Québec, dira plus tard l’ancien arbitre Red Storey, « il était plus populaire que l’Église, plus populaire que le pape, plus populaire que tout ». Mais cela lui a aussi valu de fréquents démêlés avec les autorités de la Ligue nationale, auxquelles il a parfois reproché d’être carrément antifrancophones.

L’émeute

Et de fait, l’histoire de Richard ne se limite pas au sport. En mars 1955, après une violente bagarre — impliquant notamment un juge de lignes — survenue lors d’un match à Boston, Richard est suspendu pour le reste du calendrier régulier et les séries éliminatoires par le président de la LNH, Clarence Campbell. Pour les partisans du Canadien et pour les francophones en général, la sanction est démesurée ; en outre, elle fleure l’arrogance et le dédain d’un riche anglophone de Montréal pour les « Canadiens français ».

Au match suivant, qui a lieu le 17 mars [1955] au Forum, l’atmosphère est à l’orage. Clarence Campbell, qui assiste régulièrement aux joutes au Forum, a reçu de nombreux avertissements anonymes, dont des menaces de mort que leurs auteurs entendent mettre à exécution s’il ose se présenter. Le président refuse de se laisser intimider, se rend à l’amphithéâtre et prend place à son siège habituel. La réplique ne tarde pas : Campbell se fait copieusement injurier, puis devient la cible d’objets divers.

À la fin de la première période, une bombe lacrymogène explose. Le Forum est évacué, mais la foule n’entend pas en rester là. Les gens poursuivent leurs protestations dans la rue, et la situation dégénère ; des voitures sont incendiées, des vitrines de magasins fracassées, des échauffourées éclatent mettant aux prises la police et les manifestants. Nous sommes le 17 mars 1955. L’événement passera à l’histoire sous le nom d’« émeute du Forum ».

Richard a toujours refusé de donner une dimension politique à son propre personnage. « J’étais un joueur de hockey; j’ai toujours été un joueur de hockey. C’était mon métier. Lorsque vous évoquez l’aspect politique, vous parlez de personnes qui manipulent ce qui s’est passé longtemps après les événements », devait-il confier, trente ans après les faits, aux auteurs d’une histoire du Canadien, Allan Turowetz et Chrystian Goyens. Mais plusieurs ont vu dans ce soulèvement spontané un signe avant-coureur de la Révolution tranquille.

Tout droit au Temple

Incapable de remporter un seul titre des marqueurs pendant toute sa carrière — la suspension le prive de sa meilleure chance en 1954-55 —, Richard n’en a pas moins terminé son tour de piste avec cinq coupes Stanley consécutives. Au camp d’entraînement de la saison 1960-61, c’est un homme ralenti par les blessures et l’âge qui annonce finalement qu’il tire sa révérence. En 1961, pour la première fois de l’histoire, le Temple de la renommée du hockey décide de passer outre à la période d’attente habituelle de cinq ans et procède immédiatement à son intronisation. Plus tard, le Canadien retirera à jamais son numéro 9.

Les années 1960 marquent toutefois un froid entre Maurice Richard et l’organisation du Canadien, qui mettra du temps à se résorber : il ne reviendra officiellement dans la grande tente à titre d’ambassadeur du club qu’au début des années 1980. Entre-temps, en 1972, il sera devenu le premier entraîneur-chef des Nordiques de Québec à la naissance de l’Association mondiale de hockey, poste que, étouffé par la pression et éprouvé par des relations professionnelles difficiles, il n’occupera toutefois que pendant deux matchs.

Longtemps après son retrait de la compétition, Maurice Richard était encore extrêmement populaire. Il a tenu chronique dans plusieurs journaux et a fait l’objet d’ovations monstres en deux occasions demeurées mémorables, lors de la fermeture du Forum et de l’ouverture du Centre Molson en 1996. En 1998, la LNH a finalement reconnu de façon tangible son apport en créant le trophée qui porte son nom, remis au meilleur buteur en saison régulière.

Lors d’un scrutin réalisé auprès d’experts par le magazine The Hockey News il y a quelques mois, Richard a terminé au cinquième rang des meilleurs joueurs de tous les temps. Devant lui : Wayne Gretzky, Bobby Orr, Gordie Howe et Mario Lemieux. Comme compagnie, on a déjà vu pire.


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Dernière mise à jour : 16 septembre 2000, 16h40