Le Devoir



Controverse autour d’une statue
Les malins plaisirs du général de Gaulle

Les livres sur l’Histoire de France décriront l’incident du balcon
en un paragraphe ou deux, une note en bas de page, peut-être…

Roger Tessier
Psychosociologue
Professeur
Département des communications
UQAM

n érigeant une statue à Charles de Gaulle, les nationalistes québécois croient honorer le libérateur des nations; en fait, ils se contemplent eux-mêmes dans le miroir d’une certaine démesure.

Planifié ou spontané, le « Vive le Québec libre ! » lancé du balcon de l’hôtel de ville de Montréal, le soir du 24 juillet l967, alors que le président de la France est en visite officielle au Canada, un pays ami, un allié de l’époque héroïque des deux grandes guerres, au moment précis des célébrations du centenaire de la Confédération, le cri du cœur du général de Gaulle est un acte de démesure.

Dans quinze ou vingt ans, les traités d’histoire universelle sur le XXe siècle ne mentionneront sans doute pas la visite de 1967. Les livres sur l’Histoire de France décriront l’incident du balcon en un paragraphe ou deux, une note en bas de page, peut-être, sans doute pour illustrer le goût très marqué du général pour le geste théâtral et la parole flamboyante, et le malin plaisir qu’il prenait à la controverse. Pour leur part, les manuels d’Histoire du Québec, toujours rédigés par des idéologues nationalistes, que le Québec soit devenu indépendant ou qu’il fasse toujours partie du Canada, consacreront de longs développements à la visite de Charles de Gaulle au Québec, à la prétendue portée historique du « Vive le Québec libre ! », à la petite histoire de l’incident diplomatique franco-canadien. Ce faisant, les historiens québécois répondront à la démesure par la démesure, comme le font aujourd’hui le maire de Québec, Jean-Paul Lallier et sa statue à 500 000 $, Guy Bouthillier et Bernard Landry, leur plaque commémorative et leur rhétorique grandiloquente promettant pour dans quelques années l’entrée du Québec dans le « concert des nations ».

La tentation mythologique est forte surtout quand on commente l’histoire en temps réel. Quiconque y tient finit toujours par croire au Père Noël, et les commentateurs nationalistes exagèrent de beaucoup l’impact de la visite de de Gaulle sur l’évolution du mouvement souverainiste de 1967 à aujourd’hui.

Le général de Gaulle a été un authentique héros national français en assumant le rôle crucial de symbole et de principal animateur de la résistance contre l’occupation de la France par l’Allemagne nazie et la collaboration honteuse du régime de Vichy avec le troisième Reich d’Adolf Hitler. Au plan géopolitique, son influence sur la seconde moitié du XXe siècle est beaucoup moindre, et surtout beaucoup plus ambiguë que le prétendent les chantres contemporains du gaulisme, en particulier Philippe Seguin son héritier à la présidence du RPR [Rassemblement pour la République], le principal parti de la droite française. Le général de Gaulle, en même temps qu’il a consenti courageusement à la fin de l’empire français (avec vingt ans de retard sur Winston Churchill dans le cas de l’empire britannique), n’a pas vraiment réussi à prendre la juste mesure de la France de l’après-guerre, de sa place dans le monde à l’heure de la polarisation entre les deux blocs. Il n’a pas accepté, non plus, le rôle de second violon auquel le destinait la défaite de la France à côté de Roosevelt, Staline et Churchill au moment des accords de Yalta. Il à même imaginé la mise en scène d’un Paris libéré par le général Leclerc pour ne pas avoir à reconnaître rituellement l’immense dette de la France envers les États-Unis et le Canada. Au Canada, qui, sinon les nationalistes québécois, s’étaient opposés à la conscription et refusé de contribuer à la libération de l’Europe, France incluse?

Pourquoi de Gaulle tenait tant à l’émergence d’un état français en Amérique? Se voulait-il le père de toutes les nations et le visionnaire prophétisant la venue d’un monde qui valoriserait toutes les différences, ce que soutient le discours idéaliste des Seguin, Peyrefitte, Messmer et autres mousquetaires d’une francophonie imaginaire?

Ne serait-ce pas plutôt parce que le retour d’un état « français » en Amérique viendrait annuler la défaite de 1763 (ce que Seguin a fait dans son discours du 24 juillet [1997] à Québec) et rétablir symboliquement la France dans les dimensions qui étaient les siennes, la puissance géopolitiquement dominante (avec l’Angleterre), sous Louis XV, au XVIIIe siècle, juste avant la mort de Montcalm sur les plaines d’Abraham? Contrairement à ce que proclame Philippe Seguin l’intervention de de Gaulle dans les affaires internes du Canada en 1967 n’a pas fait passer la politique à l’Histoire: elle lui a plutôt conféré l’aura du mythe, celui de la grandeur retrouvée de la France. Sous de Gaulle, la France, a très difficilement fait le deuil de sa grandeur passée (Mitterrand y parviendra mieux au tournant des années 80 en jouant à fond la carte de l’Europe). En revendiquant une position exceptionnelle, en dehors de l’OTAN avec une force de frappe nucléaire autonome, entre l’arbre américain et l’écorce russe, de Gaulle a pu tenir sans trop grand risque, le discours du grand champion de l’autonomie tout en continuant à bercer les Français d’illusions sur la taille réelle et l’importance véritable de la France en cette fin du XXe siècle. Que survienne un troisième conflit mondial, la France, avec ou sans force de frappe nucléaire, se serait trouvée sous la protection du bouclier de l’OTAN!

Poursuivre par des moyens purement symboliques des idéaux démesurés ne respectent pas sa taille réelle, voilà certes un comportement qui est loin d’être étranger à la psychologie du nationalisme québécois. En témoigne le slogan des souverainistes pendant la campagne référendaire de 1995. N’en déplaise à Philippe Seguin, il n’y a pas de « Français » au Canada, de la même manière que les Wallons ne sont pas les François de Belgique, ni les Genevois des Français de Suisse, ni les Acadiens des Français des provinces maritimes canadiennes. On y trouve jusqu’à nouvel ordre des Canadiens français; peut-être un jour des Québécois d’origine française qui ne seraient plus des citoyens canadiens. Les seuls Français d’Amérique habitent Saint-Pierre et Miquelon (peut-être en ont-il d’ailleurs un peu marre?)

Les gaulliens

Si l’on ne trouve pas de Français au Québec, on y trouve, par contre, et à profusion, des politiciens, des intellectuels, des poètes, des chansonniers, des journalistes « gaulliens » plutôt que gaullistes. Gaulliens par la démesure et la dissociation entre les symboles et la réalité concrète. On ne trouvera pas plus gaullien même en France, que Jacques Parizeau, dit Monsieur, avec son enclenchisme sur majorité simple, son grand jeu de politique-fiction internationale, sans compter son enflure personnelle et son goût pour le théâtre. Ne pêchent pas non plus par excès de modestie le premier ministre Lucien Bouchard et son train à grande vitesse que personne ne prendrait même à l’heure de pointe, Louise Beaudoin et sa trop grande bibliothèque, Bernard Landry, le très, très grand vizir récupérant des milliards après la sécession, au point de ne plus savoir quels programmes sociaux inventer pour les dépenser. Malgré tout, personne au sein de l’actuelle équipe ministérielle ne sera parvenu à dépasser en présomption et en manie des grandeurs, Claude Morin qui a cru pendant plusieurs années, neutraliser à lui seul la branche politique de la Gendarmerie Royale du Canada!

Philippe Seguin se trompe en croyant accorder Montréal avec Alger et Phnom-Pen: Montréal rime plutôt avec Ajaccio et Quimper. Quand un soir de 14 juillet, il aura, du balcon de l’Hôtel de la Monnaie à Ajaccio, crié de tout cœur: « Vive la Corse libre ! », qu’il revienne alors, le 24, nous prêcher de voler aussi haut que le voudrait Frédéric Nietzsche !

Et s’il faut à tout prix faire des statues — ce dont Charles de Gaulle n’était pas très friand — qu’on en érige une au Zoo de Gramby, à la gloire de Jean de La Fontaine, qui représenterait la grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf!


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Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 19h56