« Mise au point sur Dieppe ! »…
en France

onsoir Monsieur Routhier

À la demande d’un de vos compatriotes qui a perdu un parent lors du raid de Dieppe, je me suis livré à une étude plus poussée de ce débarquement, cette fois-ci à l’aide de documents historiques. Cette étude confirme les conclusions que je vous avais données il y a quelque deux ans. Les renseignements que je vous fournis sont pour partie tirés du remarquable ouvrage La seconde guerre mondiale de Raymond Cartier, grand reporter à Paris-soir, puis à France-soir, et qui a « couvert » les événements comme correspondant de guerre.

Si cela peut vous intéresser, je vous l’adresse. Bien entendu, je vous laisse libre d’incorporer cette rectification dans votre récit si toutefois vous le jugez utile.

Pour comprendre le raisonnement qui a abouti au raid sur Dieppe, il faut se reporter à l’analyse de la situation militaire de l’époque. Depuis le  22 juin 1941 (opération Barbarossa), les Allemands avaient envahi l’Union soviétique et accumulaient les victoires. Dès la fin 1941, ils assiégeaient Leningrad et campaient à moins de cent kilomètres de Moscou. L’année suivante, ils étaient arrivés dans le Caucase, et depuis le début août, ils assiégeaient Stalingrad, sur la Volga. Staline, aux abois, harcelait les Alliés afin qu’ils créent un second front.

C’est dans ces condition que, le  2 avril 1942, Churchill reçoit une lettre de Roosevelt lui annonçant l’arrivée de Harry Hopkins et de George Marshall.

« Ils vous soumettront un plan qui, je l’espère, sera salué avec enthousiasme par la Russie. »

Il ne s’agit de rien de moins que d’ouvrir en Europe un second front. Les plaintes de Staline, les pressions des milieux de gauche, l’influence de ses conseillers militaires ont entraîné Roosevelt.

Une opération limitée, Sledgehammer, est envisagée dès 1942. Elle consisterait à envahir une péninsule française, peut-être la Bretagne, plus vraisemblablement le Cotentin. Sur les huit divisions nécessaires, l’Angleterre devrait en fournir six.

Un interlocuteur inattendu se mêle au débat : la radio allemande.

« Nous savons, dit la voix ennemie, que le bolchevisant Hopkins et le général Marshall sont à Londres pour discuter d’une invasion de l’Europe. Nous ne pouvons que leur répéter la proposition du Führer : l’Allemagne est prête à évacuer la partie du continent qu’il conviendra aux Anglais pour qu’ils y débarquent en aussi grand nombre que possible. »

Molotov arrive à Londres quelques jours plus tard. Il veut une promesse catégorique au sujet de l’ouverture d’un second front en 1942. Dans l’esprit des dirigeants alliés, il faut faire quelque chose à tout prix. Une armée canadienne se morfond en Angleterre. Staline ne cesse de protester contre l’inaction britannique et Lord Louis Mountbatten insiste pour l’intensification de ses opérations combinées.

L’expédition de Dieppe est conçue comme une reconnaissance en force, à la fois modeste et majestueuse. La ville sera occupée le matin, conservée jusqu’au soir et évacuée à loisir pendant la nuit. La garnison allemande est estimée par l’Intelligence Service à un seul bataillon de vieilles classes. Une puissante concentration aérienne chassera la Luftwaffe du ciel. Toutefois, pour éviter une hécatombe de civils, on renonce à écraser Dieppe sous un bombardement préalable. En raison d’une tempête sur la Manche, l’opération, prévue pour le  7 juillet 1942 est repoussée jusqu’au  18 août 1942.

Il est vraisemblable que les Allemands en aient été informés, car la résistance dépasse de loin celle qu’attendaient les Anglais. L’air lui-même les trahit : ils comptaient entraîner la Luftwaffe dans un traquenard ; ils perdent deux fois plus d’avions qu’ils n’en abattent.

Le général Kuntzen, commandant le 81e corps allemand, rend compte qu’il fait entrer en action la division S.S. Adolf Hitler et la 10e Panzer. Il espère que, le soir même, il n’y aura plus un seul Anglais en arme. L’attaque, effectivement, échoue complètement. Le débarquement ne dépasse pas l’étroite plage de galets. Vingt-sept tanks, mis à terre par des bateaux spéciaux, ou L.C.T., sont détruits à vingt mètres de la rive, un seul parcourant cent mètres. Les assaillants, 6 100 soldats (dont 4 963 Canadiens — les quatre cinquièmes) sont écharpés. L’ordre de rembarquer précipitamment est donné dès 9 heures du matin, mais, sur le contingent engagé, près de trois mille restent sur le continent, morts ou prisonniers. Le rapport du général von Rundstedt signale qu’à seize heures, la vie de Dieppe était redevenue normale et que tous les magasins étaient rouverts.

Dieppe est la preuve par le sang de l’impossibilité de l’invasion de l’Europe en 1942. Démonstration inutile au demeurant. Au moment où elle est fournie, l’idée Sledgehammer est enfin abandonnée. La prudence britannique l’a emporté sur l’esprit d’aventure américain.

Quelle conclusion peut-on tirer de ce navrant récit ? Tout d’abord, il faut constater la redoutable efficacité des services de renseignements allemands : de toute évidence, le débarquement allié était attendu, non par un bataillon de vieilles troupes comme le croyait l’Intelligence Service, mais bien par deux divisions, (vingt mille hommes) dont une blindée.

Si les Alliés avaient demandé des renseignements à la Résistance française, ils ne se seraient pas fait surprendre, car il est bien évident qu’une division blindée avec quelque cinq cents chars ne passe pas inaperçue et elle aurait été signalée à moins d’une heure de Dieppe. Malheureusement, les Britanniques nourrissaient une solide méfiance envers la Résistance, et Roosevelt détestait de Gaulle. Ils se sont ainsi privés de renseignements précieux, qui leur auraient évité un sanglant échec. Dans tous les cas, il était évidemment illusoire de prendre pied sur le continent avec six mille hommes alors que près d’un million d’Allemands occupaient la France seule.

Les dirigeants anglais, conscient de la vanité de l’entreprise, ont préféré engager les contingents canadiens plutôt que les leurs propres. Les victimes de cette malheureuse opération reposent pour la plupart dans le cimetière militaire de Dieppe, dans le carré réservé à vos 2 753 compatriotes, sous le drapeau à feuille d’érable, et par la suite, le drapeau bleu fleurdelisé.

Bien cordialement à vous,

Pierre Rombourg


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Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 18h03