Le Devoir


La presse du Canada
Chrétien a-t-il insulté les femmes ?

Les barrières auxquelles se heurtent les femmes en politique
sont bien plus élevées que ne le croit le premier ministre

Gilles Lesage
De notre bureau de Québec

nsulte ou billet pour les banquettes arrière? Coup de pouce ou action affirmative bienvenue? La décision du premier ministre Jean Chrétien de nommer directement, sans convention préalable, des femmes candidates en vue des prochaines élections générales a soulevé moult commentaires divergents. Davantage au Canada anglais qu’au Québec, d’ailleurs.

C’est The Ottawa Sun, à ma connaissance, qui en a le plus traité, non seulement en information, mais en consacrant trois commentaires à cette préférence basée sur le sexe.

C’est un billet pour les banquettes arrière de la Chambre des communes, opine Robert Fife, chef de bureau au Parlement d’Ottawa. Il ne conteste pas la nécessité qu’il y ait plus de femmes députés — il n’y en a présentement que 53 sur 295. « Malheureusement, la manière choisie par M. Chrétien pour combler par des femmes plus de sièges aux Communes constitue une subversion de la démocratie même. Plutôt que d’inciter des femmes compétentes à faire acte de candidature [libérale dans des comtés], il veut simplement les nommer directement […] La meilleure façon d’attirer des femmes en politique, c’est de leur offrir des leviers de pouvoir, pas un billet gratuit de député d’arrière-banc aux Communes », conclut Fife.

Le columnist Douglas Fisher, au Parlement depuis 30 ans, écrit qu’en dépit du nombre accru de femmes, au fil des ans, la Chambre reste un forum aussi partisan que naguère et jadis. Les femmes sont certes aussi compétentes et efficaces que les hommes, dit-il, mais si l’antagonisme persiste, c’est probablement dû aux avantages antidémocratiques accordés aux femmes qu’à l’étroitesse d’esprit des hommes envers les politiciennes. Avec elles, conclut le « vétéran », ce n’est ni mieux ni pire qu’avant; les femmes n’ont pas réussi à bouleverser les vieilles ornières du parlementarisme partisan.

Toujours dans The Ottawa Sun, l’éditorial proteste contre le « traitement préférentiel » que M. Chrétien veut accorder aux femmes. « Il détourne le processus démocratique et insiste pour nommer des candidates de son choix, de sorte que la meilleure moitié de la société obtienne ce que l’autre moitié n’a pas. C’est un traitement préférentiel. Oubliez la prémisse voulant que le meilleur candidat l’emporte […] C’est un non-sens que les candidates entrent par la porte arrière. »

The Ottawa Citizen est du même avis. « Si les dirigeants du Parti libéral pensent qu’ils gagneront les votes féminins en parachutant des candidates dans des comtés choisis, ils devraient y repenser sérieusement. » L’objectif est certes louable, mais ce qui importe, c’est ce que les candidats et les programmes proposent. « Si, en 1997, le PLC n’a pas attiré assez de candidates pour qu’elles forment 25 % de sa représentation, il devrait revoir attentivement ses modes de sélection et sa plate-forme. »

« C’est une honte qu’il y ait si peu de femmes aux Communes, écrit Margaret Wente dans sa chronique pour The Globe and Mail, et j’admire M. Chrétien de vouloir donner un coup de pouce. Mais si le premier ministre est sérieux, il aura énormément plus à faire qu’à passer ses associations de comté au rouleau compresseur. Car les barrières sont bien plus élevées qu’il ne le croit. »

Passant ces obstacles en revue, de la culture politique ambiante aux programmes déficients, Mme Wente y va de ses suggestions à M. Chrétien. « Abolissez la période des questions [quotidienne aux Communes]. Déplacez la capitale dans un vraie ville, comme Toronto. Établissez une agence de rencontres pour que des femmes ambitieuses soient présentées à des compagnons aimables, compatissants et compréhensifs, qui fassent tout le travail domestique. » Quant à elle, elle aimerait mieux être juge que politicienne. « Contrairement aux politiciens, ils ont du pouvoir. Le salaire et les horaires sont aussi meilleurs. S’il y a une occasion, le premier ministre sait où m’écrire. »

En édito, The Toronto Star opine que, dans un monde idéal, la décision de M. Chrétien serait inutile. « Mais dans le vrai monde de la politique canadienne, même ce modeste objectif requiert un effort extraordinaire […] La tactique du premier ministre, aussi raide qu’elle puisse sembler, contribuera à faire en sorte que le Parlement soit un miroir plus fidèle du Canada. »

Que non, proteste The Toronto Sun. C’est une insulte. Établir des quotas de la sorte est source de ressentiment et de distorsion. Bien d’autres mesures seraient préférables. « C’est rendre un mauvais service aux femmes qui, de toute manière, au mérite, occuperont toute la place qui leur est due aux Communes — au moins la moitié des sièges. Si on en juge par le passé, ce serait une amélioration bienvenue. »

Catherine Ford, columnist pour The Calgary Ford, n’est pas d’accord. Nommer des femmes candidates ne constitue pas un détournement de démocratie, titre The Gazette, repiquant sa chronique. Elle a bien de la difficulté à comprendre que des femmes aient envie de siéger dans l’atmosphère masculine suffocante des Communes. « Mais ça ne changera pas s’il n’y a pas plus de femmes, et il n’y aura pas plus de femmes si elles n’en ont pas la chance. » Elle n’est pas sûre des intention réelles du premier ministre, dont les actions affirmatives n’en attaquent pas moins le paternalisme. Il en est à peu près temps, conclut Mme Ford. Plus à l’Ouest encore, Barbara Yaffe rapporte, dans The Vancouver Sun, que les femmes ne sont pas impressionnées par la tactique de M. Chrétien. « Cette idée de donner l’onction à des femmes est dégradante pour certaines et offensante pour ceux qui veulent que les procédés soient “ démocratiques ”. Même si le premier ministre se prétend “ féministe ”, conclut Mme Yaffe, ça ne sera pas assez pour permettre aux libéraux de faire face au défi que représentent pour eux les femmes électrices. »



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Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 19h01