Le Devoir



La Devise du Québec selon le Globe and Mail

Gaston Deschênes, historien

ans le Globe and Mail du 24 janvier (The Pandora’s box known as “ Je me souviens ”), Stephen Godfrey soutient que la devise qui figure sur les plaques d’immatriculation du Québec depuis 1978 doit gêner terriblement les nationalistes québécois qui connaissent l’histoire (must be a terrible embarrassment to Quebec nationalists who know history). Je me souviens ne serait que le début d’une devise qui n’a pas le sens qu’on lui donne habituellement. D’après le journaliste du Globe, la version complète de la devise adoptée par le Québec en 1883 et résumée sur les plaques d’immatriculation depuis 1978 serait : Je me souviens que né sous le lys, je croîs sous la rose, et tous les Québécois y trouveraient leur compte puisque cette devise évoquerait tout autant, sinon plus, les influences britanniques que l’origine française du Québec.

Sans entrer dans les considérations politiques qui se dégagent de la chronique de Stephen Godfrey, il importe de souligner qu’elle s’appuie sur des faits inexacts.

Le concepteur de la devise du Québec, Eugène-Étienne Taché (1836-1912), a été pendant plus de quarante ans assistant-commissaire (sous-ministre) des Terres de la Couronne. Il a laissé un volumineux fonds d’archives mais personne, jusqu’à ce jour, n’y a trouvé le moindre texte expliquant le sens de la devise qu’il a créée.

Il faut donc se référer à d’autres sources et la meilleure en cette matière est son collègue Ernest Gagnon (1834-1915) qui fut secrétaire du ministère des Travaux publics de 1876 à 1905 et qui a écrit de nombreux textes sur l’Hôtel du Parlement construit entre 1877 et 1886.

Membres d’une fonction publique minuscule, stable et logée dans un même édifice, ces deux hommes se connaissaient intimement. À plusieurs reprises du vivant de Taché, Gagnon a expliqué l’origine de la devise et sa signification. Dans le Bulletin des recherches historiques de février 1896, par exemple, Gagnon explique que Taché avait préparé les plans de la façade de l’Hôtel du Parlement et qu’il avait inscrit sa devise sous les armes de la province au-dessus de la porte principale. Incluse dans les plans annexés au contrat de construction passé devant notaire le 9 février 1883, la devise est ainsi devenue officielle. Gagnon et Taché étaient morts depuis longtemps lorsque le gouvernement du Québec, en décembre 1939 transforma les anciennes armes en armoiries et y ajouta un listel portant cette même devise.

Gagnon n’a jamais fait la moindre allusion à une quelconque version longue de Je me souviens et cette prétendue seconde partie de la devise du Québec est en fait une autre devise complètement distincte, mais possiblement conçue aussi par Taché. Ernest Gagnon est encore la source la plus sûre. Dans Le fort et le château Saint-Louis publié en 1908, il écrit ce qui suit : elle a conservé sa foi, sa langue, sa douce et honnête gaîté et ce je ne sais quoi de vibrant et de spontané qui distingue les peuples de race latine. Un de ses artistes — M. Eugène Taché — lui a donné cette touchante devise : « Je me souviens », et on lira bientôt peut-être sur un de ses monuments cette autre devise si poétique et si vraie : « Née dans les lis, je grandis dans les roses ».

Dans un article de la Revue canadienne, publié la même année, Gagnon rappelle encore l’origine de la devise du Québec et il ajoute ce passage significatif: représentant une femme, une adolescente gracieuse et belle, symbole de la Nation Canadienne. Cette allégorie de circonstance, qui est encore inédite, devrait être accompagnée de la devise : « Née dans les lis, je grandis dans les roses » : “ Born in the lilies, I grow in the rose ”.

Ce dernier passage établit encore plus clairement qu’il s’agit de deux devises différentes car Gagnon suggère d’associer la seconde à une œuvre d’art symbolisant la Nation Canadienne, et non le Québec, le Canada français ou la nation franco-canadienne, comme dans l’extrait qui précède. Une fois les faits rétablis, on peut toujours s’amuser à chercher le sens profond d’une devise dont la signification est peut-être trop simple. Fils d’un père de la Confédération, Taché a conçu la décoration de l’Hôtel du Parlement comme un hommage aux grands personnages de l’histoire du Québec. Dans la façade de l’édifice, il avait notamment prévu des niches pour Wolfe et Montcalm, ce qui témoigne d’un esprit étranger aux exégèses du Globe and Mail. Rappelons quand même une interprétation qui demeure d’actualité, celle d’Ernest Gagnon pour qui Je me souviens résume admirablement la raison d’être du Canada de Champlain et de Maisonneuve comme province distincte dans la Confédération.

Gaston Deschênes, historien


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Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 18h16