Le (kitsch) Capitole de Québec
Colonialisme économique et linguistique en Capitale

M. Jean Pilote
Directeur général
Le Capitole
Québec (Québec)
Télécopie : 418-694-9924

C.C. – M. Guy Cloutier, propriétaire de l’établissement (télécopie : 514-849-8298).

Objet : Spectacle de Gilbert Bécaud du 29 octobre 1998

Et maintenant (Delanoë)
Je veux te dire Adieu (Aznavour) -
Tu le regretteras (Delanoë).

M. Pilote,

Gilbert Bécaud connut ses premiers succès alors que je n’étais pas même au monde. Et je devins un « fan » de cet extraordinaire compositeur-interprète (puissamment épaulé par des paroliers superbes : Delanoë, Vidalin et Amade au premier chef) dès la prime adolescence, alors que mes ami-es lui préféraient alors les Beatles et autres Rolling Stones. Or et bien que friand — de Brel à Vigneault, par Félix et Ferré — de la grande chanson française, et possédant sa discographie complète, je n’étais jamais allé le voir sur scène. Aussi, au lendemain de ses 71 ans et après plus de 40 ans de carrière, il était plus que temps de tenter enfin de lui dérober quelques-uns de ses cent mille volts.

Et il fallait bien Bécaud pour me convaincre de revenir fouler le sol du Capitole… N’ayant plus désiré, en effet, y remettre les pieds depuis déjà longtemps (ça remonte à Pierrot Fournier il y a cinq ans ! lequel avait interprété magnifiquement le grand Brel en compagnie de l’orchestre symphonique de Trois-Rivières), je me suis résolu à y retourner à cette occasion. Ayant notamment en mémoire un Capitole parfaitement enfumé d’où on sort — des chaussettes au cuir chevelu par détour de la gorge et des bronches — empesté par les émanations de cigarette, j’osais croire que la situation avait évolué depuis (Loi Rochon aidant…).

Néné ! Certes, on demande toujours aux spectateurs, quelques secondes avant le début de l’entrée en scène de l’artiste, d’éteindre leurs mégots. Mais le mal est déjà fait. Et pour toute la soirée. Il faut voir le nuage opaque de fumée qui, tel un spectre monstrueux et nauséabond, nous empêchera de respirer les deux prochaines heures durant : aussi bien demander au sapeur-pompier d’éteindre son cigare avant de pénétrer les lieux de l’incendie… Risible, assurément. Mais surtout profondément irrespectueux à l’égard de l’assistance, sans compter l’hôte/sse étoile de la soirée (un Bécaud, lui-même invétéré fumeur en l’occurrence, ne change rien à l’affaire).

Mais le pénible désagrément ne s’arrête pas là. Je me souviens, lors de l’entracte de la prestation de Pierrot, avoir trouvé particulièrement insipide, à l’instar du produit proposé, de me voir offrir de la Canadian Beer à profusion alors qu’aucun produit authentiquement québécois, de qualité d’ailleurs supérieure, n’y était disponible : Anything but québécois… ? Qu’est-ce encore que ce comportement de sempiternel colonisé, m’étais-je dit en aparté — m’abstenant du même élan d’encourager pareille attitude en me contentant, ainsi que mon amie, de l’eau fraîche de la fontaine. (1)

Or, sur un autre plan, j’ai ce 29 octobre retrouvé exactement ce même atavisme qui spontanément accorde préséance au kitsch, sinon au n’importe comment, comme si le bon goût, le raffinement et l’intelligence esthétique (et en cela semblable à TQS et, de plus en plus, à TVA) devaient être absolument bannis de l’enceinte du Capitole. En effet, pendant les longues minutes d’avant-spectacle, nous eûmes droit à un choix musical (musique dite d’ambiance) quasi strictement d’expression anglaise qui allait — ô maladresse suprême ! — jusqu’à nous imposer des interprétations parfaitement quelconques (et toujours anglaises) de chansons du grand Gilbert lui-même… Et quoi encore : au prochain Vigneault, on nous fera entendre Patsy Gallant débitant Mon Pays dans la langue de Bill Johnson ??? Tout heureux d’aller à la rencontre du plus français des chanteurs français, l’auditoire se voit reçu par des insignifiances commercialo-anglo-américaines. Encore un peu, et on aurait eu à souffrir Radio Rock détente accompagnée de Coca-Cola et de sandwichs au Cheez Whiz

Quel affront au compositeur de Seul sur son étoile !

Bécaud n’avait pas encore prononcé un son que j’étais d’ores et déjà saisi d’une puissante envie de quitter les lieux sur-le-champ. Ma soirée était gâchée.

Bref, monsieur Pilote. Je n’avais pas mis les pieds au Capitole depuis une demi-décennie, pas même au restaurant Il Teatro qui constitue l’une des dimensions essentielles du Concept général. Je lui avais préféré le Grand Théâtre de Québec, le Palais Montcalm, la Salle Albert-Rousseau, la Maison de la Chanson ou l’Anglicane et autres Théâtre Périscope ou du Trident. Or croyez-vous maintenant que je sois disposé à me "faire brûler" de nouveau avant (au moins…) une autre décade ?

Le Capitole est un théâtre superbe et d’une grande beauté. Dommage que les spectacles qu’il administre ressemblassent trop souvent à des partys de polyvalentes.

Coke, Chips, Hamburgers… And whatever… !


(1) Nous nous en étions alors ouvert, ma compagne et moi, par le biais d’une lettre (datée du 14 octobre 1993) adressée à Mme Marie Savard, et dans laquelle nous exprimions la déception générale (hormis l’excellence de l’artiste) que nous procura notre soirée. Aucune réponse ou réaction ne s’ensuivit. Devant pareille arrogance par silence interposé, c’en était définitivement fait à nos yeux du Capitole…

4 novembre 1998
Jean-Luc Gouin


ChronologieSourcesCourrierIndexIndexIndex Géo

Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 20h22