Publié dans : « AO ! Espaces de la parole » (Vol. V, # 1, hiver-printemps 1999).
Le commerce des objets a terrassé
le commerce des hommes et des idées.
Mercure se doit à lui-même une franche et lucide mercuriale.
élaissant ici
la carotte, que dailleurs je ne manuvre pas très bien, je prendrai
le bâton du Pèlerin qui, en loccasion, théâtrale,
frappera trois fois à lécran de la télévisualité
québécoise. Dentrée de jeu jaffirmerai que le soussigné
nest pas un vieil homme nostalgique qui a connu le collège classique
et les études universitaires en Hexagonie. Maintenant en début
de la quarantaine, il a plutôt hélas été autrefois
« victime » de la polyvalente et du cégep.
Cela dit afin de préciser un peu le lieu mental doù il investit
par la présente son droit de parole.
Je prends la peine de pianoter clavier sur le sujet parce que, on mautorisera ce truisme, jestime extrêmement puissante linfluence de la télévision dans une société dite moderne comme la nôtre. Doù nécessité accrue dun réseau global de haut niveau. Je ne désire pas toutefois entrer dans le menu détail de ce débat large, éclaté, récurrent. Aussi à vol daigle jidentifierai succinctement trois handicaps majeurs quant à la qualité de notre télévision, et dont les autres aspects constituent à mon sens des émanations subsidiaires.
1 Dégradation « phénoménale » de la qualité de la langue (TQS au premier chef).
Et ce de façon généralisée, y incluant les émissions dinformation et de culture. Vocabulaire pauvre, syntaxe approximative sinon bancale, anglicismes de termes et de forme, barbarismes, solécismes et autres impropriétés, élocution relâchée, etc. Voilà notre lot. Lequel sinocule jour après jour, subliminalement, dans les cerveaux éponges de nos enfants. Comme pour les inviter joyeusement, et pour la vie, à linfirmité intellectuelle. Attitude qui au surplus, dans limmédiat, confine de façon marquée à la discourtoisie : non content du tutoiement généralisé on ira en effet jusquà évacuer, par exemple, les Il(s), Elle(s) et Tu pour donner dans : les « ya » ou les « yon » (il a, il y a, ils ont) et les « tas » (tu as). Nos Julie et nos Claire nationales incluses, à TVA. Le professionnalisme des gens correspond dailleurs souvent à leur niveau de langue. Photographie rapide, exemplative parmi cent : à un « Téléjournal / Le Point », je fus témoin de deux bourdes élémentaires en moins de cent vingt secondes. Les 300 affichettes de poésie aux Trois-Rivières se retrouvaient, disait-on, jusque dans les « Fast Food »; puis ensuite, le spectacle de Sol le magnifique devenait : « Je persiste et je signe » (par opposition à lexact : « et je singe »). Des erreurs semblables, dignes détudiants en première année de journalisme, on ne voyait pas cela il y a quelques années. Surtout pas à Radio-Canada. Maintenant, cest la norme Cest Stéphan Bureau, lecteur-animateur et journaliste crédible, qui doit ronger son frein à linstar de lauditeur bien sûr en prêtant stoïquement loreille et lantenne à de pareils collaborateurs. Appelons cela : linformation informe, voire mésinforme (sens épithétique). Quelque légères que fussent les importunes infortunes en ces occasions particulières.
2 Déficience sinon déliquescence de la programmation (TVA au ban).
Chez TQS, outre une qualité de langue qui sombre même dans la catastrophe parfois, cest carrément la déchéance. TVA, qui sétait beaucoup améliorée depuis une douzaine dannées, « recommence » depuis environ trois ans à humer les moisissures du sous-tapis en imitant de plus en plus cette TQS. Symptomatique : les profits ont emboîté le pas illico TVA constitue la très grande déception des dernières années. Par delà une qualité linguistique qui se déliquesce (sauf chez quelques-uns qui tentent désespérément de « sauver les meubles », tels les héroïques Pierre Bruneau, Sophie Thibault ou Jocelyne Cazin), on a désormais droit, tout comme chez Quatre-Saisons, à une télévision quasi strictement étatsunienne qui parle (enfin presque, ou à peu près) français : des US soaps insipides lavant-midi, laprès-midi et même (for sure !) en soirée, entrecoupés de films exclusivement américains (on réserve peut-être 8 ou 10 % pour le cinéma mondial non-étatsunien dont le québécois et le français ). Chez TQS et TVA, le monde est clintonien. Il me semble me faire dire constamment : « USA IS THE PLANET ». Et la culture correspondante à lavenant : de limage plus que de lintelligence, du sens moins que du sang, beaucoup de violence (cest dun extrême infantilisme que cette obsession pour la tuerie et les armes à feu) et, enfin, des comédies le plus souvent simplistes et sans réelle imagination sauf celle des effets spécieux. En un mot : la mondiaméricanisation sous le couvert de la mondialisation, la dictature sous lemballage de l« ouverture ». Jusquà mon câblodistributeur (C.C.A.P.-TV, entreprise québécoise) qui achemine de la publicité qui na rien, mais vraiment rien de chez-nous (toutes les illustrations toutes renvoient à des films américains), ainsi que des calendriers et autres agendas qui annoncent le Saint-Patrick Day et le US Independance Day en prenant bien soin, concurremment, d« oblitérer » la fête nationale du fleurdelysé Tel est le jeu auquel se prête « notre » télévision. Privée ou quart publique. Comme on dit : quart monde.
3 Propagande « fédéralisante » auprès de lauditoire québécois (Radio-Canada / RDI aux barricades).
La société Radio-Canada, qui néchappe pas aux critiques précédentes, mais dans une moindre mesure ou plus ponctuellement, tombe surtout quant à elle dans la propagande pro-canadian. Cétait assez subtil il y a quelques années. Cela en devient maintenant grossier. Des unifoliés et des « CANADA » immenses, partout et constamment (on croirait voir un cerf dAmérique faisant ses marques aux trente mètres) ; on invite Julius Grey ou William Johnson (seuls et sans « contradicteurs ») pour discourir « objectivement » de la langue française au Québec ; François Lépine comme faire-valoir de Pierre Elliott Trudeau des heures durant (en rediffusion SVP ! ce dernier été) ; Robert-Guy Scully gourmandise devant un Canadian « célèbre et fortuné » comme votre présent interlocuteur devant une tarte-maison au sucre à la crème Une pareille télévision est devenue littéralement le bras droit souverainement gauche de lÉtat fédéral. À un cheveu, blond et frisé, de la République bananière. Cen serait risible si ce nétait si dramatique au plan de la vie démocratique. Le Canada est-il en voie, tout soft quelle soit, de devenir une tyrannie ??? Et pas même éclairée (En revanche, je dois admettre que RDI sest fort bien acquittée de sa tâche lors des Élections québécoises du dernier automne. Visiblement Geneviève Asselin et Jean Bédard, entre autres, ont réussi avec brio et fermeté à tenir ce fameux Canadarm à distance de lobjectivité et du professionnalisme dont lauditoire était en droit de sattendre).
* * *
CODA. Le paradoxe en tout cela, cest que Télé-Québec restât la grande mal aimée de notre télévision. Or, cest elle qui certainement savère « la plus moins pire ». Elle dérape un peu, certes, lorsquelle va chercher Martineau, Dutrizac et cie (comme pour « faire un peu TQS » ?) ; mais si elle sest « défraîchie » elle aussi quant à la qualité de la langue (avec ces derniers notamment), elle cherche désespérément (nonobstant un budget dérisoire eu égard à ses compétiteurs) à contourner la médiocrité que les Martineau, Dutrizac et Fabienne Larouche (je pense ici notamment à un « Droit de Parole » dil y a quelques mois où ceux-ci étaient invités) confondent avec le respect des auditeurs et la liberté de choix !!! Et le « paradoxe dans le paradoxe », ô viscosité paralogique, cest quune superbe professionnelle du petit écran comme Anne-Marie Dussault sensibilité, intelligence, vivacité desprit et de tempérament, « objectivité », raffinement, charme et beauté (ce qui, disons-le sans détour ou complaisance, nest pas un handicap en télévision ) soit elle-même « tassée » dans une misérable petite heure à laudimat peaudechagriné. Également, que faut-il penser de la disparition télévisuelle dun autre bijou de type « dussaultien » en la personne de Suzanne Laberge ? Françoise Guénette aussi, autre femme de solide calibre ? (les meilleurs, dailleurs, sont pratiquement tous des femmes, mais cest là une autre histoire )
Bref. Dans le coin droit : un lourdaud Joël Legendre, tous les jours au « Flash » de TQS à heure de grande écoute (ou, indifféremment, Martin Matte aux « Fils à papa ») débitant leur potinage sous-québécois-anglo-quasi-français-approximatif. Dans le coin gauche : le poids (fine) mouche Anne-Marie, abandonné par ses entraîneurs avant même le tintement du gong. Voilà très exactement lallégorie de notre québécoise télésansvision. Les pauvres Legendre / Matte et autres Marie-Louise Arsenault nont pourtant, rigoureusement, « rien » à se reprocher : ce nest tout de même pas leur erreur à eux, ou elle, si leur employeur (la famille Pouliot hier, Quebecor maintenant), ainsi que le directeur de la programmation de la chaîne, les trouvent « parfas ». Comme quoi il suffit parfois dune seule chaîne pour se mettre aux fers.
Mais Richard et Fabienne appellent cela plutôt LIBERTÉ et refus de lélitisme
Impromptu soudain vers la radio Notre télévision est devenue une immense « Radio Rock-Détente » (car Radio et Télévision ne sont bien sûr que les faces sociales dun même Janus). Laquelle « R-D » réussit à nous momifier quotidiennement lesprit jusque outre la plupart des aires publiques (épiceries, pharmacies, centres commerciaux ) dans les attentes téléphoniques, les établissements de santé (dentistes, médecins, CLSC et hôpitaux inclus), voire le Palais de justice de Québec ! Sans compter, lessivage mental qui participe carrément de la cruauté psychologique, les milliers de travailleurs condamnés (« La radio boulot ») à supporter pareille « ambiance » agressante le jour, la semaine, le mois, lannée durant Décidément, il y a des syndicats qui acceptent nimporte quoi. « Rock-Détente » et ses analogues, dis-je. Qui sont la TVA-TQS péripatéticienne, partout au Québec, des ondes radio MF :
Quand y entend-t-on, en effet, Félix, Vigneault, Pauline Julien, Raymond Lévesque, le Gauthier du « Grand Six-pieds » ou du « Plus beau voyage », le Dor de « La Manic » et d« Une boîte à chansons », Léveillée, Jacques Michel, Lelièvre, les interprétations de Monique Leyrac ? Quand nous offre-t-on Brel, Brassens, Piaf, Gréco, Anne Sylvestre, Ferré, Ferrat ? Ou les Aznavour et Bécaud extraordinaires dans leur répertoire élargi à plus des deux ou trois mêmes compositions ?
Jen suis parfois à subodorer lexistence dun complot ourdi par la CIA-RCMP, dans le but damollir lesprit des citoyens du pays des Myriam Bédard et des Maurice Richard. Mais on ségare
décembre 1998
Jean-Luc Gouin
Dernière mise à jour : 22 septembre 2000, 17h40