Le Devoir



Un homme de conviction

Gérard Pelletier
(12 juin 1919 – 22 juin 1997)

Le Québec a perdu, avec le décès de Gérard Pelletier, non seulement un journaliste, un écrivain, un politicien et un diplomate mais un homme d’une grande humanité dont les actions s’appuyaient toujours sur de profondes convictions.

Pelletier, qui a rendu l’âme dimanche soir [22 juin 1997] des suites d’un cancer, à l’âge de 78 ans, fut non seulement un témoin privilégié d’une époque riche en bouleversements, il en fut aussi et surtout un acteur marquant, comme journaliste appuyant les grévistes de l’amiante à Asbestos en 1949, comme ministre défenseur des minorités francophones dans les années 70 ou comme diplomate toujours soucieux des inégalités sociales.

« C’est quelqu’un qui fait partie de la conscience sociale québécoise, qui a été l’un des éveilleurs du Québec moderne », commentait peu après son décès le premier ministre du Québec, Lucien Bouchard, pendant que le premier ministre canadien, Jean Chrétien, saluait la grande carrière de syndicaliste, d’écrivain et de diplomate de son ami.

En fait, les hommages sont rapidement venus de tous les milieux pour un homme ouvert aux idées qui n’étaient pas les siennes, notamment les nationalistes québécois. Le politologue Léon Dion, le syndicaliste Gérald Larose l’ex-ministre Marc Lalonde, l’ex-ministre Pierre de Bané, pour ne nommer que ceux-là, ont salué au cours des dernières heures l’humaniste en M. Pelletier.

Dernier d’une famille de dix enfants, M. Pelletier naît à Victoriaville le 21 juin 1919. Son père est chef de gare. Il fréquente le séminaire de Nicolet et le collège de Mont-Laurier avant d’entrer à l’Université de Montréal.

Mais le jeune Gérard Pelletier ne se contente pas d’une formation sur les bancs d’école. Très tôt, il ressent le besoin d’un engagement social et il a à peine 20 ans lorsqu’il devient, en 1939, secrétaire général de la Jeunesse étudiante catholique (JEC), mouvement qui aura pour lui tout comme pour plusieurs autres personnalités de son époque, une influence déterminante sur ses engagements ultérieurs et son attitude face à la société.

En fait, stimulé par la pensée du français Emmanuel Mounier, M. Pelletier contribue au renouvellement du catholicisme québécois à une période où l’institution de l’Église n’encourage pas le pluralisme des idées.

Dans un extrait diffusé lundi soir [23 juin 1997] à l’excellente émission que Le Point de Radio-Canada a consacrée à Gérard Pelletier, ce dernier résume son engagement : « On voulait voir ce qui était pertinent dans la vie de garçons de 20 ans dans le christianisme dont nous avions hérité en naissant. » En 1943, il épouse une scénariste, Alexandrine Leduc, avec qui il aura quatre enfants : Anne-Marie, Louise, Jean et Andrée. Le couple devient vite un modèle pour les membres de la JEC.

Entre 1945 et 1947, il devient secrétaire itinérant du Fonds mondial de secours aux étudiants victimes de la guerre, un organisme basé à Genève qui était ni plus ni moins l’ancêtre des organismes non gouvernementaux (ONG) qui allaient se multiplier au cours des décennies suivantes pour venir en aide aux plus démunis.

Mais c’est comme journaliste au quotidien Le Devoir qu’il joint en 1947, que Gérard Pelletier se fait connaître du grand public. Affecté aux relations de travail, c’est à lui qu’il revient de couvrir en 1949 la grève de l’amiante d’Asbestos, qui deviendra le conflit majeur de tout le règne duplessiste. Avec son journaliste, Le Devoir s’engage dans la lutte aux côtés des travailleurs. Maurice Duplessis a beau regretter « que Le Devoir s’ingénie à dénaturer les faits […] », le quotidien n’en poursuit pas moins avec […] André Laurendeau [adjoint au rédacteur en chef — le rédacteur en chef était Gérard Filion] et son journaliste vedette, son combat contre des conditions de travail inhumaines.

C’est au cours de cette grève que Gérard Pelletier se rapproche de Jean Marchand, syndicaliste convaincu, et de Pierre Elliott Trudeau, de retour de son tour du monde. La rencontre sera déterminante. Quinze ans plus tard, les trois hommes sauteront ensemble dans l’arène fédérale en se faisant appeler les Trois Colombes.

« Des trois, il était celui qui avait véritablement la largeur d’esprit et la conscience mondiale; il avait le sens de la société internationale qui se créait sous nos yeux », soulignait pour sa part, hier, le philosophe Charles Taylor.

En 1950, Gérard Pelletier fonde, avec Pierre Elliott Trudeau, la revue Cité libre, un organe de pensée qui aura l’effet d’un baume auprès de ses 7 000 abonnés, ceux-ci ayant soif d’analyse sociale et d’une revue osant remettre en question non seulement le régime de Maurice Duplessis mais certaines déclarations de l’Église. Michel Roy, qui fut rédacteur en chef du Devoir pendant plusieurs années, se souvient du titre évocateur d’un des premiers articles qu’y signa Gérard Pelletier : « Feu l’unanimité ».

Les futures personnalités politiques fédéralistes et indépendantes y fourbissent leurs armes, ensemble pour quelque temps.

En 1954, Gérard Pelletier devient rédacteur en chef du journal syndical du CTCC, l’ancêtre de la CSN, Le Travail. Puis, entre 1961 et 1965, il occupe la fonction de rédacteur en chef de La Presse. Sa carrière y est de courte durée : il est congédié à la suite d’une grève au cours de laquelle il aurait été trop près des employés. Il est clair, également, que les dirigeants du quotidien n’ont pas apprécié l’éditorial de leur rédacteur en chef, celui-ci appuyant la position du Nouveau Parti démocratique sur les armes nucléaires.

En 1965, Gérard Pelletier change de vie et se lance en politique fédérale, aux côtés de Pierre Elliott Trudeau et de Jean Marchand, avec l’espoir de renouveler les relations de la fédération avec le Québec. Le premier ministre Lester B. Pearson n’avait d’abord l’intention que de recevoir M. Marchand mais ce dernier a fait de l’entrée de ses deux amis au Parti libéral du Canada une condition de sa venue à Ottawa.

Les Trois Colombes, qui reçurent leur nom de l’ex-directeur du Devoir et ex-ministre libéral provincial Claude Ryan, devinrent le symbole du nouveau French Power à Ottawa. Comrne le soulignait à Radio-Canada l’ex-délégué du Québec à Paris, Yves Michaud, le seul à qui le qualificatif de « colombe » convenait tout à fait était Gérard Pelletier, ses deux célèbres collègues étant beaucoup plus « guerriers » que lui.

Non pas que M. Pelletier n’eut pas droit à sa part de controverse pendant son séjour à Ottawa. Sous le règne de son ami Pierre Trudeau, qui sera élu à la tête du gouvernement en 1968, Gérard Pelletier sera responsable de la Loi sur les langues officielles, qui ne plaisait décidément pas à tous, et ministre des Communications en 1972, à une époque où les gouvernements provincial et fédéral se battaient pour avoir le dernier mot dans ce champ.

Avec son ami Pierre Juneau, qui dirige le CRTC [Conseil de la Radiodiffusion et des Télécommunications canadiennes], il fait également accepter la notion de contenu canadien dans le domaine des communications, notion qui a permis de résister dans la mesure du possible à l’assaut américain.

Mais M. Pelletier n’est pas à l’aise avec toutes les décisions de son gouvernement. C’est « la mort dans l’âme », écrira-t-il, qu’il a voté en faveur de la Loi sur les mesures de guerre, adoptée en 1970 après l’enlèvement du diplomate James Cross et du ministre Pierre Laporte par le Front de libération du Québec. Il s’explique sur ses choix dans deux ouvrages, Les Années d’impatience et surtout Le Temps des choix.

D’ailleurs, la politique convient plus ou moins finalement, à l’ancien journaliste qui a fait le saut en politique pour ses idées plutôt que par ambition ou appétit du pouvoir.

« Il a fait de la politique pour ses idées surtout. Il était d’un respect extraordinaire pour tout le monde », se souvient Pierre Juneau.

Il est fait ambassadeur à Paris, poste qu’il occupera de 1975 à 1981. Il sera par la suite nommé ambassadeur et représentant permanent du Canada auprès des Nations unies jusqu’en 1984. De retour au pays, c’est encore l’engagement international qui l’attire puisqu’il fonde le Conseil des relations internationales de Montréal. Il sera également président du Centre d’études et coopération internationales (CECI), organisme non gouvernemental qui le ramène à ses premières amours, à ses premiers engagements auprès du Fonds mondial de secours aux étudiants victimes de la guerre. Il a dit de cette période d’après-guerre qu’« on avait alors le spectacle d’un monde en ruines ». Sur son engagement plus récent auprès du CECI, sur son désir de faire sa part, il a eu ces mots : « C’est un scandale que des enfants meurent à toutes les secondes. C’est le scandale de notre époque. »

Les funérailles auront lieu vendredi matin [27 juin 1997], à 11 h, en l’église Saint-Léon de Westmount.


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Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 19h44