Détournement politique et confusion intellectuelle chez Alain Dubuc

Lettre ouverte à Alain Dubuc, du journal La Presse

M. Alain Dubuc
Éditorialiste en chef
Journal La Presse
Montréal, Québec

Objet : Votre éditorial du 30 août 1997 : « La tentation du tribalisme »


Dubuc,

Considérant La Presse comme étant un véritable journal de propagande pro-fédérale eu égard à la question dite québécoise (la QQ), je ne lis plus celle-ci, ou que très exceptionnellement, depuis plusieurs années. Aussi, est-ce une amie qui, en début du mois courant, m’a retransmis une version reprographiée de votre dit texte. Ne la sachant pas particulièrement politisée, je m’étonnais de sa colère face à un éditorial qui, me disais-je par-devers moi, n’était certainement pas très différent de ceux de même farine que nous sert La Presse, et notamment vous-même, depuis belle lurette. Mal m’en prit.

Bien qu’outré, je n’ai pas réagi formellement. D’ailleurs, à quoi bon puisque votre quotidien n’a jamais daigné à ce jour publier aucun de mes textes ? Mais comment s’en étonner alors que votre patron, M. Roger D. Landry, interdit à ses journalistes, au dernier référendum, de se prononcer en faveur de la souveraineté du Québec (et Vive la Liberté de Presse à La Presse…). Et si Le Soleil de Québec s’est parfois montré un tantinet moins obtus, c’est surtout Le Devoir qui, depuis dix ans, n’a pas hésité à de multiples reprises à présenter ma prose en page « Idées ». Cela dit pour souligner que c’est le texte de Mme Geneviève Moisan à votre attention qui, hier paru dans ce même Devoir, m’insuffle aujourd’hui la disponibilité d’esprit pour rédiger la courte présente également à votre attention (merci Madame).

Votre éditorial, Monsieur, est à mettre littéralement au dossier de l’anthologie des compréhensions perverses de la réalité politique québécoise. Mettre rigoureusement (sic) sur le même pied le discours surréalo-hystérique de nombreuses plumes du Canada anglais (dont ladite analyse du Dr. Rakoff et le livre de M. Martin ne sont que des illustrations parmi d’innombrables autres : il faut lire en effet les Diane Francis et autres William « Bill » Johnson) avec les quelques timides réactions de Québécois, d’ailleurs toujours, elles, au-dessus de la ceinture de la décence, relève, M. Dubuc, ou d’une profonde malhonnêteté intellectuelle ou carrément de l’inintelligence.

Si on voulait illustrer le propos, je dirais que si le centre idéal était constitué d’un point blanc immaculé, enveloppé de cercles concentriques approchant progressivement l’état de la bêtise — en l’occurrence le noir absolu —, eh bien vous opposeriez de façon simplement symétrique le cyan[ure ?] des Rociens au timide safran des Québécois. Et ce en dissolvant le tout dans la plus grande obscurité d’une argumentation molle à faire frémir, a fortiori chez un éditorialiste présumément de renom. Avec un pareil outil « euristique », Monsieur, vous justifiez tous les excès d’un côté, et condamnez ab ovo quelque réaction que ce soit, réelle ou potentielle, intelligente ou réfléchie (comme celle notamment de Mme Bissonnette dans son éditorial du 27 août) ou indûment [?] émotive, de l’autre.

Vous ouvrez les vannes au belligérant qui a perdu tout sens de la mesure en réduisant son discours, lénification au reste assez primaire, à la plus frêle des protestations de l’intimé visé par ce véritable intifada verbal. Sous le couvert de l’intelligence et du respect, M. Dubuc, vous dites qu’il est discourtois, inconvenant, répréhensible, que dis-je ? tribal !, de répondre au bazooka canado-anglais — Ô intempérance ! Ô extrémisme ! — par la bouche du tire-pois québécois. Or j’avoue bien humblement avoir une tout autre idée de la logique et de l’intelligence. De la symétrie aussi. Concentrique ou pas.

Bref, le Québec et les Québécois ne seront « blancs » (comme notre point central, bien sûr) que s’ils acceptent passivement l’océan de bêtise qu’on déverse sur leur tête. Et à leur tête, peut-être surtout. Crier « Maman ! » serait en l’occurrence déjà outrecuidance. Décidément, Monsieur, vous semblez avoir la fibre québéco-objective aussi solide que MM. Stéphane Dion et Daniel Johnson, ce dernier étant, comme on sait, le Chef de l’Opposition officielle « AU » Québec.

M. Dubuc, le sentiment que j’éprouve pour votre journal s’apparente à du mépris. Et ce parce qu’il méprise lui-même profondément les Québécois ainsi que son propre lectorat majoritairement indépendantiste quant à la QQ. Jusqu’à ce jour, et nonobstant nos profondes divergences d’opinions sur des idées aussi fondamentales que celles de Langue, de Peuple, de Nation et de Pays, vous échappiez à pareil jugement. Car je respectais l’homme que vous étiez et je respectais également, tout de même, votre plume.

Mais hélas, les jours se suivent et ne se ressemblent pas toujours.

Hélas ! il y a des jours où on ressemble à soi-même.

Salutations à vous.

Jean-Luc Gouin,
ce 18 septembre 1997

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Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 20h18