Le Devoir



Où sont les limites du laisser-dire ?

La québécophobie déferlante au Canada anglais prépare la guerre

Daniel S.-Legault
Rédacteur en chef du magazine
VO : Vie ouvrière

Ce texte est reproduit du numéro d’été 1997 du magazine VO : Vie ouvrière.

aciste. Fasciste. Intolérant. Depuis quelques années, les accusations vont en s’amplifiant. Le « presque-OUI » d’octobre 1995 a inauguré une nouvelle véhémence. Mais plutôt que de se faire ici, sur la place publique, le procès du « Québec », société, gouvernement et population confondus, se fait ailleurs. Dans notre dos. Politique linguistique et projets indépendantistes sont évidemment les principales pièces à conviction.

Dans l’année préréférendaire, le Financial Post proposait d’emprisonner Parizeau pour haute trahison, Peter C. Newman de Maclean’s demandait soutien de l’Armée canadienne pour combattre Parti québécois. La correspondance ouverte sur Internet est très animée : par exemple, un monsieur soutient que Lucien Bouchard est payé par Washington pour démanteler le Canada et que sa bactérie mangeuse de chair lui a été inoculée par des agents de la CIA pour à la fois en faire une légende de l’indépendance et pour le faire taire. The Ottawa Sun compare le PQ et le BQ au Front national français. Les plus insidieux parlent de la « ghettoïsation » du Québec. Les grandes gueules du prolo appréciées par les tribunes publiques canadiennes font régulièrement du mange-québécois. Elle trouve facilement preneur, cette image du Québec plaignard profiteur des rentes et subventions fédérales, ethnocentriste, raciste et ennemi des libertés individuelles.

Le Boston Globe affirme en « une » que « les séparatistes font fuir les anglophones et chuter l’économie » et cite un psychologue prétendant que la moitié de la population, inquiète, ne dort plus la nuit… (cité par PC, Le Devoir, 26 mars 1997). Le Mexico City Times, le Wall Street Journal, le Scottland On Sunday, The Economist, le Baltimore Morning Sun ont contribué à la charge. Les exagérations sont montées en épingle, relayées de démagogues en médias. Même des fédéralistes comme Jean Paré (de l’Actualité) et Roger D. Landry (de La Presse) s’inquiète des répercussions de ces airs de radio rwandaise. Où sont les limites du laisser-dire ?

Tant que c’est la populace qui invective individuellement, cela est pratiquement incontournable. Les journalistes, rappelons-nous, avaient découvert que les piétineurs de drapeaux québécois à Sault-Sainte-Marie étaient l’un le mari divorcé d’une Québécoise francophone, l’autre, un Anglo-Québécois en chômage. Rien de très réfléchi comme motivations. Mais quand les abus langagiers viennent à répétition, du président de l’Association olympique canadienne ou de la rédactrice en chef du plus gros journal financier du Canada (The Financtial Post), largement diffusé à travers le monde, le problème peut avoir des conséquences graves.

La majeure partie des populations mondiales ne connaîtra jamais le Québec que par leurs propres médias. Et s’en fera une image rapide. L’armée états-unienne débarquerait demain matin au Québec (ou l’Armée canadienne, comme en 1970) que bien des gens, à travers le monde, rangeraient spontanément l’information dans la catégorie « bonnes nouvelles ».

Clennett l’allumette

La spectaculaire altercation Chrétien-Clennett de l’an dernier est révélatrice. Dans un premier temps, les manifestants anti-chômage à la fête du drapeau canadien ont été qualifiés de « union goons » (fiers-à-bras syndicalistes) par Ottawa. « Ils ne m’avaient pas regardé » nous dit le mince Bill Clennett avec humour. L’explication ne suffisant pas pour diminuer le capital de sympathie pour Clennett (ou le capital d’antipathie pour Chrétien), c’est dans un deuxième temps que Sheila Copps découvrira de supposés « séparatistes déguisés en chômeurs ».

La dame en blanc et rouge eut beaucoup plus de succès dans ce plaidoyer : les semaines suivantes, le répondeur téléphonique de Bill Clennett enregistrait insultes, remontrances et menaces de mort. « J’ai senti, dans cette histoire-là, que les relationnistes du gouvernement fédéral étaient mieux outillés et plus forts que nous », conclut Clennett.

Le 27 novembre 1996, Bill Clennett répondait aux inepties de Diane Francis dans les pages du journal Le Droit, dénonçant l’« escalade verbale » et un « glissement vers une spirale dangereuse de déshumanisation de l’adversaire qui a conduit aux moments les plus sombres qu’a connus cette planète ».

Réseau – lument

Plusieurs fédéralistes durcissent la ligné. Les anglophones du Québec ont choisi, presque en bloc de rester Canadiens majoritaires, et la peur du changement leur donne des dents. Ils prônent un Canada paternaliste et revendiquent pour le Québec le tough love. Comme le débarquement fédéraliste préréférendaire, qui disait officiellement « We love you » et pratiquement, sur le terrain, « Don’t break our country, bastards ». Le. Québec entier est torpillé pour crime de lèse-majorité. Comment expliquer l’ampleur de ces attaques ? Elles sont nourries d’ici. Et relayées.

Quand le journal états-unien Foreign Affairs parle du Québec, il parle de partition et cite Diane Francis. C’est Howard Galganov et Mordecai Richler qui sont interviewés par un journal de Francfort. C’est de Montréal que CJAD met en ondes ses tribunes téléphoniques. C‘est ici que Conrad Black a radicalisé le seul quotidien anglophone. C’est le cabinet montréalais Hainen Blaikie (et P. É. Trudeau) qui prend gracieusement (?) la défense de Esther Delisle dans sa « revisitation » de l’histoire. C’est Bill Sullivan, le président de la St. James Society de Montréal, qui annonce « un gigantesque Oka » en cas d’indépendance.

Accuser – condamner

Ironiquement, c’est en Allemagne et en Italie qu’a le plus été relayé, depuis un an, ce discours anglo-canadien. Ces deux pays, qui ont connu la tentation fasciste, ont-ils une conscience à se refaire ? Paul Létourneau, professeur d’histoire allemande, écrivait au Devoir : « Le peu d’Allemands qui s’intéressent à l’étude de la société canadienne œuvrent le plus souvent dans les instituts d’anglais ou de sciences politiques. Ainsi, ils appréhendent notre problématique principalement à travers les médias de langue anglaise au Canada… » et déplore « le déséquilibre causé par l’absence d’auteurs québécois, alors que les relations Québec-Canada constituent un thème privilégié ». Dans les deux pays, le Québec vient de fermer ses représentations officielles…

Le racisme dévie toujours l’objet du mépris : on a médit sur les juifs plutôt que sur les pouvoirs financiers. On confond l’Arabe et le terroriste. Les accusations de racisme sont comme celles de crimes envers les enfants. Insidieuses, elles condamnent en même temps. Une défense complète est impossible.

Les Québécois ont la fibre coupable facile des colonisés. Quand Alain Bihr, du Monde diplomatique, est venu examiner la situation, il n’a retenu que l’examen de conscience d’une gauche souverainiste conciliante à l’excès (juillet 1995, pages 6 et 7). Plus récemment, un groupe de défense des droits des locataires de l’ouest de Montréal a refusé de participer à une manifestation autour des maisons très cossues de Westmount, de « peur que cela soit interprété comme de l’anglophobie ». Solidarité et positionnement anglophone ? Ou peur des réactions canadiennes ?

La panacée unique

Bien sûr, l’histoire des deux solitudes est jalonnée de conflits qui ont laissé des cicatrices. Débats sur la conscription, sur Meech et Charlottetown, sur le libre-échange avec les États-Unis, le Québec a prouvé souvent sa spécificité, et des priorités différentes. Selon un sondage récent effectué pour le magazine Report on Business, les gens d’affaires québécois sont de loin les seuls au Canada à souhaiter majoritairement que l’État gère les casinos et les vidéopokers (rapporté par Commerce, décembre 1996, page 8).

Par-delà la Constitution canadienne, c’est la différence qui est visée, c’est l’intervention étatique. Le credo néolibéral s’accommode très bien de la pensée unique, de l’anglicisation de la planète, des vastes marchés de libre consommation. Au point de confondre cette liberté individuelle ; et la démocratie. Pour le néolibéralisme, la démocratie équivaut exactement au degré d’absence de 1’État, qui doit, tout au plus, assurer l’ordre. Le président états-unien Bill Clinton ne parle ainsi plus que de « démocratie de marchés ».

L’étiquette de social-démocrate appliquée au gouvernement Bouchard nous fait sourire (ou pleurer). Le « déficit zéro » de Bouchard–Landry et les compressions dans la protection sociale ne sont pas invoqués pour condamner les choix inhumains qui la jalonnent mais pour s’inquiéter de ce qu’un Québec, avec une nouvelle santé économique (!), pourrait être plus majoritairement indépendantiste. L’antiquébécisme se nourrit de ce qui reste des lois 101 et 78, du monstre Hydro-Québec, de la Caisse de dépôt et de placements.

Quand Diane Francis parle de la création de la Caisse ou de l’aide du gouvernement dans la vente de compagnies états-uniennes à des intérêts québécois, il s’agit de stratégies « interventionnistes, non nécessaires et injustes » (page 15) : l’interventionnisme prend une stature criminelle. Notre ami Claude Picher lui-même, de La Presse, lorsqu’il discourt sur la « perception, à l’égard du Québec, terriblement négative par les temps qui courent », déplore les cotisations sociales de nos entreprises (mardi 6 août 196, page C3).

Gilles Rhéaume est d’accord avec cette analyse. Selon lui, la gauche canadienne se distingue, et le NPD est le seul parti politique canadien, outre évidemment le Bloc québécois, qui ne carbure pas au « bashing anti-Canada-français ». Et si la si la situation est moins désespérée en Europe qu’en Amérique, c’est à cause d’« une plus grande sensibilité aux aspirations culturelles » des Européens. Le sociologue Gary Caldwell fait des liens semblables en constatant la nouvelle culture politique canadienne de type républicain, reposant sur les libertés individuelles.

Ouvrir les vannes

Cette atmosphère de WWF (World Wrestling Federation) empêchera toujours les Québécois francophones de souhaiter plus de contacts avec la minorité anglophone, une meilleure représentation dans la fonction publique, une meilleure attention aux activités culturelles, etc.

La réplique au bashing anti-Québec doit être généralisée. Lorsque, par hyperbole ou méconnaissance, un quotidien de Boston, en mars dernier, a fait sa « une » de la guerre des motards au Québec (à l’étranger, on confond souvent la ville et la province !), c’est le directeur des communications du ministère du Tourisme qui a demandé rectification. L’intérêt, alors, était clair : les retombées économiques du tourisme…

À la même époque (mars dernier), notre ministre des Relations internationales, à Québec, semble avoir pris conscience des besoins. L’appareil diplomatique québécois a aiguisé ses crayons et répond plus souvent aux détractions les plus abusives. Mais le gouvernement n’a pas beau jeu…

On connaît chez les attaquants une pomme de discorde. Alors que Diane Francis fustige le bilinguisme canadien et les coûts du français hors Québec, les anglophones québécois souhaitent moins le retrait de l’État de cette « protection » des minorités ! Les Franco-Canadiens sont, à ce jour, des otages bien silencieux.

Il faut maintenir des liens avec l’extérieur du Québec, en créer d’autres. À travers la population canadienne. À travers la gauche canadienne. À travers la francophonie. Sur l’autoroute électronique. La mondialisation des communications, inévitable, doit se faire en comptant sur la tolérance et la différence, conte la dictature d’une pensée unique.


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Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 23h12