Québécité : Leçon 1

onjour Nicolas,

Tu optes pour le tutoiement? Alors allons-y gaiement!

Tu m’épates, jeune homme. Qu’entends-tu par site officiel? Un site dirigé par l’État, le gouvernement? Un site aseptisé où l’on dit que le Québec est un beau (non-)pays à visiter, qu’il contient 7 millions d’habitants… et qu’il y neige beaucoup à -35 degré Celsius? Le site VIGILE n’est pas une page où le premier illuminé venu a accès, ni quelque fanatique de l’Indépendance à tout prix… Si tu le parcoures avec attention, tu verras que ce sont des plumes réfléchies, argumentées et struturées qui s’y expriment. La plupart sont des professionnels des questions qu’ils traitent : avocats constitutionnalistes, anciens ministres, journalistes chevronnés, éditorialistes, politologues, écrivains, intellectuels de tous horizons… Je ne comprends, mais vraiment pas! que tu parles de violence. Avoir une opinion et la défendre avec vigueur et intelligence, est-ce trop violent? De la part d’un fils du pays des Voltaire, des Rousseau, des Diderot et des Sartre, pareil jugement a de quoi étonner… Bien sûr, ce n’est pas une plate-forme du fédéralisme canadien… Le Monde diplomatique n’est pas Le Figaro ni… le Front National… Cela dit, la canadianeté possède ici les meilleures mains et l’essentiel de l’argent. En outre, la plupart des journaux québécois sont la propriété d’hommes d’affaires qui font carrément la promotion d’un Québec éternellement provincialisé — sinon vassalisé — au sein d’un Canada anglais complètement fermé à la différence. Alors, la violence… Au surplus, si tu prends le temps de le faire, tu verras que Vigile renvoie également, par des liens hypertextes, à des sites que tu qualifierais effectivement d’officiels…

Personne ne demande aux Français de prendre position sur la question de l’Indépendance du Québec. À toi pas plus que quiconque. Mais de là à ignorer, diluer, masquer ou édulcorer une réalité de cette qualité, il y a une marge. Ne crois-tu pas qu’il y a des limites au politiquement correct — forme subtile de la violence de l’état de fait? De plus, ce n’est pas une très grande marque de respect (et de confiance) pour les visiteurs de ton site que d’estimer qu’ils pourraient ne pas tous forcément apprécier, disons, ce lien avec Vigile. Bien sûr que certains te le reprocheront, alors que d’autres t’en seront reconnaissants. On appelle ça la vie. Et la démocratie! Il faut laisser les gens se faire une opinion intelligente sur les débats. Et non pas leur révéler le moins d’informations possibles, ou la plus grise ou insipide qui soit. Qui est le propre des dictatures. Cela dit, c’est ton site et tu en fais ce que tu veux. Mais je t’en conjure : fais-le pour de bonnes raisons!

Autrefois, on aurait dit que le Québec s’écroule assurément si la France tombe. Désormais, il serait peut-être plus juste d’affirmer que c’est actuellement le Québec qui tient cette langue magnifique à bout de bras. En pleine Amérique hostile, mesquine et anglophone mur à mur!

    « Tu es la troisième personne qui me reproche mes anglicismes dans la journée. Je vais me dépêcher de franciser mes pages à 100 % sinon je vais finir enseveli sous les reproches :-) Bon, c’est vrai qu’en relisant mes pages je me rends compte que c’est pas bien franchouillard tout ça Mais bon, si je dis « signets » à la place de « bookmarks », ou autres traductions que nous devons aux Québécois (dont je salue le geste), ce sont les Français qui vont être surpris. Quoiqu’il en soit, ne t’inquiète pas, je suis conscient de l’importance de l’intégrité de ma langue; mais bon, le jargon de l’informatique et de l’Internet est en anglais, c’est comme ça… Petite note : il n’y a pas 70M mais 58M d’habitants en France. »

  1. « Ce sont les Français qui vont être surpris…» Si la France en est au point où le français l’étonne plus que l’anglais, eh bien, cher ami, appelez-vous « United deparments of Navarre ». Et n’en parlons plus…
  2. « l’Internet est en anglais, c’est comme ça… » Rien n’« est » dans une langue. Un concept, un phénomène, une situation, quelque objet que ce soit, est de l’ordre de la langue et de la culture de qui en parle et qui se l’approprie intellectuellement et culturellement. Le soleil n’est pas américain parce que là-bas il s’appelle… sun. Par ailleurs, n’est « comme ça » que ce qu’on veut bien accepter « comme ça ». Le « ça » est dans le « Je ». Pas ailleurs.
  3. Je n’ai pas dit 70 millions de Français, mais d’Européens francophones.
  4. Proust disposait déjà des signets dans ses bouquins en lecture…

[…]

Pour terminer, et si tu n’es pas trop essouflé par ma fougue verbale, je t’invite à lire ce qui suit. C’est l’extrait d’un courriélec (pardon! : E-Mail) envoyé récemment à une amie… suisse, qui pense également que… « c’est comme ça ».

« Mutatis mutandis, l’insouciance culturelle de l’Europe actuelle rappelle son insouciance d’avant-guerre, alors que l’Allemagne s’armait pour s’emparer de l’Autriche d’abord, de la Tchécoslovaquie ensuite, la Pologne enfin… sous le regard hébété du reste du continent – qui n’avait que le mot « paix » à la bouche. Or la paix, lorsqu’elle n’est qu’un mot, mène directement à la guerre. La belle « communication planétaire » inhérente à la soi-disant mondialisation néo-anglo-libérale est celle d’une seule vision, d’un seul pouvoir, d’une seule langue. Les autres, la majorité, s’offrent en prime le chômage, la désespérance et l’acculturation. On appelle cela le nouvel ordre mondial […]»

Ne te décourage pas, Nicolas. La leçon II sera moins rude.

Je te laisse là-dessus. Amicalement (mais oui!),

Jean-Luc Gouin, Québec, 7 février 1997.


N.D.L.R. : Il n’y aura jamais de Leçon II, le correspondant a, en effet, manifesté le désir que les leçons se terminassent là…


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Dernière mise à jour : 21 février 2000, 21h15