a Gazette de
Québec parut pour la première fois le 23
juin 1764. Cétait un journal bilingue, dirigé
par [William]
Brown et [Thomas]
Gilmore, et il marquait les débuts
de limprimerie québécoise.
Vint ensuite, en 1805, un autre journal dinspiration anglaise, le Quebec Mercury, qui paraîtra sous le titre de Quebec Daily Mercury, à partir de 1850.
Ces deux journaux représentaient pour les Canadiens français lunique source dinformation, tant pour les événements locaux quétrangers. Il est facile de concevoir que ces nouvellistes, plus loyaliste que le roi, naient pu imprimer dans leurs pages que de mauvaises traductions françaises, qui auront été cause de plusieurs faux jugements portés sur les Canadiens de lépoque, par lAngleterre et les États-Unis. Quelques paragraphes puisés dans ces feuilles, seront un exemple de la littérature quon offrait aux lecteurs de ces premiers « papiers ».
« Cette province », disait le Mercury, « est déjà trop française pour une colonie Anglaise ».
« Il est absolument nécessaire que nous fassions tous nos efforts, pour nous opposer à laccroissement des français ».(1)
« Après une possession de quarante-sept ans, il est juste que cette province devienne Anglaise ».(2)
« Que reste-t-il à faire ? Retrancher ces privilèges que lon représente comme peu nombreux, mais qui le sont trop en réalité, et dont jouissent trop librement les conquis, et faire en sorte que ladministration des affaires publiques soit conduite en anglais par des Anglais. Ce sera le premier pas et le plus efficace vers langlicisation de la province ».(3)
Le bondissement que faisait naître, chez les Québécois, linjustice de ces théories ne trouvait pas à sextérioriser, faute dun journal français. À peine osait-on discuter de la politique du conquérant, et les plus téméraires le faisaient sous lanonymat, dans la Gazette de Montréal. La liberté de la presse était un droit acquis par la constitution; mais, pour la mettre en action, il fallait trouver le Canadien capable de la dégager des partisans qui la gardaient prisonnière.
Pierre-Stanislas Bédard, avocat de talent, possède une connaissance de la constitution britannique, peu commune à son époque. Énergique patriote, il est celui qui, en même temps quil donnera a la scène parlementaire une direction qui va survivre aux générations, fera naître à Québec le premier journal canadien-français, lequel journal va faire connaître un peuple fier, respectueux de ses engagements et ambitieux de lavenir de ses descendants.
Cest le 13 novembre 1806, que parut, en triomphant de bien des hostilités, le premier numéro du Canadien, affichant la devise : « Nos institutions, notre langue et nos droits ».
« Il y a longtemps, » disait le prospectus, « que des personnes qui aiment leur pays et leur gouvernement, regrettent que le rare trésor que nous possédons dans notre constitution demeure si longtemps caché ».(4)
Pierre [Stanislas] Bédard avait pour associés, deux libéraux remarquables : le docteur François Blanchet et [Jean-]Antoine Panet, deux avocats ; Jean-Thomas Taschereau et Jean-Louis Borgia. Tous les cinq étaient députés. Un nommé Charles Roy, de la rue Saint-François, en fut le premier imprimeur. Le format du Canadien a varié de in-4 à un format très grand. Il paraissait le samedi et son abonnement était de 10 chelins par an.
Le 7 février 1807, le journal sort des presses de lImprimerie Canadienne, ayant pour rédacteur Jean-Antoine Bouthillier ; mais cest son fondateur, Bédard, qui écrit le plus assidûment. En 1809, cest [Jean-]Antoine Panet qui occupe la rédaction, et le journal va paraître sans interruption jusquau 14 mars 1810.
La situation politique du pays est très tendue ; la constitution de 1791 manquait defficacité, faute de coordination entre le pouvoir exécutif et la chambre élective. À la session du 29 janvier 1808, il y avait eu ladoption dune résolution excluant le juge [Ezekiel] Hart, juif de religion, soutenu par les intérêts anglais ; le projet de loi interdisant aux juges de siéger à lassemblée législative ; la taxe des terres et lindemnité parlementaire. Autant de sujets qui faisaient du Canadien une feuille de combat ; de là la multiplication de ses ennemis. Le journal navait pas encore un an dexistence et déjà il devait non seulement lutter contre les Anglais fanatiques mais de plus engager la bataille contre ses compatriotes ceux qui se rangeaient du côté de loppresseur. Ces divisions affaiblissaient son prestige et rendaient son existence plus précaire.
Ses adversaires étaient puissants par le rang et linfluence. Aussi fondèrent-ils Le Courrier de Québec, journal qui parut du 3 janvier 1806 jusquà la fin de 1808, ayant comme propriétaires le juge [Amable] de Bonne et le colonel Perrault. Le docteur Jacques Labrie le dirige ; il se demande a quel motif pourrait engager Le Canadien à préférer le sceptre de fer de [Napoléon] Bonaparte à lempire doux et modéré de notre roi ? Il est donc prouvé que nous navons aucune raison de désirer dappartenir à la France. Elle ne sut point faire notre bonheur, lorsque par plus dun titre, nous avions droit despérer quelle sen occuperait ; comment pourrions-nous nous flatter quelle leffectuerait maintenant quelle gémit elle-même dans loppression de lautorité du despote qui la gouverne. Elle est mille fois plus tyrannique encore que ne le fut celle des anciens gouverneurs de notre patrie ».
Bédard, qui ne signait que rarement ses articles, répondait toujours avec modération, sappuyant sur la constitution britannique. À ces renégats, il disait : « le droit qua le peuple anglais dexprimer librement ses sentiments sur tous les actes publics de son gouvernement, est ce qui fait son principal ressort. Le despote ne connaît son peuple que par le portrait que lui en font les courtisans, le peuple a le droit de se faire connaître lui-même par les moyens de la presse et par lexpression libre de ses sentiments. Le peuple devient pour ainsi dire le conseiller privé du gouvernement ; les Canadiens comme les plus nouveaux sujets de lEmpire ont surtout intérêt de nêtre pas mal représentés ».
Linfluence du journal français était considérable. Il arrivait au moment où les partis politiques tentaient de se former. À date, le journal anglais qui exploitait la question raciale représentait un groupe puissant, par lautorité sur laquelle il sappuyait, et le journal français, nayant que la force de ses droits, formait lopposition à lenvahissement des idées du conquérant.
Le journal québécois se situe donc dans la période pleine dintérêt que représente lhistoire politique et parlementaire du Canada (1791-1841).
Il avait là amplement matière à salimenter, à discuter et à instruire ses abonnés. Le journal éveillait chez eux un intérêt patriotique pour ce qui se passait au parlement de la province, où se jouait si souvent leur liberté. Du cote des murs et de la religion, le journal pouvait être lu par tous, car, à cette époque, il offensait seulement ceux qui nétaient pas de son avis. Il contenait aussi des articles reproduits des journaux américains et français et lannonce, quon désignait sous le nom davertissement nexistait pratiquement pas.
On jugera de linfluence du journal français sur le peuple, à la puissance des adversaires quil va avoir à combattre. Après les courtisans, cest le gouverneur lui-même, Sir James Craig, qui va le fustiger jusquà la destruction. Aristocrate, il croyait que « le pays ne prouvait prospérer sans aristocratie » et déplorait que « linfluence soit dans les mains des avocats et des notaires » ; il rêvait « dune émigration anglaise massive quon disperserait dans les parties colonisées du pays ».
Le Mercury du 10 novembre 1810 va fournir au gouverneur despotique larme destructrice du Canadien, en répandant des insinuations de complot entre Canadiens français et Américains contre lAngleterre.
Bédard est intelligent et actif ; mais son ennemi a des moyens tout puissants contre lesquels il ne pourra lutter. Craig, appuyé par le parti anglais, à la tête duquel se trouvaient le juge [James] Monk et le juge [Jonathan] Sewell, disait : « quil fallait en finir avec lélément français ». Et Bédard répondait : « Lexpression de la loyauté est loyale dans toutes les langues ». Le 17 mars 1810, des soldats armés, précédés dun magistrat et de deux constables, firent irruption dans latelier du journal de la rue Saint-François, et semparèrent de la presse et des papiers du bureau de la rédaction. Monsieur [Charles] Lefrançois, imprimeur, fut jeté en prison puis une patrouille organisée se mit à la recherche des conspirateurs, dans toute la ville. Deux jours plus tard, comme on navait pas trouvé de traîtres, on arrêta Bédard, Blanchet et Taschereau, pour les mettre en prison.
Le lendemain, dans le journal des oppresseurs, on pouvait lire : « le coup a porté ; le Canadien a reçu un coup mortel ». On fit des recherches dans les papiers saisis, mais on ne trouva aucune trace de conspiration, ni même matière à suspendre qui que ce soit. Laction de Craig navait pas été approuvé par lAngleterre, aussi essaya-t-il de se disculper, en faisant publier une proclamation qui était le fait dun homme effrayé devant les conséquences de son action plutôt quune justification de sa conduite. Cette proclamation fut lue dans toutes les églises. Elle était accompagnée dune lettre circulaire de Mgr [Joseph-Octave] Plessis, à son clergé, qui se terminait ainsi : « Soyez-donc soumis pour lamour de Dieu, à tout homme qui a le pouvoir sur vous, soit au roi comme au Souverain, soit aux gouverneurs comme à des personnes envoyées de sa part pour punir ceux qui font mal, et pour traiter favorablement ceux qui font bien. car cest là la volonté de Dieu, que par votre bonne vie vous fermiez la bouche aux hommes ignorants et insensés ; étant libres, non pour faire de cette liberté un voile qui couvre de mauvaises actions ».
La proclamation du gouverneur avait cette finale : « Jenjoins strictement et je commande à tous les magistrats dans cette province, à tous capitaines de milice, officiers de paix et autres bons sujets de sa majesté, de faire chacun deux une recherche diligente, et de chercher a découvrir tant les auteurs que les éditeurs et disséminateurs décrits méchants, séditieux et traîtres, comme susdit, et de fausses nouvelles qui dérogent en aucune manière au Gouvernement de sa majesté, ou qui tendent en aucune manière à enflammer lesprit public, et à troubler la paix, afin que par une vigoureuse exécution des lois, tous délinquants dans les prémisses, puissent être amenés à une punition qui puisse détourner toutes personnes de la pratique daucun acte quelconque qui puisse aucunement affecter la sûreté, la paix et le bonheur des loyaux sujets de sa majesté en cette province » (traduit par X. Lanaudière).
Craig, qui croyait à une rébellion des Canadiens français, ne voulut pas consentir à un bref dhabeas corpus en faveur des prisonniers. En juillet, un des prisonniers fut libéré ; un peu plus tard, un autre obtint lélargissement [mise en liberté dun détenu], sans plus de procédures. Il ne resta plus que Bédard, qui demanda, comme faveur, quon lui fit son procès. On le lui refusa, sachant bien quon ne pouvait établir sa culpabilité. Le gouverneur voulait quil demandât pardon afin de laisser croire au public quil se reconnaissait coupable. Mais il eut préféré la mort plutôt que laveu dune faute quil navait pas commise. De toutes les victimes de la tyrannie du gouvernement de cette époque, le juge Bédard fut celui qui endura avec plus de patience sa captivité, en la consacrant à ses études favorites. Pendant son incarcération, Bédard avait été mis en nomination dans le comté de Surrey, et il fut élu aux élections générales du 27 mars 1810. Mais lorsque la chambre souvrit, en décembre, le gouverneur avertit la députation que Bédard avait été incarcéré pour « pratiques traîtresses », dans le but de le faire rayer de la liste des députés. La Chambre décida toutefois que Bédard pouvait siéger.
En 1811, Louis-Joseph Papineau demanda au gouverneur Craig de disculper Bédard. Le gouverneur refusa espérant encore les aveux du prisonnier et, pendant la session, Craig adressa un exposé des événements relatifs à lemprisonnement de ce dernier : « La détention de monsieur Bédard, étant une mesure de précaution et non de châtiment, du moment quil reconnaîtra sa faute, je considérerai cet aveu comme une garantie pour lavenir, et je vous proposerai aussitôt son élargissement ». Mais Bédard refusa davouer une faute dont il ne se reconnaissait pas coupable.
Craig, persistant dans son refus, répondit : « Aucune considération, ni de droits ni de faveur, me fera consentir à lélargissement de Bédard à la demande de la Chambre dAssemblée pendant la présente session. Ce nest pas à la Chambre de gouverner le pays ». La session finie, Bédard reçut lordre de quitter la prison, sans avoir obtenu de procès public. Dailleurs, la conduite de Craig ne fut jamais approuvée par lAngleterre. On en a la preuve dans ces lignes de Sir Robert Peel [sous-secrétaire dÉtat] à [Herman Witsius] Ryland [secrétaire de Craig] : « Ne pensez-vous pas quau lieu de jeter Bédard en prison et les éditeurs du Canadien, il eût mieux valu avoir recours à des procédés plus conciliants ? Est-ce que la question naurait pas été plus vite réglée ? ».
Bédard retourna donc à la Chambre, le 12 février 1812, après avoir dit à ses électeurs : « Le passé ne doit pas nous déranger, ni diminuer notre admiration pour notre constitution. Toute autre forme de gouvernement serait sujette aux mêmes inconvénients et de plus grands encore ; ce que celle-ci a de particulier, cest quelle fournit les moyens dy remédier ». Réintégré dans ses fonctions de capitaine et nommé juge aux Trois-Rivières, par la suite, il reprendra son siège au parlement, en 1813, remplissant ses fonctions jusquen 1828.
Le règne de la terreur est fini avec le départ de Craig, remplacé par Sir Georges Prévost, qui accorde beaucoup de confiance aux Canadiens français. Mais Bédard conserve un ennemi implacable : le juge en chef Jonathan Sewell.
Profitant de la suspension du journal le Canadien, Sewell et de Bonne feront paraître un nouveau journal pour combattre les idées politiques du Canadien. Le Vrai Canadien, hebdomadaire paraissant le mercredi, à partir du 14 mars 1810, se terminera le 6 mars 1811. Sa devise : « Toujours fidèle au Roi ». Le rédacteur Perrault est greffier de la paix, et son imprimeur est P.-E. Desbarats, assistant-greffier à la Chambre dAssemblée et imprimeur des lois.
Le 14 juin 1817, quelques hommes politiques feront renaître le Canadien. Après un arrêt, en 1819, il paraîtra de nouveau le 9 janvier 1820. mais, le 12 mars, limprimeur Flavien Vallerand annonce quil est obligé de suspendre de nouveau sa publication.
Le 7 août 1825, le même imprimeur recommence limpression du Canadien, avec une autre épigraphe : « Et tu sus respecter nos usages, nos lois, notre culte et nos murs notre langue et nos droits ». Il ne paraîtra plus que quelques semaines.
Depuis son premier numéro, le Canadien n`a publié quune fois la semaine, le samedi, jusquen octobre 1818. Puis, le mercredi, du 7 octobre l818 jusquen 1825.
Le 7 mai 1831, le Canadien reparaîtra avec sa première devise : « Nos institutions, notre langue et nos droits », dans un format in-4, publié deux fois la semaine, le mercredi et le samedi. Le 9 mai 1832, il est distribué trois fois la semaine, jusquen mai 1857, où il devient quotidien, sort des presses à 6 heures du matin et coûte $6.00 par an.
Parmi les noms des propriétaires et rédacteurs qui ont soutenu ce journal, je mentionne Georges Prévost, vers 1811 ; le premier publiciste canadien : Étienne Parent ; Messieurs R. McDonald, [Napoléon] Aubin, F. Derome, J.-P. Barthe, François Évanturel, Pierre Gobeil, Huot, notaire, Aurèle Plamondon, Stanislas Drapeaux, René-E[douard] Caron et le fils de son fondateur, Pierre Bédard.
Le premier journal français, né à Québec dune idée patriotique et généreuse, le 13 novembre 1806, va mourir le 11 février 1893, à Montréal, entre les mains dun propriétaire qui sen est servi pour son avancement politique, le ministre Israël Tarte.
(1) Mercury.
(2) The Quebec Mercury, 28 octobre 1806.
(3) The Quebec Mercury, 24 novembre 1806.
(4) Le Canadien.
Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 17h08