Le Devoir



Un mythe tenace

Gaston Deschênes, historien

e texte que monsieur Okill Stuart attribue à Eugène-Étienne Taché (« Je me souviens / Que né sous le lys / Je croîs sous la rose », Le Devoir, 21 août 1994) est introuvable et n’est probablement jamais sorti de la bouche ou de la plume de Taché, du moins sous cette forme. Le président de l’United Empire Loyalists’ Association of Canada reprend, à son insu, un mythe largement répandu principalement dans le Canada anglais.

Il est bien connu que Taché (1836-1912) est l’auteur de la devise du Québec, Je me souviens, qu’il a conçue vers 1880 et fait inscrire au-dessus de la porte principale de l’Hôtel du Parlement vers 1885. Cette devise est devenue officielle quand le gouvernement du Québec a décrété de nouvelles armoiries en 1939.

On connaît moins la devise Née dans les lis, je grandis dans les roses, créée elle aussi par Taché vers 1908. D’après un de ses proches, Ernest Gagnon, « cette autre devise » devait accompagner une œuvre d’art représentant la nation canadienne. Le projet ne s’est pas réalisé, mais Taché a « recyclé » son idée sur la médaille commémorative du tricentenaire de la ville de Québec (1908) où on peut lire: « Née sous les lis, Dieu aydant, l’œuvre de Champlain a grandi sous les roses ».

Mais ce qui demeurera probablement un mystère, c’est comment, dans quelles circonstances et pourquoi ces deux devises distinctes et autonomes ont été réunies pour n’en faire qu’une seule et donner au Je me souviens un sens qu’il n’a jamais eu.

Taché lui-même n’a laissé aucun document pour expliquer le sens qu’il donnait à sa devise et les textes écrits sur ce sujet de son vivant ne disent rien d’un présumé « complément » au Je me souviens. On peut aisément croire que Taché a tout simplement résumé en trois mots les rappels historiques qu’il avait inscrits dans la décoration de l’Hôtel du Parlement, incluant le général Wolfe, ce qui élimine toute connotation revancharde.

En ajoutant à la devise officielle du Québec une autre phrase conçue à l’origine pour la « nation canadienne » (qui n’avait pas de devise à cette époque), « on » a voulu donner au Je me souviens un sens particulier, soit « je me souviens que, sorti du giron français, j’ai grandi sous la protection de l’Angleterre ». L’analyse grammaticale de cette devise « allongée » peut mener à des interprétations « politiques », la proposition principale étant que le Québec a mûri « sous la rose ». Un journaliste Globe and Mail a d’ailleurs émis des propos de cette nature il y a trois ans (24 janvier 1991).

Il n’est pas à propos ici de discuter des opinions de monsieur Stuart mais, jusqu’à ce qu’on découvre une preuve documentaire — qui aurait miraculeusement échappé à tous ceux qui se sont penchés sur les origines de la devise du Québec —, la citation qu’il attribue à Eugène-Étienne Taché demeure un mythe.

23 août 1994

Gaston Deschênes, historien


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Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 23h37