La Presse


La tentation du tribalisme

omme toutes les tempêtes dans un verre d’eau, le débat sur le profil psychiatrique de Lucien Bouchard mourra de sa belle mort. Mais cette escarmouche estivale, en soi sans grand intérêt, permet de soulever un problème plus profond.

On a souvent décrit le dialogue impossible entre le Québec et le reste du Canada comme celui des deux solitudes. Mais dans le climat exacerbé de la tourmente postréférendaire, les rapports Canada-Québec relèvent moins du dialogue de sourds que du choc de deux irrationalités.

Le psychiatre Vivian Rakoff, l’auteur du piteux profil psychologique de Lucien Bouchard, a, dans une conférence sur l’unité canadienne, proposé une grille qui décrit de façon fort révélatrice la société québécoise comme le produit de l’irrationalité, alimentée par une mythologie sombre et par la force de la déraison, évoquant au passage les mythes germaniques.

On ne peut nier, à moins d’être aveugle ou de mauvaise foi, la présence, dans le nationalisme québécois, de débordements irrationnels. Le nationalisme a parfois servi de véhicule ou de prétexte à des manifestations de xénophobie, d’ethnocentrisme ou d’anglophobie ; par surcroît, il se nourrit souvent de mythes et se complaît régulièrement dans une culture de paranoïa. Sans compter ses sursauts d’émotivité, ne serait-ce que les élans grandiloquents du Lucien Bouchard des grands jours.

La première erreur du psychiatre, qui est aussi celle de plusieurs adversaires acharnés du fait québécois, c’est de vouloir réduire le nationalisme québécois à ces sursauts d’irrationalité, de le ramener à un phénomène collectif d’aberration humaine pour en nier la légitimité. Au-delà de ses excès, la démarche québécoise repose sur des fondements historiques et sociologiques qui n’ont rien d’irrationnel, en commençant par l’existence d’une langue et d’une culture communes.

L’autre faille de ce discours canadien consiste à tenter d’analyser cette irrationalité québécoise à travers un prisme déformant : le regard même de l’Anglo-Canadien est coloré par ses préjugés et les pulsions irrationnelles de son propre nationalisme. En effet, s’il est vrai que le nationalisme québécois peut générer la déraison, c’est également vrai de tous les nationalismes et, dans le cas qui nous occupe, de celui du Canada anglais.

Le Canada n’échappe pas aux règles voulant que la quête identitaire et la recherche de valeurs communes mène aux débordements irrationnels et aux excès. La mécanique canadienne est d’une autre nature que la québécoise. Entre autres, elle n’est pas centrée sur la langue et le passé commun. Mais elle charrie autant de mythes et mène aussi facilement aux abus.

Qu’on pense à l’antiaméricanisme primaire profondément ancré dans la psyché canadienne, au refus enragé et autodestructeur de la spécificité du Québec au nom d’une vision mythique du Canada, aux racines profondes d’un sentiment antiquébécois qui sert souvent de ciment unificateur, ou aux débordements presque hystériques de la vie politique canadienne. Par exemple, cette haine démesurée à l’égard de Brian Mulroney ou le culte quasi-religieux que suscite le Reform.

La crise actuelle ne s’explique pas par la déraison québécoise mais bien par le « clash » de deux irrationalités, de deux projets fermés, de deux refus qui mènent à l’incompréhension et à l’escalade. C’est ce qui rend la situation actuelle si explosive et si difficile à résoudre.

Le drame, car c’en est un, c’est que les deux sociétés ont érigé en vertu cardinale la parabole de la poutre dans l’œil. Nous déployons, de part et d’autre, un talent remarquable pour déceler et conspuer avec verve les dérapages et les turpitudes de l’autre nationalisme, tout en manifestant un aveuglement aussi sublime pour nier et occulter nos propres travers.

La façon dont certains médias anglophones, comme le Ottawa Citizen, se sont déchaînés à partir d’une pseudo-analyse de Lucien Bouchard, ou le délire paranoïaque avec lequel Le Devoir y a répliqué, constituent deux manifestations symétriques de la même hystérie. On a ainsi quitté le domaine de l’information et le champ de la pensée pour entrer dans celui du tribalisme primaire.

Mais avec un recul minimal, on découvrira que les sociétés québécoise et anglo-canadienne sont proches l’une de l’autre et que leurs excès s’équivalent. Le Canada anglais s’acharne sur Lucien Bouchard ? Qu’on pense au traitement odieux que le Québec réserve à Jean Chrétien. Le Canada anglais scrute à la loupe les manifestations d’un racisme qui serait inhérent à l’âme québécoise en oubliant commodément les manifestations plus brutales du sien. Le Québec tient une comptabilité indignée des affronts dont sont victimes les francophones en gommant pudiquement de sa conscience les écarts dans le traitement de ses anglophones. Les anglos ont leur affreux Howard Galganov ? Souvenons-nous du succès de l’infâme Gilles Rhéaume. Le Québec français dénonce les excès du chroniqueur Bill Johnson ? Les anglophones s’enragent contre les dérapages de sa consœur Josée Legault. Et ainsi de suite.

Le fait que le Québec et le reste du Canada se hérissent mutuellement est un phénomène classique. Qu’on pense aux Flamands et aux Wallons, aux siècles de tensions entre Français et Britanniques, dont il reste des traces, au sentiment anti-Yankee au Mexique. Cela ne se résorbe pas du jour au lendemain.

Il est tentant, pour les politiciens et pour les médias de jouer sur ces réflexes viscéraux de méfiance et d’hostilité. C’est le succès assuré à tout coup. Mais aucun peuple progressera à coups de cris primaux. Même si cela est moins populaire à court terme, nous y gagnerons tous avec un peu de recul et de lucidité, nous évitons de sombrer dans le tribalisme.



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Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 18h24