Le Devoir



L’homme qui façonna le Canada d’aujourd’hui

Photo : Presse canadienne
Pierre Elliott Trudeau

vec la disparition de Pierre Elliott Trudeau remonte à la surface un large pan de l’histoire politique canadienne récente, qu’il a profondément contribué à façonner par des mesures diverses adoptées au fil des ans telles la décriminalisation de l’homosexualité et de l’avortement, le bilinguisme officiel, la Loi des mesures de guerre pendant la Crise d’octobre de 1970 et le rapatriement de la Constitution du pays assorti de l’adoption d’une Charte des droits et libertés, le tout sur fond de lutte permanente contre le nationalisme québécois.

Tellement vaste a été l’influence sur le pays de Pierre Trudeau, aujourd’hui encore encensé par les uns et honni par les autres, homme à la fois autoritaire et non conformiste, arrogant et séducteur, cérébral et impertinent, que le journaliste Richard Gwyn, auteur d’une anthologie publiée en 1998, écrivait qu’« en un mot, le Canada d’aujourd’hui, c’est le Canada de M. Trudeau ».

Il est toutefois venu relativement tard à la politique active, vers la fin de la quarantaine, après plusieurs années consacrées davantage à la réflexion et au militantisme « en surface ».

Né le 18 octobre 1919, Pierre Trudeau, aîné de trois enfants, grandit rue McCulloch, à Outremont, dans un milieu marqué par la convergence de deux cultures. Son père, Jean-Charles Émile Trudeau, est un avocat et homme d’affaires qui a fait fortune en fondant un club automobile ; sa mère, Grace Elliott, d’une famille de souche écossaise, est une dame du monde. C’est à elle que Trudeau, parvenu au collège, empruntera son matronyme, un geste fait à l’origine pour éviter la confusion avec un autre élève du même nom mais dont le principal intéressé dira plus tard : « J’avoue que c’était en partie pour vexer les nationalistes. » Les témoignages de l’époque, rapportés par l’un des biographes de Trudeau, Michel Vastel, le décrivent comme un enfant « timide, gringalet et émotif ».

Pierre Trudeau étudie au collège Jean-de-Brébeuf, où ne tarde pas à se révéler un personnage excentrique qui ne déteste pas attirer l’attention, de même qu’un observateur perspicace de la chose politique. Trudeau y agit à titre de rédacteur en chef du journal étudiant avant de se retrouver à l’Université de Montréal pour des études de droit. Il obtiendra son diplôme et sera admis au Barreau en 1943, à l’âge de 24 ans. « De ces années de jeunesse, devait raconter plus tard son compagnon de route Gérard Pelletier, le souvenir le plus précis qui me revient est celui d’articles au Quartier latin [le journal des étudiants de l’UdeM] : incisifs, polémiques, nourris d’humour féroce et d’ironie cinglante, et qui abordaient avec une fougue rare les problèmes politiques du temps. »

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Trudeau met le cap sur l’Europe, s’arrêtant à la prestigieuse London School of Economics. C’est pendant ce séjour, caractérisé par un virage prononcé à gauche, qu’il fait pour la première fois le constat du déséquilibre de la fédération canadienne et de la place injustement restreinte qu’y prennent les Canadiens français, alors que sa découverte de la pensée politique britannique contribue à accroître son mépris pour les élites francophones qui maintiennent leur société dans un carcan « catholique, féodal et immoral ».

Le multinationalisme

Puis, en 1947, il amorce un long voyage qui le mènera en Europe de l’Est, au Moyen-Orient et jusqu’en Chine. Il sera particulièrement frappé par les nombreux conflits ethniques qui y ont cours et en développera une hantise durable du nationalisme et du séparatisme, des notions selon lui « rétrogrades ». « L’espoir de l’humanité réside dans le multinationalisme », écrit-il à son retour.

En 1950, Pierre Trudeau participe à la fondation de la revue Cité libre, où germeront plusieurs des idées qui le conduiront en politique. Côtoyant les Pelletier, Jean Marchand, René Lévesque, Michel Chartrand, Thérèse Casgrain (entre autres), il continue d’épouser les idées d’une certaine gauche. Impressionné par la grève de l’amiante d’Asbestos, en 1949 — et qui lui inspirera sept ans plus tard un texte important —, il élabore au cours des années suivantes sa thèse selon laquelle le Québec est en instance de bouillonnement, « une marmite sous pression, écrit Vastel, dont le couvercle est sur le point de sauter ». Mais déjà, on devine l’ambiguïté, le trouble issu de la confrontation de son désir de « libération » et de son refus viscéral de la voie nationaliste pour y parvenir. « Il a l’air d’un Canadien français déçu par son propre peuple. Sa recherche le conduit à un face-à-face avec une société idéologiquement monolithique qu’il rejette intellectuellement mais qui le blesse au plus profond de son être. Je pense qu’il a honte d’avoir eu de tels ancêtres », a écrit à cet égard le journaliste André Laurendeau.

Le couvercle finit effectivement par sauter avec l’arrivée au pouvoir des libéraux de Jean Lesage en 1960, mais Trudeau voit surtout dans l’évolution des choses des motifs d’inquiétude. Il craint que l’effervescence de la Révolution tranquille naissante ne conduise à des dérapages nationalistes. Puis, en 1964, lorsqu’est évoquée l’idée de l’opting-out (retrait provincial des programmes fédéraux), c’en est trop. Passé la mi-quarantaine, Trudeau est prêt à sauter dans la mêlée et à agir plutôt que de dire aux autres comment agir. Il s’en va chez les libéraux d’Ottawa avec [Gérard] Pelletier et [Jean] Marchand, formant dès lors les légendaires « trois colombes ».

Élu dans la circonscription de Mont-Royal au scrutin général de 1965, Pierre Trudeau ne tarde pas à attirer l’attention dans le petit monde de la politique avec son sens de la formule, son audace frisant l’arrogance et ses allures de dandy — le fait qu’il soit toujours célibataire alimente les insinuations relatives à son orientation sexuelle, qu’il repoussera en répétant que « l’État n’a pas sa place dans les chambres à coucher de la nation ». Nommé secrétaire parlementaire du premier ministre Lester B. Pearson à son arrivée, il accède au cabinet en 1967 en héritant du portefeuille de la Justice. Son premier geste d’éclat à ce poste consistera en la présentation d’un projet de loi omnibus qui, tout à la fois, facilite le divorce, autorise l’avortement thérapeutique et légalise l’homosexualité en privé et entre adultes consentants. Parallèlement, il se fait la main en matière constitutionnelle en foulant au pied les velléités nationalistes du Québec.

La trudeaumanie

Après la démission de Pearson, en décembre 1967, Trudeau, après moult hésitations, décide de se lancer dans la course à la direction du Parti libéral. En quelques mois à peine, un « personnage » est littéralement créé qui suscite un engouement tel qu’en 1968, devenu chef et premier ministre, il remporte les élections en surfant sur une vague inédite baptisée « trudeaumanie ». L’une de ses premières actions, éminemment controversée, consistera à faire adopter la Loi sur les langues officielles.

En 1970, Trudeau, qui fait presque aussi souvent la manchette pour ses activités mondaines, les jolies dames qui l’accompagnent et ses fanfaronnades que pour ses décisions politiques, se retrouve au cœur de l’une des situations les plus problématiques de sa carrière : la Crise d’octobre bat son plein et le gouvernement de Robert Bourassa appelle le fédéral à la rescousse. Ce sera la Loi des mesures de guerre, l’armée dans les rues de Montréal et des centaines d’emprisonnements arbitraires. Les événements n’entacheront toutefois pas la popularité personnelle de Trudeau, et cela, même si René Lévesque devait le qualifier de « notre plus grand criminel de guerre en temps de paix ».

En 1971, c’est l’échec constitutionnel de Victoria, suivi en 1972 de la réélection de Trudeau, à la tête d’un gouvernement minoritaire cependant. Il reprend une majorité en 1974 mais traverse une période difficile marquée par le départ de plusieurs de ses ministres, des problèmes matrimoniaux avec son épouse Margaret Sinclair et l’accession au pouvoir du Parti québécois, en 1976.

Battu en 1979 par les conservateurs de Joe Clark qui forment un gouvernement minoritaire, Pierre Trudeau démissionne. Pour plusieurs, c’est la fin d’une époque, mais l’histoire se chargera de la prolonger. Défait aux Communes sur son premier budget, Clark est contraint de se démettre et de déclencher de nouvelles élections. Trudeau revient : trois mois avant le référendum de 1980, il reprend le pouvoir, puis remporte le référendum en promettant « du changement ».

Il s’applique alors à la grande œuvre de sa vie : le rapatriement de la Constitution canadienne, toujours située à Londres. En novembre 1981, au terme de la « nuit des longs couteaux », il réussit le coup, sans toutefois l’accord du Québec qui, à ce jour, n’a toujours pas signé le document fondamental du pays. Il enchâsse du même coup dans la Constitution une Charte des droits et libertés de vaste portée qui a permis tout à la fois l’épanouissement de plusieurs groupes minoritaires et l’effritement de la loi 101 tout en donnant une place considérable aux tribunaux dans la conduite des affaires publiques.

Puis, le 29 février 1984, Pierre Trudeau a tiré sa révérence pour de bon, laissant un PLC [Parti libéral du Canada] mal en point qui s’apprêtait à passer neuf ans dans l’opposition. Lui-même a toutefois continué, de loin en loin, d’intervenir dans le débat public, produisant notamment des textes sulfureux critiquant l’Accord du lac Meech, en 1987, et celui de Charlottetown, en 1992. Il a alors été possible de constater que son audience, surtout au Canada anglais, était encore considérable.

L’an dernier, une enquête menée par la Presse canadienne auprès de 148 médias au pays avait donné Pierre Trudeau comme l’homme politique ayant le plus marqué le Canada au cours du XXe siècle.

Le 31 décembre dernier [1999], il avait été hospitalisé à la suite d’une pneumonie. Margaret avait alors indiqué que la condition de l’ancien premier ministre s’était sensiblement aggravée à la suite du décès de leur fils Michel, disparu à 23 ans dans une avalanche en Colombie-Britannique, en 1998.


Sources CourrierIndexChronologieGéo


Dernière révision : 10 octobre 2000, 16h03