Un Belge et un Québécois discutent de langue (et de dignité)

e salue sincèrement la belle initiative des « Carnets didactiques ».

Aussi, compte tenu de vos intérêts ainsi que du public auquel vous vous adressez, je m’explique difficilement que, selon votre adresse, on se retrouve non pas en Belgique, mais bien en… Belgium.

Du même élan, permettez-moi de vous suggérer « adrélec / courriélec » et « Site » plutôt que « E-mail » et « Web ». Entre francophones, on peut bien se donner un coup de main…


Rebonjour M. David,

Je vous remercie d’avoir répondu à mon courriélec. Je ne veux pas nous entraîner dans un va-et-vient continuel sur ces questions. J’ai seulement voulu vous sensibiliser à la question. Au reste, ce qui se passe dans votre pays, strictement parlant, ne me regarde pas — sinon à titre de concitoyen de la francophonie mondiale et de réel ami de la Belgique. Sans plus.

Bien sûr que je n’ignore pas la situation politique et (pluri-)linguistique de votre pays. Plus d’un ne manquent pas, de part et d’autre, d’établir des liens entre nos deux problématiques collectives. Au demeurant, j’ai foulé votre sol à quatre reprises et j’y ai même travaillé. Et outre le flamand et le français, on pourrait ajouter assurément la troisième langue officielle, l’allemand, pour un petit bout de territoire au royaume des Beaudoin et des Léopold.

Cela dit, permettez que je réagisse rapidement à deux ou trois de vos remarques. Non par confrontation mais par peine, par douleur. Littéralement.

Vous écrivez :

C’est extrêmement lourd de sens ce que vous écrivez là, M. David.

1. Ne croyez-vous pas que « le décor belge » est un décor qui renvoie à des décisions, des volontés, des intérêts et des actes qui sont entre les mains des Belges? Et que ce décor ressemblera à ce que désirent les Belges — et eux seuls — si les Belges le désirent vraiment? Ce sentiment de fatalisme, de « déjà-là », m’étonne et me chagrine beaucoup de la part d’un peuple fier comme le vôtre. Ne voyez-vous pas, précisément, que vous n’habitez pas un décor belge, mais un décor imposé de l’extérieur; et que vous vous appropriez ensuite, dans un temps second, pour bientôt le qualifier de… « belge »? Quand les Québécois parleront tous anglais à leurs enfants, ceux-ci diront candidement que l’anglais est la langue des… Québécois. Tout simple et sans douleur. Sans tranchées ni canons.

2. Conséquence directe de cette attitude : « éviter les problèmes de double-traduction ». Monsieur, je vous en conjure, réfléchissez bien à ces propos tenus! Votre nation a été construite essentiellement — comme le Canada d’ailleurs — sur les fondations de deux langues et de deux cultures. Or, pour soi-disant « régler » la difficulté d’une pareille coexistence, vous proposez (ou acceptez à tout le moins) de carrément les éliminer en faisant intervenir un tiers élément, étranger aux deux autres. En clair, cela signifie que pour éviter les conflits entres brebis, rien de tel que de faire entrer un loup dans la bergerie! Et bientôt on inventera un troisième sexe, identique pour tous, afin de mettre fin à la guerre… des sexes? La logique de votre argumentation, Monsieur David, est extrêmement lourde de conséquence. À terme, elle implique qu’il ne doit y avoir qu’une langue pour tous. Une fois la Belgique « nettoyée », il faudra en toute cohérence « nettoyer » l’Europe, et enfin la Planète : L’Anschluß universel! De la sorte, il n’y aura plus de problèmes de… traduction (il se parle près de 6000 langues actuellement). Nous serons tous Américains. No Problems anymore…

Vous dites également :

    Utiliser « adrélec », en Belgique, est le meilleur moyen de s’attirer un maximum de sarcasmes et de se faire cataloguer, non comme défenseur de la langue (initiative à laquelle nous adhérons) mais bien comme extrémiste linguistique!

3. Voilà d’ores et déjà une conséquence immédiate et fort concrète de votre argumentation, Monsieur : il est préférable, pour des francophones (!), de parler anglais plutôt que de concevoir un vocabulaire français pour appréhender de nouvelles réalités. Monsieur, est-il ridicule d’utiliser le vocable « automobile »? Et pourtant ce terme n’existait pas avant les Ford, les Benz et les Daimler… Pourquoi dites-vous pare-chocs, essuie-glaces, pare-brise, clignotants, pneus et freins plutôt que : bumpers, wipers, windshields, flaschers, tires and brakes??? Seriez-vous donc un… extrémiste qui s’ignore? Si opter pour des mots français, Monsieur David, signifie désormais « être extrémiste », eh bien nous sommes de plain-pied dans le « Brave New World » de Huxley. Et sans vouloir vous blesser personnellement, j’avoue que de lire pareille réflexion du clavier d’un francophone me fait hésiter entre la colère et les larmes. Être soi-même — si ce « soi » n’est pas anglais — est devenu : être extrémiste. Relisez-vous bien, M. David. Car c’est exactement ce que vous dites. Et maintenant, demandez-vous où sont les vrais extrémistes…

Vous ajoutez :

4. Là, Monsieur, permettez de considérer que vous mélangez le jus de prunes et l’huile… à moteur. Je compatis avec la situation politique de la Belgique (j’espère que vous faites de même avec les Québécois…). Mais je ne vois pas du tout ce en quoi le reniement de soi — de sa langue et de sa culture — peut aider à éviter de sombres lendemains. Au contraire. Et infiniment! « Public local », dites-vous? Mais je ne parle précisément que de ça! Sauf que je ne vois qu’une inversion-perversion de ce rapport : un public adapté, écrasé, dominé, maté par un langage que, justement, il n’a jamais choisi. Affirmer que le langage est « adapté au public », Monsieur, c’est fabuleusement hors de toute réalité.

5. Épilogue. Il m’est d’avis que la dignité — comme la vérité et l’amour, d’ailleurs — ne recèle que des propriétés positives. Associer cette haute qualité de l’âme, dont sont capables les meilleurs hommes de l’Humanité, à de « l’huile sur le feu », Monsieur, démontre à n’en pas douter que nous ne parlons plus deux langues différentes, vous l’anglais et moi le français. Nous parlons les langues de deux planètes différentes.

Totalement intraduisibles l’une de l’autre. (Vous aviez raison : Fini! les problèmes de traduction)

Et moi qui croyais que les Européens francophones étaient mes frères… Car, en effet, j’ai trop l’occasion de constater que votre opinion est partagée par la large majorité des dizaines de millions de vos concitoyens du Continent. Je conviens donc que vous n’êtes pas seul. C’est moi qui suis bien seul. Face à vous et face à tous. Pas très confortable pour l’équilibre psychique, n’est-ce pas? Surtout que l’on sait que la normalité se définit par la norme du plus grand nombre…

Or tout à fait péremptoirement, je dirai : L’Erreur de Tous ne produira jamais une once de la Vérité d’un Seul.

Et je ne m’appelle pas Jésus-Christ, ne craignez rien. Comment dit-on Adieu! en anglais?

Jean-Luc Gouin, Québec, 16 février 1997.


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Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 20h16