(Ce texte a été publié initialement dans Le Devoir du 31 octobre 1998)


Halloween
Plaie ou plaisir de l’enfance ?

 

Les adultes sont déserteurs
Tous les bourgeois sont des Indiens
L’enfance, l’enfance…
Jacques Brel, L’enfance

ientôt l’Halloween. Aussi, aimerais-je porter à l’attention publique une modeste réflexion que je tins suite l’expérience de l’an dernier. Reportons-nous donc au… 31 octobre 1997, vers 19 h 45.

L’un de mes neveux, 11 ans, revient de sa course périphérique aux bonbons : c’est l’Halloween. Il étale son lourd butin sur la table. C’est un désastre ! Des kilos de sucreries à rendre malade des semaines durant un estomac d’acier. D’ailleurs, pour y avoir mis la main en chemin, notre petit homme a déjà des maux de ventre. Pour ma part, je grignote quelques « kisses » qu’il m’offre avec générosité. Or, en moins de vingt minutes, moi qui ai un appareil digestif à toutes épreuves, les maux de cœur m’assaillent et l’hémisphère cérébral gauche crie sa hargne.

Alors voici. Notre société est-elle à ce point déboussolée et amorale que l’on en soit à considérer comme tout à fait normal d’envoyer nos enfants se faire emplir (dans la joie) de produits dont les propriétés présumées alimentaires sont non seulement nulles (degré zéro), mais définitivement nocives pour la consommation humaine ? À une certaine époque on optait, sans lames de rasoir de préférence, pour la pomme et l’orange. On joignait alors le plaisir du sucre à la nourriture « intelligente ». Comment a-t-on pu déraper à ce point alors que nous savons tous que ces sucreries sont rien moins que destructrices de l’organisme ? Indigence d’imagination ? Ou bien nous est-il impossible, comme société, de faire de la fête de la fantaisie et de la couleur — la fête de l’enfant ! — une fête qui soit également l’expression d’un plaisir sain ? Les adultes ont-ils forcément besoin de consommer drogue et boissons hautement alcoolisées pour vraiment faire une boum mémorable ? La belle folie collective doit-elle être régressive, fatalement ?

Mais que l’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit aucunement de retirer à l’enfant un plaisir tout à fait légitime. Bien au contraire — dans une société tristement prosaïque et fonctionnelle comme la nôtre, où l’on exige en effet de nos enfants de se conduire en petits adultes —, j’espérerais une fête qui soit véritablement celle du rêve et de la démesure de l’imagination, dans une atmosphère poétique où la « pensée magique » enfonce les digues de l’autorité, dont parentale. D’ailleurs, y a-t-il plus touchant dans l’existence que prendre un enfant en flagrant délit de bonheur ?

Point n’est question ici, en effet, de retourner à la fameuse orange de nos grands-parents, même si à l’époque elle valait certes son pesant d’or. D’autre part, l’auteur de ces lignes (ni mère ou grand-mère, et pas même père-grand) n’éprouve nullement en la matière la nostalgie du type d’éducation rigide et restrictive d’autrefois. Le problème ne se situe pas du tout sur ce plan. Il s’agit plutôt d’identifier cet atavisme irréfléchi de société moderne — le « portez/ jetez (ou : mangez/ évacuez) » — qui semble associer intimement plaisir d’une part, consommation rapide et aveugle du n’importe quoi d’autre part. Or le corps étant le dieu de la société contemporaine, ne serait-il pas dans la logique des choses de le nourrir de nectar et d’ambroisie ? Congruence exige.

À cet égard, je fus témoin récemment d’une scène, disons, mélancolisante. Au restaurant, une enfant demande un jus d’oranges à l’hôtesse, et la mère de reprendre aussitôt : « Ne préférerais-tu pas une liqueur ? » Ainsi, à la requête prochaine de légumes et de pain de céréales, lui servira-t-on croustilles et coca-cola ? À heures choisies, un cinéma de Québec offre un forfait « pop-corn » / boisson gazeuse à prix d’aubaine. Pourquoi pas l’alternative d’un jus de fruits / muffin d’avoine, ou que sais-je encore ? Un peu, et on nous offrirait une cigarette !

Bien sûr, libre à chacun d’aimer ces denrées : point ici je vous prie de « police » de la gustation. Ce qui se révèle dommageable cependant, c’est d’infiltrer dans l’esprit de l’enfant, dès le plus bas âge, l’idée de la corrélation plaisir / dégradation (ou, en réciprocité : sain = désagréable, voire infect). « Mange tes légumes si tu veux avoir ton dessert », nous disait-on bambin. Or loin d’encourager l’hygiène alimentaire, pareille éducation confinait littéralement à détester carottes, betteraves et autres mets analogues, dès lors reçus comme des maux nécessaires en attendant… l’essentiel. Manifestement, l’Halloween telle que pratiquée aujourd’hui ne fait que propager, en symétrie, semblables inepties.

Aussi ce soir-là, ai-je vu dans les rues des enfants déguisés en sacs verts — mais oui assurément : déguisés ! —, et que l’on emplissait de déchets. Avec, bien sûr, la plus grande collaboration des parents… Or, tous perdons à ce jeu :

  1. L’éducation à la bonne alimentation en prend pour son indigestion.
  2. Des énergies et des sous qui pourraient être réorientés — et ce toujours avec l’objectif d’une plus grande joie pour les enfants — vers des activités nettement moins insipides quoique déjà fort sapides. Moins commerciales et mercantiles, aussi.
  3. Enfin, nous affichons de la sorte un véritable mépris de nos enfants en les envoyant à la quête de leur propre dénigrement.

Tous y perdent ? Non, pas tous ! Les gagnants, les uniques vainqueurs, ce sont les marchands et les producteurs de ces bonbons — vendus à prix d’or si l’on considère le coût risible de leur production, précisément parce qu’ils ne recèlent rien de nutritif ou de consistant. D’ailleurs, et on ne le sait que trop, à plus large échelle la même dynamique se reproduit tout le long de l’année : de la Saint-Valentin à la Noël, par les Pâques, la fête des mères puis des pères, et… pourquoi pas du Saint-Esprit ? Il est pathétique de constater, en effet, que ce sont les commerçants qui nous « rappellent », ô combien altruistement, de dire « Je t’aime » à nos proches. Dites-le avec des fleurs, des truffes ou un vison. Qu’importe. Mais dites-le surtout au son de la mélodie musicale de nos caisses enregistreuses. Or, si on disait : « Je t’aime ! » avec nos yeux, nos sourires et notre tendresse ? Tous les jours. Ou quand bon nous semble, enfin. Sommes-nous donc devenus des mécaniques à telle enseigne que même notre amour est dicté par le pouvoir de la marchandise ? De l’objet à l’abject, il n’y a souvent hélas ! qu’un tout petit pas.

Mais ce n’est pas terminé. Offrons-nous en prime — question d’habitude ? — la sujétion de notre langue. La plupart des sachets ramenés par mon neveu, en effet, portaient les mentions : Trick or Treat, Trick or Treat bag et, dans un franglais trop de chez-nous, Truc or Treatment. Pour rappeler les « arrêt / STOP » que tiennent en main les brigadiers d’écoles québécois ? ? ?

On aura donc eu droit, par l’Halloween, à la déliquescence à plus d’un titre. D’une part le corps-poubelle, d’autre part l’esprit pollué par une langue, disait notamment Félix dans L’Alouette en colère, « qu’on ne reconnaît pas… »

« Cherchons donc ce qui est le meilleur et non ce qui est le plus commun, » nous disait déjà autrefois le Sénèque de De la vie heureuse.

Jean-Luc Gouin


 Ce texte a donné lieu à un petit débat avec une lectrice, laquelle a toutefois préféré conserver l’anonymat dans le cadre public de la présente.


Chère Oiselle de Nuit,
[son courriélec indiquait un envoi nocturne…]

Je vous remercie d’avoir pris la peine d’exprimer votre avis. C’est toujours un peu, parfois beaucoup, éreintant de tenter de mettre ses idées en place dans l’intention de livrer ses opinions — a fortiori lorsqu’il s’agit de réflexions critiques à l’égard de positions que l’on ne partage pas, peu ou fort partiellement.

Cela dit, si vous relisiez attentivement l’article dont il est ici question, vous constateriez que nous sommes fondamentalement du même avis. Bien loin de vouloir « étouffer » le plaisir inhérent au pays de la gaminerie, je m’élève plutôt face à la réduction / récupération strictement sociale et commerciale dudit événement. Il en est de même, comme souligné, des autres fêtes disséminées tout au long de l’année : à quoi bon offrir des fleurs à son aimé-e à la Saint-Valentin, en effet, alors que l’indifférence, voire la bagarre, s’installe tout le reste des mois ? Ou à quoi bon commémorer notre Fête nationale… « american Music in Walkman » dans les oreilles…?

Permettez que je me cite :

Je prône la démesure, la véritable imagination, la poésie et même la pensée magique qui moque totalement jusqu’à l’autorité parentale… Or, avec ce diktat « social » des fêtes (un-e amant-e qui ignore la Saint-Valentin est, dans notre société, un mufle sinon, au mieux, un béotien…), on donne exactement sur le contraire de ce qu’on prétend valoriser. Aux antipodes de la folie et de la liberté, on se soumet tous — et nos enfants au premier chef — à une volonté purement mercantile et en quelque sorte légiférante sur les esprits et les attitudes.

Pour ma part, ce que j’entends partout, c’est ceci :

« J’exige que vous aimiez votre conjoint en février, votre mère en mai et votre père en juin ! Je vous conjure…. de vous amuser ! Je vous ordonne… d’être libre ! Et heureux ! Impérativement et solennellement : Jouissez ! »

Or, et plus spécifiquement (car cet aspect constitue une dimension particulièrement dégradante du phénomène) :

Bref :

Ce qui m’apparaît terrible — et à vrai dire : effrayant — c’est que nous en soyons désormais, comme société, à planifier (ou aplanifier ?) la démesure pour mieux la désamorcer. Et en définitive, loin de s’avérer la fête des enfants, l’Halloween se déconstruit en fête du fric et des marchands : fête d’une société policée (sens « matraque » du terme) jusqu’au fond des consciences. Société qui incidemment s’apparente de plus en plus au « Brave New World » de Huxley, lequel monde est parvenu à inoculer subrepticement, chez l’individu, la conviction que la Volonté du Maître (ce que je nomme « La Gifle invisible… ») se fond et se confond au plaisir propre dudit individu. Ce qu’ailleurs, et par ailleurs, j’appelle la Solution-dissolution — hélas impeccablement « finale ».

Le jour où les enfants décideront — eux-mêmes et eux-mêmes seulement — de la démesure et de la féerie auxquelles ils désirent s’abandonner en ce jour d’Halloween (ou tout autre jour choisi par eux), c’est dans une joie indicible (qui est la forme noble et suprême du plaisir) que je me plierai à leurs plus « déraisonnables » comportements. Et c’est avec eux — Ô folles Saturnales — que j’insulterai maîtres et enseignants, morigénerai les parents, me plongerai dans les plus abominables flaques de boue. Et m’empiffrerai enfin de chips (à bas les… croustilles !) et de coke.

Visiblement vous avez cru voir en moi, si vous me permettez la formule, un « voleur de plaisir d’enfant ». D’où à cet égard votre légitime et je dirais même lucide intervention. Or ma sourde colère stigmatise au contraire la dépossession adultiste et perverse du rêve et de l’imaginaire de l’enfant, dès lors réduit au rôle de « figurant » dans une fort mauvaise pièce sonnante et trébuchante.

Au plaisir réel, madame G, de lire à nouveau votre franc verbe.

Jean-Luc Gouin
Lac-Beauport en Québec
Ce même 5 novembre 1998


ChronologieSourcesCourrierIndexIndexIndex Géo

Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 20h23