onsoir Monsieur Routhier
À la demande dun de vos compatriotes qui a perdu un parent lors du raid de Dieppe, je me suis livré à une étude plus poussée de ce débarquement, cette fois-ci à laide de documents historiques. Cette étude confirme les conclusions que je vous avais données il y a quelque deux ans. Les renseignements que je vous fournis sont pour partie tirés du remarquable ouvrage La seconde guerre mondiale de Raymond Cartier, grand reporter à Paris-soir, puis à France-soir, et qui a « couvert » les événements comme correspondant de guerre.
Si cela peut vous intéresser, je vous ladresse. Bien entendu, je vous laisse libre dincorporer cette rectification dans votre récit si toutefois vous le jugez utile.
Pour comprendre le raisonnement qui a abouti au raid sur Dieppe, il
faut se reporter à lanalyse de la situation militaire de lépoque.
Depuis le
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juin 1941 (opération Barbarossa), les Allemands avaient
envahi lUnion soviétique et accumulaient les victoires. Dès
la fin 1941, ils assiégeaient
Leningrad et campaient à moins de cent kilomètres de Moscou.
Lannée suivante, ils étaient arrivés dans le Caucase,
et depuis le début août,
ils assiégeaient Stalingrad, sur la Volga. Staline, aux abois, harcelait
les Alliés afin quils créent un second front.
Cest dans ces condition que, le
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avril 1942, Churchill reçoit
une lettre de Roosevelt lui annonçant larrivée de Harry
Hopkins et de George Marshall.
« Ils vous soumettront un plan qui, je lespère, sera salué avec enthousiasme par la Russie. »
Il ne sagit de rien de moins que douvrir en Europe un second front. Les plaintes de Staline, les pressions des milieux de gauche, linfluence de ses conseillers militaires ont entraîné Roosevelt.
Une opération limitée, Sledgehammer, est envisagée dès 1942. Elle consisterait à envahir une péninsule française, peut-être la Bretagne, plus vraisemblablement le Cotentin. Sur les huit divisions nécessaires, lAngleterre devrait en fournir six.
Un interlocuteur inattendu se mêle au débat : la radio allemande.
« Nous savons, dit la voix ennemie, que le bolchevisant Hopkins et le général Marshall sont à Londres pour discuter dune invasion de lEurope. Nous ne pouvons que leur répéter la proposition du Führer : lAllemagne est prête à évacuer la partie du continent quil conviendra aux Anglais pour quils y débarquent en aussi grand nombre que possible. »
Molotov arrive à Londres quelques jours plus tard. Il veut une promesse catégorique au sujet de louverture dun second front en 1942. Dans lesprit des dirigeants alliés, il faut faire quelque chose à tout prix. Une armée canadienne se morfond en Angleterre. Staline ne cesse de protester contre linaction britannique et Lord Louis Mountbatten insiste pour lintensification de ses opérations combinées.
Lexpédition de Dieppe est conçue comme une reconnaissance
en force, à la fois modeste et majestueuse. La ville sera occupée
le matin, conservée jusquau soir et évacuée à
loisir pendant la nuit. La garnison allemande est estimée par lIntelligence
Service à un seul bataillon de vieilles classes. Une puissante
concentration aérienne chassera la Luftwaffe du ciel. Toutefois,
pour éviter une hécatombe de civils, on renonce à
écraser Dieppe sous un bombardement préalable. En raison
dune tempête sur la Manche, lopération, prévue pour
le
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juillet 1942 est repoussée jusquau
18
août 1942.
Il est vraisemblable que les Allemands en aient été informés, car la résistance dépasse de loin celle quattendaient les Anglais. Lair lui-même les trahit : ils comptaient entraîner la Luftwaffe dans un traquenard ; ils perdent deux fois plus davions quils nen abattent.
Le général Kuntzen, commandant le 81e corps allemand, rend compte quil fait entrer en action la division S.S. Adolf Hitler et la 10e Panzer. Il espère que, le soir même, il ny aura plus un seul Anglais en arme. Lattaque, effectivement, échoue complètement. Le débarquement ne dépasse pas létroite plage de galets. Vingt-sept tanks, mis à terre par des bateaux spéciaux, ou L.C.T., sont détruits à vingt mètres de la rive, un seul parcourant cent mètres. Les assaillants, 6 100 soldats (dont 4 963 Canadiens les quatre cinquièmes) sont écharpés. Lordre de rembarquer précipitamment est donné dès 9 heures du matin, mais, sur le contingent engagé, près de trois mille restent sur le continent, morts ou prisonniers. Le rapport du général von Rundstedt signale quà seize heures, la vie de Dieppe était redevenue normale et que tous les magasins étaient rouverts.
Dieppe est la preuve par le sang de limpossibilité de linvasion de lEurope en 1942. Démonstration inutile au demeurant. Au moment où elle est fournie, lidée Sledgehammer est enfin abandonnée. La prudence britannique la emporté sur lesprit daventure américain.
Quelle conclusion peut-on tirer de ce navrant récit ? Tout dabord, il faut constater la redoutable efficacité des services de renseignements allemands : de toute évidence, le débarquement allié était attendu, non par un bataillon de vieilles troupes comme le croyait lIntelligence Service, mais bien par deux divisions, (vingt mille hommes) dont une blindée.
Si les Alliés avaient demandé des renseignements à la Résistance française, ils ne se seraient pas fait surprendre, car il est bien évident quune division blindée avec quelque cinq cents chars ne passe pas inaperçue et elle aurait été signalée à moins dune heure de Dieppe. Malheureusement, les Britanniques nourrissaient une solide méfiance envers la Résistance, et Roosevelt détestait de Gaulle. Ils se sont ainsi privés de renseignements précieux, qui leur auraient évité un sanglant échec. Dans tous les cas, il était évidemment illusoire de prendre pied sur le continent avec six mille hommes alors que près dun million dAllemands occupaient la France seule.
Les dirigeants anglais, conscient de la vanité de lentreprise, ont préféré engager les contingents canadiens plutôt que les leurs propres. Les victimes de cette malheureuse opération reposent pour la plupart dans le cimetière militaire de Dieppe, dans le carré réservé à vos 2 753 compatriotes, sous le drapeau à feuille dérable, et par la suite, le drapeau bleu fleurdelisé.
Bien cordialement à vous,
Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 18h03