Jacques Parizeau
Ex-premier ministre
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avis
que vous avez rendu le 20 août
dernier sur la sécession du Québec a été, vous
le savez, reçu avec satisfaction par la plupart des participants
au grand débat sur lavenir du Canada et du Québec. Chacun
y a trouvé un peu de ce quil voulait.
Pour ma part, jai souligné à quel point je pensais que votre avis venait valider la démarche qui, au Québec, nous a amenés au référendum de 1995. Je suis convaincu que cela nétait pas votre intention.
Il semble évident, en effet, que lavis se fonde sur un malentendu qui prend sa source dans la « démonisation » systématique des souverainistes, au point doublier, doblitérer, tout ce qui nappartient pas à la nature du démon. Je vais essayer de le démontrer à partir dune omission et de deux affirmations que lon trouve dans cet avis.
La Constitution de 1982
Votre avis compte cinquante-trois pages. Les Constitutions canadiennes, celle de 1867 et celle de 1982, y sont mentionnées ou citées à peu près à toutes les pages. LÉtat de droit, dites-vous, doit sappuyer sur la Constitution.
Le Québec, par la voix de tous ses gouvernements, ceux du Parti québécois comme ceux du Parti libéral, na jamais accepté la Constitution de 1982. Le Québec y perdait des compétences qui, pour certaines, étaient siennes depuis près de deux siècles. Les gouvernements souverainistes et fédéralistes nont donc pas voulu accepter la Constitution de 1982.
Cela nempêche pas, bien sûr, la Constitution dêtre appliquée au Québec, quil la veuille ou non. Nous savons cela. Mais ce nest pas une raison pour ne mentionner nulle part dans cet avis dans lequel fédéralisme, constitutionnalisme et État de droit sont si intimement liés que le Québec a systématiquement refusé dadhérer à la Constitution. Il y a là une sorte dinsensibilité insultante qui implicitement admet ceci : les Québécois sont contre, mais cest sans importance.
Définition de la sécession unilatérale
Les mots utilisés sont ceux du gouvernement fédéral dans les trois questions qui vous furent soumises. Il fallait définir les termes, ce que vous avez fait. Voici votre définition de la sécession unilatérale. Paragraphe 86.
« Ce qui est revendiqué comme droit de faire unilatéralement sécession est plutôt le droit de procéder à la sécession sans négociations préalables avec les autres provinces et le gouvernement fédéral. »
Cest là quapparaît le malentendu. Au Québec, depuis trente ans, il na jamais été question de « faire sécession sans négociations préalables ». Jamais, par qui que ce soit, en tout cas par personne parmi les élus.
On me dira que cet extrait du paragraphe 86 a une portée générale, abstraite. Pas du tout. Les trois questions posées à la Cour portent explicitement sur le Québec. En fait, linsistance apportée à la nécessité de négocier a constitué on sen rend compte aujourdhui une sorte dobstacle à la diffusion de lidée de souveraineté. Voilà qui peut sembler paradoxal et mérite quelques explications. Elles sont un peu longues, je men excuse. Mais les juges cherchent souvent quelles étaient les intentions des législateurs. Voici celles de lun dentre eux. Et puis, il faut aussi que les jeunes sachent cela.
René Lévesque et lassociation
Lorsque René Lévesque a quitté le Parti libéral en 1967 pour créer ce qui deviendra le Parti québécois, la réalisation de la souveraineté du Québec était, à juste titre, considérée comme très périlleuse. À cette époque, comme aujourdhui, le Québec vendait hors de ses frontières presque la moitié de ce quil produisait. Son plus grand marché, et de loin, était alors le reste du Canada. Cétait aussi le seul marché auquel il avait accès sans obstacle (enfin presque, la ligne Borden (1) nétait pas loin). Partout ailleurs, les droits de douane étaient très élevés les quotas étaient nombreux. Si le Canada avait décidé de traiter un Québec souverain comme il traitait les États-Unis, nous aurions été coincés entre deux murailles commerciales.
Cest une sorte dintuition géniale qua eue René Lévesque quand il a lancé le projet de souveraineté sous la forme dune souveraineté association. Association avec le Canada, bien sûr. Pour faire comprendre à quel point un objectif ne va pas sans lautre, on placera un trait dunion entre les deux termes.
Évidemment, lassociation se fait à deux. La négociation est la clé de la réussite. La question posée au référendum de 1980 portait donc spécifiquement sur un mandat de négocier. Voici le libellé de la question :
« Le gouvernement du Québec a fait connaître sa proposition den arriver avec le reste du Canada à une nouvelle entente fondée sur le principe de légalité des peuples ; cette entente permettrait au Québec dacquérir le pouvoir exclusif de faire ses lois, de percevoir ses impôts et détablir ses relations extérieures, ce qui est la souveraineté et, en même temps, de maintenir avec le Canada une association économique comportant lutilisation de la même monnaie ; aucun changement de statut politique résultant de ces négociations ne sera réalisé sans laccord de la population lors dun autre référendum ; en conséquence, accordez-vous au gouvernement du Québec le mandat de négocier lentente proposée entre le Québec et le Canada ? »
La réponse du Canada anglais fut aussi claire que la question pouvait être compliquée. Cétait non à la négociation. On avait tellement insisté pour lier la souveraineté à lassociation que pour bien des gens, le rejet de lassociation impliquait le rejet, ou en tout cas le report, de la souveraineté.
On est capable, disait Pierre Bourgault
En revenant aux affaires en 1988, je me suis juré que les souverainistes ne retomberaient jamais dans un pareil piège. En particulier, il faudrait faire en sorte quà légard des facteurs économiques les plus importants, lavenir du Québec ne soit pas déterminé par lhumeur du Canada. Si des négociations avaient lieu, tant mieux. Si les Canadiens refusaient de négocier, pendant quelque temps en tout cas, tant pis. Après la création de tous les instruments de développement économique dont les Québécois sétaient dotés, il était temps de nous affirmer, pas de quémander. Face à des gens qui ne voulaient pas que lon démembre leur pays, il ne fallait ni fermer la porte à la négociation, ni louvrir tellement grand quelle nous revienne sur la figure et que latteinte de notre objectif soit mise en péril. Encore fallait-il trouver le moyen dencadrer le débat.
La première question abordée fut celle de la monnaie. On avait tellement fait peur aux Québécois avec la « piastre à Lévesque » et autres gaudrioles quil était temps den finir. Dailleurs, lévolution des marchés monétaires dans le monde daujourdhui aurait rendu très aléatoire la création dune nouvelle monnaie, dans un climat hostile. Donc, nous garderions le dollar canadien. Nous en sommes les copropriétaires, et personne ne peut nous lenlever. La décision nous appartient.
Ce fut à lépoque un beau tapage. Chez les politiciens surtout, car leur expertise en matière de questions monétaires a toujours été assez relative. De la part des experts de ces questions, la conclusion vint assez rapidement : le Québec a raison, sil veut garder le dollar canadien, nous ne pouvons len empêcher.
La seconde question avait trait au maintien de la libre circulation des biens, de services et des personnes dans lespace économique canadien. Comment échapper à des négociations où tout serait possible et où nous ne ferions pas le poids. Le projet de traité de libre-échange avec les États-Unis arriva à point nommé. Si le Québec en faisait partie, par Canada interposé, il serait protégé comme pays indépendant par les États-Unis contre les tentatives de représailles commerciales exercées contre lui par des Canadiens furieux. Le gouvernement de lOntario était contre le traité, les libéraux fédéraux aussi. Le Canada anglais était déchiré. Au Québec le Parti québécois sest joint aux libéraux alors au pouvoir. Lunanimité politique québécoise donna à Brian Mulroney lappui suffisant pour quil puisse signer, lAccord de libre-échange dabord, 1ALENA ensuite. Et le projet dentente de libre-échange entre les trois Amériques sonna définitivement le glas des espoirs de ces fédéralistes qui, si la séparation se faisait, appelleraient à lécrasement du Québec.
Tout nétait pas réglé tant sen faut par ces décisions relatives à la monnaie et au libre-échange. Mais au moins, le projet de réaliser la souveraineté du Québec cessait dêtre une sorte de performance de trapèze sans filet, à la merci de la première poussée mal intentionnée.
Jacques Parizeau et le partenariat
On pourrait alors, dans les faits, négocier avec plus de chances de succès. Parce quil y a une foule de choses à négocier. Certaines questions sont absolument inévitables : le transport terrestre entre lOntario et les provinces maritimes et la navigation sur la voie maritime du Saint-Laurent font partie de linévitable, de même que le partage de lactif et du passif de lÉtat fédéral. Un traité fiscal doit aussi être négocié pour éviter la double taxation, etc.
Dans un autre ordre didées, le statut des autochtones à légard desquels le gouvernement fédéral garde un rôle de fiduciaire doit, de ce fait même, faire lobjet de négociations. Des négociations seraient souhaitables à légard dune foule de questions pour permettre aux deux pays de mieux fonctionner, dharmoniser leurs politiques et de fournir à leurs citoyens de meilleurs services. Ces négociations, je les ai longtemps vues comme se déroulant de façon assez empirique dans un cadre dintérêt commun. Je me méfiais comme de la peste dun retour de l« association ».
Quand jétais premier ministre du Québec, de partout me venaient des représentations pour quune sorte de « proposition globale », de « projet dentente économique et politique » avec le Canada soit mis de lavant, sans que lobjectif de la souveraineté ne soit toutefois remis en question. Le rapport de la Commission nationale sur lavenir du Québec, venu après les rapports des commissions régionales, de la commission des jeunes et de la commission des aînés, ne laissait aucun doute quant à lappui que recevait cet ultime geste de bonne volonté à légard du Canada. Cela correspondait dailleurs à la volonté de Lucien Bouchard, alors chef du Bloc québécois, et aux vux des Mario Dumont, chef de lAction démocratique du Québec.
Cest ainsi que naquit loffre de partenariat. La proposition en sera faite dans le projet de loi sur lavenir du Québec et une esquisse de ce quelle pourrait comporter donna lieu à une entente dite du 12 juin 1995, laquelle fut signée par les trois chefs de partis.
Il fallait encadrer les négociations, pour éviter que des gens qui sy trouvaient astreints ne les étirent pendant des années, soi-disant à cause de la complexité des choses. Nous, les souverainistes, préparions ces négociations depuis une vingtaine dannées. La commission Bélanger-Campeau et les commissions parlementaires créées en vertu de la loi 150 ont fait faire aux recherches et aux études sur laccession à la souveraineté de très grands progrès. Plusieurs des études dites Le Hir, du nom de celui qui a réussi le tour de force de les faire déconsidérer en bloc, sont parmi les meilleures que lon ait faites jusquici. À Ottawa aussi des scénarios sesquissent, avec plus de discrétion, évidemment. Au Canada anglais, le C.D. Howe Institute, entre autres, avait examiné un certain nombre déléments de la « séparation ». Pour toutes ces raisons, il me semblait raisonnable de considérer quen un an, on devait pouvoir savoir à quoi sen tenir : cela passerait ou cela casserait.
Dans ces conditions et pour toutes ces raisons, la question référendaire du 30 octobre 1995 fut rédigée de la façon suivante :
« Acceptez-vous que le Québec devienne souverain, après avoir offert formellement au Canada un nouveau partenariat économique et politique, dans le cadre du projet de loi sur lavenir du Québec et de lentente signée le 12 juin 1995 ? »
Un résultat clair ?
En 1980, nous voulions un mandat de négocier. En 1995, nous demandions lautorisation de procéder à la souveraineté. En 1980, nous détaillions le contenu du mandat. En 1995, nous faisions référence à un cheminement qui dune façon ou dune autre nous menait à la souveraineté. Et la proportion des appuis a augmenté pour passer de 40 % à 49,4 % des suffrages exprimés. Chez les francophones, lappui est passé de 50 % à 61 %.
Le résultat était « clair ». Cétait NON. Mais si les cinquante mille voix sur cinq millions qui séparent les OUI des NON sétaient exprimées dans le sens inverse, le résultat aurait-il été aussi clair ? Certains fédéralistes pensent que non. Cette idée, tellement à la mode aujourdhui, que puisque les souverainistes ont failli gagner, il faut relever le niveau de la barrière la prochaine fois, vous auriez dû léviter. De la même façon que votre référence, sans explication, à une majorité qualitative (paragraphe 87) ne fait quembrouiller les cartes. Si vous soulevez le qualitatif, alors les 61 % des francophones qui ont voté OUI en 1995 représentent-ils une majorité claire ? Je ne crois pas que cela corresponde à votre pensée, mais pourquoi ne pas être « clair » ?
Une question claire
On nous a souvent dit que la question de 1995 nétait pas claire. Cest vrai, comme je lai souvent souligné, que la question que jaurais voulu poser était la suivante : « Voulez-vous que le Québec devienne un pays souverain en date du ? »
Au Canada anglais, cependant, on continuait de considérer que toute négociation de partenariat avec le Québec était une forme de traîtrise à légard de son pays. Les premiers ministres provinciaux avaient montré les dents les uns après les autres. Léditeur du Financial Post menait campagne pour faire mettre en prison le chef des séparatistes, et le premier ministre du Canada évoquait à loccasion un éventuel recours à larmée.
Dans un pareil climat, il fallait calmer les appréhensions au Québec, montrer à quel point nous étions ouverts au dialogue et combien nous étions déterminés autant à être nous-mêmes quà protéger les droits des minorités et les droits des autochtones. Il fallait esquisser la base dune constitution et convaincre les Québécois que tous les efforts seraient faits pour en arriver à une entente avec le Canada. Ceci explique cela.
Votre avis éclaircit bien des choses. Du côté des souverainistes, il ne modifie en rien la nécessité que nous avons toujours reconnue de négocier, après lexpression dun OUI majoritaire. Que vous vouliez déclarer illégale une déclaration de souveraineté unilatérale « sans négociations préalables », cest de notre point de vue vouloir enfoncer une porte ouverte ou si vous trouvez limage trop familière, disons que cest lélaboration pénible de lévident.
Mais vous convainquez en outre le Canada anglais quadvenant ce OUI majoritaire au Québec, il devra lui aussi négocier. En y mettant des conditions, bien sûr, chacun adoptant des postures avantageuses. Limportant, cest que la certitude sinstalle dans le Canada profond que négociation il y aura.
Alors la question posée pourrait être à la fois simple et claire: « Voulez-vous que le Québec devienne un pays souverain (ou indépendant) ? » Et pour que chacun sache à quoi sen tenir, le gouvernement ferait adopter une nouvelle loi sur lavenir du Québec en y esquissant la façon dont il conçoit le processus daccession à la souveraineté, les objectifs sociaux, économiques et politiques de la souveraineté et les balises quil se fixe quant aux négociations. Et, comme en 1995, le gouvernement lenverrait dans tous les foyers.
Ce que jécris aujourdhui découle, je pense, de lavis que vous avez livré. Il est bien possible quaprès avoir été réélu, et compte tenu des rapports quil aura alors avec le reste du Canada, le gouvernement du Québec soriente vers un autre type de question et un autre déroulement. Six mois en politique, cest une éternité. Limportant cest de ne jamais perdre de vue lobjectif.
Pour le moment, il nous faut vous remercier davoir dénoncé ce que nous ne voulions pas faire et davoir appelé le reste du Canada à répondre à ce que nous voulons faire.
Que se passerait-il alors ? Vous ne répondez pas directement à la question. Nous, souverainistes, devions pourtant y répondre en 1995. Cest une élémentaire responsabilité que lon a en démocratie que de dire où lon va et comment on va sy rendre, en examinant des alternatives. Voici ce que le projet de loi n° 1 de 1995 prévoyait à larticle 86 :
« Les négociations relatives à la conclusion du traité de partenariat ne doivent pas dépasser le 30 octobre 1996, à moins que lAssemblée nationale nen décide autrement. La proclamation de la souveraineté peut être faite dès que le traité de partenariat aura été approuvé par lAssemblée nationale ou dès que cette dernière aura constaté, après avoir demandé lavis du comité dorientation et de surveillance des négociations, que celle-ci sont infructueuses. »
Évidemment, si on en arrive là, il faut sassurer de ses arrières, cest-à-dire sassurer que la reconnaissance internationale ne sera pas trop longue à venir. Cest ce qui explique tous les efforts déployés pour amener la France et plusieurs pays de la francophonie à reconnaître un Québec indépendant. Cest ce qui explique aussi le jeu de bascule compliqué utilisé pour faire pression sur les États-Unis, ou en tout cas pour leur faciliter la décision. Voici ce que vous dites dans votre avis :
« 155. Même sil nexiste pas de droit de sécession unilatérale en vertu de la Constitution ou du droit international, cest-à-dire un droit de faire sécession sans négociation sur les fondements qui viennent dêtre examinés, cela nécarte pas la possibilité dune déclaration inconstitutionnelle de sécession conduisant à une sécession de facto. Le succès ultime dune telle sécession dépendrait de sa reconnaissance par la communauté internationale qui, pour décider daccorder ou non cette reconnaissance, prendrait vraisemblablement en considération la légalité et la légitimité de la sécession eu égard, notamment, à la conduite du Québec et du Canada. »
En somme, vous ne répondez pas à la question posée, mais vous évoquez la seule issue possible. Autrement, le Canada naurait quun intérêt dans les négociations : les faire échouer. Et les Québécois devraient dire merci ? Merci de ne pas avoir suggère cela.
En fait, il me semble que la seule façon damener le Canada non seulement à négocier, mais à faire en sorte que les négociations aboutissent, cest que le gouvernement du Québec convainque les Canadiens que, en cas déchec, les Québécois ont les moyens et la volonté de réaliser la souveraineté. Il y aura alors de bonnes chances quune entente intéressante soit acceptée par les deux parties.
Les frontières
Le plus grand risque de faire échouer les négociations, cest pour Ottawa de remettre en cause, les frontières du Québec. Vous faites deux allusions à cette question des frontières avec une légèreté regrettable. Voici les deux passages :
« 96. [ ] La question des frontières territoriales a été invoquée devant nous. [ ] Nul ne peut sérieusement soutenir que notre existence nationale, si étroitement tissée sous tant daspects, pourrait être déchirée sans efforts selon les frontières provinciales actuelles du Québec. [ ]»
et :
« 139. Nous ne voulons pas clore cet aspect de notre réponse à la question 2 sans reconnaître limportance des arguments qui nous ont été présentés relativement aux droits et aux inquiétudes des peuples autochtones et aux moyens appropriés de délimiter les frontières du Québec, en cas de sécession, particulièrement en ce qui concerne les territoires nordiques occupés principalement par des peuples autochtones. [ ] »
Voilà ; cest tout. Je vous avouerai que ce nest pas « sans efforts » que je dois garder ma plume dans létroit corridor du respect que lon doit à la Cour suprême.
Cette question des frontières dun Québec souverain vous ne pouvez pas lignorer a été abordée dans un cadre juridique qui ne devrait pas être passé sous silence. Ce nest pas à moi de vous rappeler que si la Constitution canadienne, même après le coup de force de 1982 est muette quant à la sécession dune province, elle na jamais été muette à légard des modifications de frontières des provinces. Vous ne pouvez dautre part ignorer les dispositions du droit international sur lintégrité des frontières des États souverains. Quant aux territoires nordiques qui sont lobjet de votre sollicitude, vous ne pouvez ignorer lexistence dune entente sur les territoires de la Baie [de] James dans laquelle les Inuits, les Neskapis et les Cris renoncent à leurs droits territoriaux. (Cest larticle 2.1 pour les juristes.) Cette entente a fait lobjet dune loi fédérale entérinant la cession de ces droits et agençant en conséquence les responsabilités fiduciaires du gouvernement fédéral.
Votre avis nous rappelle souvent, nous, les Québécois, à nos devoirs à légard de lÉtat de droit. Quel droit ? Celui que lon étale, celui que lon cache ou les deux ?
Cette question des frontières, dans son cadre juridique, est examinée systématiquement au Québec depuis fort longtemps : sauf erreur, depuis la parution de louvrage du juriste Jacques Brossard publié en 1976 et intitulé LAccession à la souveraineté et le cas du Québec. Quant à lexamen des possibilités de partition, il commence, je crois, avec la publication de Partition : The Price of Quebecs Independence, en 1980, par William F. Shaw et Lionel Albert.
Plutôt que de faire allusion à chacune des études entreprises, je me contenterai de me référer à lavis juridique demandé en 1992 par la Commission parlementaire sur laccession du Québec à la souveraineté auprès de cinq constitutionnalistes dont, je lespère, vous avez entendu parler. En Angleterre, Rosalyn Higgins et Malcolm Shaw ; aux États-Unis, Thomas Francz ; en France, Alain Pellet, et en Allemagne, Christian Tomuschat. Ce dernier était alors président de la Commission de droit international des Nations unies.
Lavis juridique est unanime et clair. En voici un extrait :
« Le Québec ne peut être obligé à renoncer contre son gré à une portion quelconque du territoire qui est actuellement le sien ; avant lindépendance, une telle amputation autoritaire est exclue par la Constitution du Canada, après laccession à la souveraineté, elle le serait parles exigences fondamentales de la stabilité des frontières internationales qui traduit le principe du respect de lintégrité territoriale des États. Entre ces deux situations, il ny a pas de solution de continuité, pas dinterstice du droit, pas de moment où une mutation territoriale pourrait, licitement, être imposée au Québec sans son consentement. »
Dois-je ajouter que tous les premiers ministres du Québec, depuis une trentaine dannées, se sont faits les champions de lintégrité du territoire québécois, quel que soit lavenir que les Québécois choisiraient.
Cela devrait vous indiquer que le négociateur fédéral qui voudrait négocier, en sappuyant sur les sympathies que vous avez exprimées le retrait des deux tiers du territoire québécois réclamé par 20 000 Cris et Inuits aurait peu de chances daller très loin dans sa tentative de négociation et quà légard de lopinion internationale, le Québec ne serait pas nécessairement mal placé.
Cela veut-il dire quil ny aura pas de négociations avec Ottawa au sujet des autochtones ? Bien sûr que non. Toute négociation au sujet du statut des autochtones, de la définition et des caractéristiques des droits territoriaux et de leur développement communautaire doit se faire avec les onze « nations distinctes » que nous, Québécois, avons officiellement reconnues en 1985, mais en y associant le tuteur légal de la plupart de ces nations, le gouvernement fédéral. Cela a été fait, nous lavons vu, dans le cas de lAccord de la Baie [de] James en 1975, dans la préparation dune « proposition globale » en décembre 1994 faite aux Attikameks et aux Montagnais, et dans la préparation dun gouvernement inuit en 1995. Et cela continuera
Conclusion
Lavis qui a été remis au gouvernement fédéral comporte donc des éléments quun souverainiste peut recevoir avec un certain sourire. Il est évident aussi que létonnant accent que vous avez placé sur les expressions « question claire » et « résultat clair » provoque un débat entre politiciens qui laisse cependant les décisions entièrement entre les mains du gouvernement du Québec. Enfin, en laissant autant de matières entre les mains des politiciens, vous êtes amenés à porter une foule de jugements sur des questions de fait, sur des impressions ou même sur des états dâme qui nont pas grand-chose à voir avec le Droit, tout le Droit.
Dans un sens, vous avez été piégés par le gouvernement fédéral. Il voulait se servir de vous et de votre prestige pour ajouter un obstacle sur le chemin de la souveraineté du Québec. Il faut bien convenir que, incapables de vous désister, vous ne vous êtes pas trop mal débrouillés. Je reste convaincu cependant, comme tant de gens au Québec, de ce qui a été admirablement bien résumé par larchevêque de Montréal, le cardinal Jean-Claude Turcotte : « Cest au peuple de décider et non pas à la Cour suprême. »
Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 23h51