I. Titre: Lérotique du corps-Dieu dans la Relation autobiographique de 1654 de Marie de lIncarnation
II. Nature du sujet étudié:
ujourdhui, aucune
représentation du corps nest unitaire: philosophie, psychologie,
sociologie, et science peuvent définir lexpérience corporelle,
mais cest avec la littérature et la psychanalyse que nous voulons
travailler ici. La psychanalyse sintéresse aux problèmes
posés dans le langage, par le langage; elle sattache donc au corps
en ce quil est un corps parlant. Le corps fonctionne avant tout dans le
langage, dit Lacan. La psychanalyse institue le corps comme langage et
traite du corps dans son énonciation. Or, en littérature,
de quel corps sagit-il? Il sagit dun corps construit et fictif, cest-à-dire
dun corps travaillé par le langage et offert à linterprétation.
Toute lecture est interprétative. Et linterprétation est
fondamentale dans la constitution de lobjet littéraire. Du corps
de chair au corps de fiction, il y a plus dun lien, nous apprend la psychanalyse.
Le corps réel et le corps textuel sont constitués par le
langage. Et le corps est de même essence que lécriture: un
objet écrit.
Dans ce projet de mémoire, nous voulons placer la notion de limage du corps sur le terrain de la psychanalyse qui pose le corps vécu dans le registre du signifiant qui relève de linterprétation. Cest ainsi que, nous plaçant dans une perspective lacanienne, nous voulons voir comment le corps mystique de Marie de lIncarnation dans sa Relation autobiographique de 1654 advient au registre du signifiant. On sait que cest Lacan qui a inscrit le sujet dans la problématique du signifiant (cest la théorie structurale). Plus exactement, nous voulons essayer de montrer comment se construit ce corps féminin mystique. Le travail consistera donc à découper morceau par morceau ce qui suppose un juste découpage à partir duquel naîtra un nouvel intelligible (Barthes) et à élaborer le «corps à venir spirituel» (de Certeau) de cette femme mystique du XVIIe siècle, et, ce faisant, de se familiariser avec la représentation littéraire du corps en psychanalyse.
Aussi bien, quen est-il du corps mystique? Le corps mystique nous permet de penser ce quil en est du corps sexué, plus particulièrement du désir, de lAutre, de la jouissance, de la souffrance, du langage et de la Loi. Lattitude mystique trouve dans la foi le moyen dexalter une sexualité (Andrieu); mais encore et plus exactement une «érotique du corps-Dieu» (de Certeau). La spiritualisation du corps saffirme en même temps que sémancipe la vision du désir; elle nest que lenvers de la sexualisation.
III. Méthode: démarche que jentends poursuivre et base théorique qui la soutient:
La méthode employée est la psychanalyse littéraire. Nous analysons la textualité: structure, narration, facteurs rythmiques et syntaxiques avec le repérage de chaînes de signifiants et des effets de corps dans la logique du désir mystique: un corps écrit et traversé par lécriture de lAutre dans un désir de transmission.
Le sujet mystique: entre intérieur positif et extérieur négatif:
Le corps mystique se joue dans le registre du dedans et du dehors. Ainsi, Marie de lIncarnation est beaucoup dans les effets de corps et accorde beaucoup dimportance aux surfaces du corps. Les mystiques disent leur expérience par les sens du corps (Beaude), et le dehors du corps est ce quil faut mater. Une des démarches mystiques, en effet, consiste à contrôler les sens «vue mortifiée, oreilles bouchées ( )» (p. 74) et à éliminer limage (Buci-Glucksmann). Marie, à travers une profusion lexicale, accorde beaucoup dimportance aux sens: voir, entendre, toucher et sentir. Nous essaierons de montrer comment ces sens participent dun langage propre à lexpérience mystique de Marie. Sens repérables dans le texte, et mis en uvre dans des actions, des mouvements, des dires pour encrer la réalité charnelle du désir mystique qui sexprime en termes corporels. Car ce qui est mis en place entre Dieu et Marie, cest la nuit des sens où la mystique senfonce pour aboutir à la lumière. Les mystiques parlent le langage de la nuit (Beaude). Ainsi la langue de Marie foisonne doxymores et dinversions où, par exemple, pour rejoindre le haut céleste, elle choisit le bas: «choses abaissantes et humiliantes» (p.88) et mortifications.
Le discours de Marie est enclavé dans une gestuelle qui imprime une méthodologie qui consiste à neutraliser le corps (Vaillancourt). Lextériorité du corps est vécu comme étant négatif. Il sagira ainsi de repérer ces lieux de corps mortifié, notamment sur le plan de la gestuelle et au niveau de la représentation de lespace (il y a érection dune frontière entre la surface et lintérieur du corps), et de montrer comment cette entreprise de destruction, de dissolution charnelle se fait sous le registre dun aveuglement des sens, de lascèse et des mortifications qui constituent autant de façons douvrir le corps; corps ouvert également par le discours mystique qui oblige à morceler le langage, à dire lettre par lettre. Ce corps troué par lAutre devient un corps-écritoire décelable au niveau de la structure. Le texte se construit par morceau, puisquil faut toujours en référer à lAutre: lambeaux des psaumes, maximes pieuses, bribes du Cantique des cantiques. Plus généralement, il y a mise à mort de ce qui est de lordre pulsionnel et du désir; le sacrifice nécessaire pour être mis en présence de lAutre (Dieu), le dedans, vécu comme un intérieur positif.
Marie laisse de côté son corps pour déplacer son intérêt vers lâme, vers le dedans, «où est le cabinet et le siège de Dieu» (p. 267). Car le dedans, nous allons le voir, cest le lieu de la rencontre et de lunion, le mariage avec Dieu. Ce mariage consiste à incorporer Dieu jusquà ses effets: lextase. La réalité charnelle du corps extérieur est donc extrêmement importante pour que se vive le mariage mystique. Ainsi, on pourra essayer de voir si la saisie mystique ne serait pas celle dune «excentration», cest-à-dire lexpérience dun être dont le noyau pourrait bien être à la périphérie du soi, là où Dieu lenveloppe: Dieu est absent, mais il laisse des traces, des «touches», des «impressions» sur le corps de Marie. Cest dans ces traces laissées par lAutre que sinscrit la jouissance (Leclaire). «Cest par lécorce que jexiste, une écorce qui est lexistence absolue dun Autre.» (Anzieu). Nous allons repérer les réseaux de signifiants montrant ces effets de corps (visions, prosternations, révulsions, etc.) qui indiquent que Marie est beaucoup avec lAutre par cette écorce, ce contenant de peau mortifiée. Paradoxe de létat mystique: le vrai dedans de Marie pourrait bien être un dehors à lintérieur duquel elle est (Anzieu).
Sous le signe de la mère:
Cet enveloppement pourrait dès lors renvoyer à un espace maternant où, comme le nourrisson, Marie nexisterait que parce quil y a cet Autre (Dieu/la mère) qui lenveloppe. Aussi, en repérant et expliquant de quelle manière se vit la notion despace-temps chez Marie, nous essaierons de voir ce que peut signifier la vie cloîtrée: un enfermement volontaire qui pourrait permettre de renvoyer à un espace maternant où Marie peut «sabandonner à corps perdu entre les bras de Dieu». Ainsi dit-elle, après son entrée au couvent: «il me semble que jétais devenue enfant» (p. 177). Cet abandon, selon Théry, nest pas sans évoquer un lieu paradisiaque et quasi utérin. Marie, lorsquelle est en «colloque amoureux» avec Dieu, nie lespace et le temps en établissant une relation sans intermédiaire de la présence, comme le nourrisson avec sa mère: «(Lorsque) lesprit et le cur font leur colloque, que tout le monde soit présent, rien nest capable de la divertir» (p. 117). Il y a aussi limportance de la métaphorisation liée aux «mamelles de lÉpoux» (p. 174) et au «sein du père» (p. 196). Lexpérience mystique semble bien être une réactualisation de la relation fusionnelle mère-enfant comme le dit Michel Ledoux, et renvoyer au corps de besoin à partir duquel naît le désir. Rappelons ceci: la faim survient avant le désir du sein. La position orale du désir naissant prédestine lenfant à sattacher au premier objet qui se présente: la mère. Mais de la mère, pour naître comme sujet, il sagit toujours de sen détacher. Or, cette catastrophe du décramponnement ne peut se faire que dans la douleur. Le corps humain, nous apprend la psychanalyse, est primitivement appelé par la souffrance. La souffrance fait partie de la fête!
Corps: lieu de souffrance:
Le cri, cest la première chose que fait le sujet humain en venant au monde. Et, pour la mystique, Dieu fait crier. Nous essaierons de montrer comment lintimité du corps de Marie se dit et sécrit nommément par identification à la souffrance du Christ. Ses peines et ses austérités la lient à Dieu dune façon très suave (p. 117). Chez Marie, cest par les plaies, les fissures que sengouffre lAutre. Ces ouvertures sont le lieu dune écriture. Si elle écrit, cest de son corps. Ainsi ascèse, jeûne et mortification sont le support dune ressemblance avec le corps divin (Le Brun). Chez la mystique, la foi séprouve dans la souffrance. Lintérieur de la mystique est le lieu dune parole substantielle (Vuarnet), car sans manger, sans boire, sans dormir, en effet la mystique est comblée. Aussi, si la «sainte communion» est la seule véritable nourriture qui permet à Marie de reprendre des forces (Comby), le symbole eucharistique creuse labsence (Le Brun). Mais ce manque nest pas négatif, au contraire, puisque manque et désir sont corrélatifs (Vergote). Nous essaierons de voir en quoi la relation de Marie se joue continuellement entre larrivée et le retrait de lÉpoux, sorte de fort-da (disparition-retour) du désir; rythme de léternelle arrivée comme jouissance. Et aussi comment cette séparation davec lAutre (Dieu) est vécue comme un arrachement; une douleur première qui structure le désir, parce que le désir mystique se relance par la souffrance. On sait que les limites de limage du corps sont acquises au cours du processus de défusion de lenfant par rapport à sa mère (Anzieu). Si cette catastrophe du décramponnement permet au sujet dadvenir, elle signe également pour toujours son manque à être dans lAutre. La mystique revit dans sa foi quelque chose de la rupture de lenfant avec sa mère. Marie, comme nous tenterons de le voir avec la narration, est comme arrachée par lAutre de sa place de sujet. «il est dans elle et avec elle» (p. 125). La souffrance nous remet en face de notre division originelle: Je est un Autre (Comby). À cet effet, le texte de Marie fait paraître le «je» comme une instance toujours disparaissante. Le «je» se présente souvent comme un «elle» pour sabsenter de soi. Le «je» sabîme dans lAutre comme pour déclore le soi de soi. Marie est dans une sorte de «défaisance de lÉgo» (Buci-Glucksmann): «nétant plus moi, je demeurai lui» (p. 138).
Corps: lieu de jouissance:
La mystique est une fidélité dabsence. Marie de lIncarnation, à cet effet, pourrait bien se retrouver dans une sorte de relation torturante où laimé est léternel absent. Saint Jean de la Croix postule la présence dans labsence. La dialectique du désir que détermine lincidence du signifiant nest pas sans impliquer léconomie de la jouissance. Cet Autre manquant, en effet, concerne la jouissance. Et pour la psychanalyse la Loi du désir, cest la satisfaction de la jouissance, mais dont lobjet est toujours impossible; lobjet du désir est toujours dérobé. «Lorsquelle croit en jouir ( ), une lumière de la grandeur de la Majesté le dérobe» (p. 113). LAutre, cest un lieu de langage. Et la difficulté de la jouissance vient du rapport à lAutre; de ce lieu qui est une place, mais une place impossible à tenir. À travers un lexique verbal et une série de gestes, Marie narrête pas den changer: elle est toujours à se replacer dans ses mots, ses actions pour approcher Dieu. Parce quil y a difficulté à dire cette expérience du mariage mystique, cette jouissance de Dieu se traduit également par des tactiques dindicibilité et par une multiplication du vocabulaire amoureux et des métaphores nuptiales. Cette jouissance se traduit dans un style particulier décriture, car il ny a pas de discours mystique hors de son propre mode dexpression (Beaude).
Le corps décriture:
La chair souffre parce quelle vient à la place dun vide (Pommier). Une souffrance qui est constructive étant donné quelle débouche sur lAutre (Dieu), et indique une ouverture à lAutre (Vasse). La souffrance est au cur de lexpérience mystique, puisque cest elle qui fait parler et écrire. «Mais ce désir de parler est tout de même bien là pour remplir le blanc laissé par la jouissance, ( ). Ce blanc est le lieu du désir» (Lemoine-Luccioni). Cest parce que le sujet est un sujet de langage que la jouissance est liée aux mots. Ainsi, quand lAimé se retire, il y met les formes et les mots (Vuarnet). La place de lAbsent est le moteur de lautobiographie. Lécriture, dit Freud, est le langage de labsent. Nous verrons aussi que même si la parole est vaine à révéler la présence, le désir mystique engendre des échanges multiples entre lécriture, les Écritures et léblouissement de la chair (Cliche). Ainsi donc, par la nature de lécriture autobiographique, le corps de Marie de lIncarnation devient-il alors lobjet même de lécriture, de son écriture. Les mystiques sont dans le désir de la transmission du désir de Dieu. Rappelons lincipit de la Relation de 1654: «Mayant été commandé de celui que me tient la place de Dieu ( ) de mettre par écrit ( )» (p. 45). Marie est un sujet en cours dénonciation: elle sécrit, et dans cette écriture sinscrit la trace dun Autre. Lécriture est une forme de lAutre. Cest le trajet de cette écriture que nous allons essayer de reconstituer dans ce mémoire de maîtrise en études littéraires.
Bibliographie
a) Corpus étudié
b) Corpus théorique
Marie de lIncarnation:
Mystique:
Théorie littéraire:
Autobiographie:
Corps et psychanalyse:
Psychanalyse:
Commentaires à Yves Lamontagne.
Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 23h30