L’excellentissime médiocrité

Objet : le Réseau de télévision « Quatre-Saisons »

ai trois jeunes enfants et, en ce qui concerne la télévision, il y a chez moi deux règles à suivre : pas de TQS et pas d’émissions violentes (sauf exceptionnellement, et en présence ou de la mère ou du père). Aujourd’hui, je vais prendre quelques minutes pour vous expliquer la « règle TQS », quoique ces deux règlements n’en fassent qu’un le plus souvent — TQS étant la championne des séries télévisées et des films violents diffusés au Québec…

C’est par hasard (par erreur, devrais-je dire) que j’ai syntonisé l’émission « Flash », ce vendredi 2 mai, vers 18 h 45. Or en moins de 40 secondes, un jeune homme(1) s’est exprimé de façon telle que ma fille de 7 ans aurait passé, auprès de lui, pour une prodige de la langue française! Faisant présumément un reportage sur des potins parfaitement insignifiants, cette personne nous a donné du « bumpers » (plutôt que des « flotteurs »), du « face lift » (plutôt qu’une « chirurgie esthétique faciale » ou autre équivalent) et même un anglicisme de forme avec un pitoyable « passé date »… Tout ça en moins d’une minute. Et le reste du phrasé à l’avenant, bien sûr. Je ne puis annoncer le nom du « chroniqueur », la nausée m’ayant imposé de fermer le téléviseur sur-le-champ.

Je ne comprends pas qu’un réseau de télévision puisse sombrer dans la médiocrité au point de rémunérer un homme pour s’exprimer comme un illettré ou, à tout le moins, comme un individu qui aurait la culture et l’âge mental d’un enfant. C’est carrément révoltant — et dégoûtant ! — d’offrir en pâtures à votre auditoire des propos [dé]structurés de la sorte. Il m’est d’avis que TQS réussit parfois en une seule émission de 30 minutes à bousiller, chez nos enfants, l’équivalent d’une semaine d’enseignement scolaire. On comprend mieux ensuite que l’étudiant « universitaire-type » de 23 ans ait de la difficulté à construire une phrase réellement intelligible et non grevée de déficiences multiples. Et ne parlons pas de l’élocution. On ne l’avait pas invité à écouter mesdames Anne-Marie Dussault ou Madeleine Poulin : on a sans doute préféré, son enfance durant, le crétiniser sans rémission sur TQS.

Ce mépris de la langue française, révélant au grand jour un irrespect profond de votre auditoire, constitue à mes yeux l’authentique marque de commerce (vous diriez sans doute : trade mark) de Télévision Quatre-Saisons. Même les créneaux dits « sérieux », comme l’information, quoique dans une moindre mesure, n’échappent pas à cette complaisance du relâché et de l’approximatif. En un mot: du n’importe quoi n’importe comment.

J’ai pris le temps de vous exprimer ma nausée et mon indignation. Hélas, l’exemple que je vous apporte n’est qu’une illustration de l’ensemble de votre programmation. Parler correctement — je ne dis pas : parler littérairement! — semble être un véritable tabou chez TQS. Nom de nom! Est-ce la longue promiscuité avec CTV qui vous a amenée à piétiner de cette façon votre propre langue qui est également celle des Rivarol et des Chateaubriand? — cette langue, aurait dit Félix, « qu’on ne reconnaît plus »… chez TQS.

Pour en venir d’un commun accord familial à « interdire » TQS dans notre foyer — véritable Cheval de Troie de ce qu’il nous reste de culture au Québec —, il fallait que votre médiocrité soit pour ainsi dire généralisée et quasi constante. Et comme la forme épouse toujours un fond (voire un bas-fond), je vous exempterai de mon opinion sur le contenu global de votre programmation. Je suis convaincu que vous en avez d’ores et déjà une cartésienne idée.

Bref. Pour de jeunes esprits, forcément en apprentissage (et notamment de la langue), j’estime Quatre-Saisons en soi plus néfaste encore que n’importe quel film d’horreur ou de pornographie. Pour moi, leur présenter TQS serait comme les initier à la cigarette — celle-ci s’occupant de leur siphonner un peu de vie, celle-là travaillant ferme à leur polluer l’esprit.

Mes salutations les plus consternées,

Jean-Luc Gouin

Ce 2 mai 1997


(1) J’ai su plus tard qu’il s’agissait de Joël Legendre (NdA).


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Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 20h13