Le Devoir



Le Québec était-il fasciste en 1942 ?

La tendance à braquer les feux de l’actualité sur les groupes fascistes et antisémites agit comme un miroir déformant et amène à exagérer indûment leur importance dans la société francophone de l’époque.

Jacques Rouillard

Professeur au département d’histoire de l’Université de Montréal


a confession de Jean-Louis Roux a ranimé le débat autour de la présence d’un courant nazi, fasciste et antisémite au Québec dans les années 1930 et 1940. Il avoue avoir arboré une croix gammée sur son sarrau de laboratoire et avoir participé à une «émeute» à Montréal où des groupes de jeunes, en route pour saccager les bureaux du journal The Gazette, ont brisé des vitrines de magasins appartenant surtout à des juifs. Effectivement, il y a eu des groupes et des intellectuels qui ont manifesté des penchants fascistes et antisémites particulièrement dans les années 1930. Mais la tendance depuis quelques temps à braquer les feux de l’actualité sur ces groupes agit comme un miroir déformant et amène à exagérer indûment leur importance dans la société de l’époque.

La manifestation à laquelle a participé Jean-Louis Roux survient après que assemblée organisée par la Ligue pour la défense du Canada en février 1942 pour protester contre la décision du gouvernement fédéral d’organiser un référendum pancanadien pour le libérer de la promesse solennelle de ne pas imposer la conscription pour service outremer. La promesse faite en 1940 par les politiciens fédéraux visait particulièrement les Canadiens français qu’on savait réfractaires à l’envoi de conscrits pour combattre en Europe. À noter que les groupes nationalistes francophones ne s’objectaient pas à la conscription pour la défense du Canada ou à l’envoi de volontaires, mais ils s’opposaient à l’obligation faite aux conscrits de servir outremer (voir leur Manifeste pour la défense du Canada, février 1942). Ils percevaient le conflit comme une autre guerre impériale où la Grande-Bretagne voulait entraîner le Canada sans que ce dernier n’ait d’intérêts si fondamentaux qu’ils doivent obliger ses jeunes à « payer l’impôt du sang ». À leurs yeux, la participation du Canada devait être modérée, surtout économiquement et en ayant recours au volontariat pour aider les forces militaires britanniques.

Les orateurs à l’assemblée organisée par la Ligue de défense du Canada (8 000 à 10 000 personnes) s’indignent de la décision d’Ottawa de revenir sur sa promesse et conseillent de voter « NON » au prochain plébiscite. Il n’y a rien dans leurs propos d’antisémite ou de sympathique envers l’Allemagne. Le principal orateur, Henri Bourassa, fondateur du Devoir et bien connu pour avoir dénoncé l’antisémitisme chez les siens, prêche le calme et la modération [Le Devoir, 12 février 1942]. Le conseil n’est pas suivi par tous puisque des jeunes se répandent dans les rues de Montréal après la manifestation. Certains chantent le Ô Canada pour bien montrer leur attachement à leur pays (autonomie) et brûlent le drapeau britannique, symbole de la dépendance du Canada envers la Grande-Bretagne. Ils veulent aussi s’en prendre aux bureaux du journal fortement conscriptionniste The Gazette et, pour montrer leur frustration, ils brisent des vitres de tramways et de commerces, particulièrement ceux d’israélites en scandant « À bas les juifs ». Ces deux derniers éléments sont évidemment révélateurs de leur antisémitisme. Mais l’assemblée comme tel n’était en rien dirigée contre les juifs et les orateurs étaient soucieux de présenter leur point de vue à titre de Canadiens et non de Canadiens français.

La Ligue pour la défense du Canada réussit à canaliser le mécontentement du Canada français même si la plupart des médias d’information sont du côté de gouvernement et que la censure de guerre pèse sur eux. Les résultats du plébiscite montrent un clivage profond entre francophones et anglophones au Canada : le Québec vote « NON » à 71 % et le reste du pays « OUI » à 80 %. Si on pouvait isoler le vote francophone au Québec, c’est probablement à plus de 80 % que les francophones votent « NON ». Les Canadiens français réalisaient encore une fois leur statut de minorité au Canada quand vient le temps de trancher sur un enjeu important. Après le référendum, la Ligue pour la défense du Canada devient un parti politique, le Bloc populaire canadien, qui présente des candidats aux élections provinciales de 1944 et fédérales de 1945 avec un programme tout ce qu’il y a de plus modéré.

La croix gammée

C’est dans ces circonstances troublée que Jean-Louis Roux décide de dessiner une croix gammée sur son sarrau, symbole du pays et du régime contre qui le Canada est en guerre. Certains y ont vu une adhésion au nazisme et une manifestation d’antisémitisme. Pour le nazisme, ce serait très étonnant compte tenu du milieu qu’il fréquente; pour l’antisémitisme, il en subit l’influence comme il l’avoue lui-même dans sa lettre de démission. Mais si on tient compte du contexte du début de l’année 1942, son geste est probablement bien plus une bravade pour scandaliser, dirigée non pas tellement contre les juifs que contre les politiques conscriptionnistes du gouvernement fédéral. La croix gammée est avant tout le symbole du pays et du régime contre qui le Canada est en guerre.

Dans les années 1930 et 1940, le national-socialisme (nazisme) trouve des appuis plutôt faibles au Canada français et encore moins pendant la Deuxième Guerre. Le groupe qui l’incarne le mieux au Québec, le Parti national social-chrétien fondé par Adrien Arcand en 1934, est né dans le sillage de la crise économique de 1929. Au-delà des exagérations des journaux et des dirigeants du groupe, son membership ne dépassera pas 1 800 membres pour l’ensemble du Canada selon certains dirigeants qui ont fait défection du groupe [Martin Robin, Shades of Right, Nativist and Fascist Politics in Canada 1920-1940, University of Toronto Press, 1992]. Comme le montre l’historien Martin Robin, les francophones sont loin d’avoir le monopole de ce genre de mouvement. D’autres groupes fascistes se développement au Canada anglais où flotte aussi un sentiment antisémite avant la Deuxième Guerre [Blue Shirts of Canada, Canadian Union of Fascists, etc.]. D’ailleurs, en 1938, le parti d’Arcand fusionne avec des groupes fascistes anglophones pour devenir le Parti de l’Unité nationale. L’entrée du Canada en guerre va discréditer complètement tous ces groupes, y compris celui d’Arcand, au Canada comme au Québec.

L’attitude des journaux

Dans l’analyse que certains auteurs font du fascisme et de l’antisémitisme chez les francophones au cours de cette période, il y a malheureusement le réflexe d’identifier le Canada français à ses tendances les plus conservatrices, soit à certaines revues et à des journaux comme Le Devoir et L’Action catholique de Québec. Ces journaux ont été fondés pour faire contrepoids aux quotidiens à grand tirage que sont La Presse et Le Soleil et ils défendent fidèlement l’enseignement social de l’Église catholique. Ces deux derniers quotidiens ont des tirages de beaucoup supérieurs à ceux des journaux catholiques : La Presse vend 177 000 exemplaires en 1942, Le Soleil vend 75 000, L’Action catholique 70 000 et Le Devoir 17 000 (ABC). À mesure que des historiens s’intéressent à ces journaux, leurs travaux montrent qu’ils sont animés d’une vision libérale de la société et qu’ils propagent un discours bien différent de la presse clérico-conservatrice, y inclus sur le sujet qui nous intéresse.

Aussitôt que Hitler prend le pouvoir en Allemagne en 1933, La Presse, Le Soleil et Le Canada, organe du Parti libéral, critiquent très sévèrement la dictature nazie dans de nombreux éditoriaux et témoignent de leur attachement à la démocratie [voir Claude Couture, La Presse libérale au Québec entre 1929 et 1935, thèse de doctorat, Université de Montréal, 1987]. Cette presse dénonce le fascisme et l’antisémitisme aussitôt qu’il se manifeste dans la province et elle appelle à la tolérance à l’égard des Juifs. Le journal Le Canada, dont on connaît mieux le contenu sur toute la période, s’est fait le champion de la cause juive pendant les années 1930 et 1940. Journal d’opinion comme Le Devoir, il a un tirage comparable pendant toute cette période (15 000 en 1942). Ses éditoriaux fustigent l’antisémitisme et se portent à la défense de la minorité juive. Pendant la Deuxième Guerre, il dénonce très tôt les persécutions juives en Allemagne et commence à rendre compte de leur extermination à la fin de 1942. […]

Comme on le sait, l’attitude de la presse clérico-conservatrice est teintée de méfiance et d’hostilité envers la communauté juive. Durant la guerre, elle ne rend compte des centres d’extermination contre les Juifs en Europe qu’en 1943 et elle le fait beaucoup plus rarement que Le Canada. Elle ne s’attarde vraiment qu’à la fin de la guerre. Après le conflit, elle est plus réservée mais toujours suspicieuse et critique des actions des juifs jusqu’à la fin des années 1940.

De nombreuses nuances s’imposent, surtout que ce courant au Québec comporte une dimension anti-étatique importante à cause de l’influence cléricale. Je m’arrête uniquement sur l’attitude que pouvait avoir le journal Le Devoir envers les régimes fascistes puisque l’affaire Roux en a amené plusieurs à s’interroger. Je m’inspire du mémoire de maîtrise en histoire de Paul Gareau qui porte précisément sur l’attitude du journal à l’égard de ces régimes. À partir du milieu des années 1930, le quotidien devient très critique du régime nazi quand il commence à persécuter les catholiques et les juifs et qu’il représente une menace pour la paix en Europe. Avec la guerre, il en brosse un tableau sinistre au même titre que l’URSS, ce qui n’est pas peu dire pour ce journal catholique. Ses lecteurs assidus ne peuvent qu’avoir de l’aversion pour le régime d’autant plus que Mgr Gauthier, archevêque de Montréal, condamne le groupe d’Arcand en 1938 et le nazisme en 1940.

À propos de l’Italie, le journal en présente une image plutôt positive jusqu’en 1938, année où le Duce lie sa cause au Führer et que le pape dénonce avec force la doctrine raciste et fasciste de Mussolini. Deux ans plus tard, c’est une condamnation totale quand l’Italie attaque sournoisement la France.

Pour sa part, la cause franquiste reçoit un appui complet du journal pour qui la guerre civile en Espagne (1936-1939) est une lutte entre le catholicisme (Franco) et le communisme athée (républicains). Pendant la guerre, l’intérêt devient marginal pour le régime franquiste. Quant aux groupes fascistes québécois, le journal n’y porte à peu près pas attention et ne les prend pas au sérieux.

Ainsi donc, caractériser le Québec francophone des années 1930 et 1940 de société fasciste et antisémite manque pour le moins de nuance.


Voir l’article sur la démission de Jean-Louis Roux en tant que lieutenant-gouverneur.

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Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 18h42