Le Devoir



Lettre ouverte aux souverainistes

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e Parti québécois est sorti en 1968 du Mouvement souveraineté-association créé par René Lévesque. Le concept même de « souveraineté » et d’« association » était basé sur une intuition géniale de René Lévesque : les droits de douane entre les pays étaient si élevés à cette époque qui si le Canada avait décidé d’appliquer au Québec le tarif qu’il imposait aux pays étrangers, le Québec se serait trouvé économiquement coincé entre deux murailles tarifaires, l’américaine et la canadienne. Il fallait donc maintenir la libre circulation des biens et des services avec le Canada et attendre que le tarif américain baisse.

Le concept d’« association » s’est étoffé, s’étendant jusqu’à une monnaie commune et à des organismes de gestion communs. Quelle qu’en soit l’étendue, en tout cas, l’association, dans le contexte de l’époque, on ne pouvait s’en passer. On a si bien vendu l’idée d’association, on a tellement persuadé les Québécois qu’elle était nécessaire, qu’il n’a fallu pendant la campagne référendaire de 1980 que quelques déclarations de politiciens anglophones pour que la défense de la souveraineté s’effondre. La question référendaire avait pourtant seulement trait à un «mandat de négocier». La réponse vint tout de suite. C’est NON aux négociations !

Le temps a passé: dix années pénibles. Puis l’objectif est redevenu le même: réaliser la souveraineté. Mais comment faire pour éviter de retomber fans le piège de 1980 ?

Avec les années, les circonstances ont changé. Les droits de douane ont beaucoup baissé dans le monde industriel. Une entente de libre-échange est proposée entre le Canada et les États-Unis. Le Parti québécois, qui forme alors l’opposition officielle à Québec, appuie le projet. Du coup, la question devient non partisane au Québec. En Ontario par contre, on est déchiré. L’entente passera à cause du Québec.

Puis cette entente de libre-échange sera étendue au Mexique par l’ALÉNA [Accord de Libre-Échange Nord Américain]. Et à Miami, il y a un an, une conférence réunissant les dirigeants politiques des deux Amériques jettera les bases d’un libre-échange s’étendant de la terre de Feu au pôle Nord. Quelque part, en route, il y a bien le Québec…

Tant que le Québec appartiendra à ces zones de libre-échange, on sera à l’abri des représailles économiques. Les Américains, dans leur désir d’appuyer le Canada, feront bien sûr un peu de bruit autour des négociations avec un Québec souverain. Qu’à cela ne tienne. Le commerce total entre le Québec et les États-Unis est l’équivalent de leur commerce avec le Brésil, l’Argentine et le Chili réunis. Sur le plan du commerce, le Québec n’est donc pas un joueur marginal.

Pour ce qui est de la monnaie, on a fini par faire accepter l’idée que si le Québec veut garder la monnaie canadienne, c’est sa décision et personne ne peut l’en empêcher. Dans le reste du Canada, on tempête, on crie, on injurie, mais on ne peut rien y changer. Un quart de la masse monétaire canadienne nous appartient.

Ainsi, la table est mise. On ira en référendum d’octobre 1995 pour réaliser la souveraineté du Québec, et advenant que la mauvaise humeur du reste du Canada ne se prête pas aux négociations pendant un bout de temps, on sera en tout cas à l’abri des représailles jusqu’à ce que nos voisins deviennent « parlables ».

On sent bien, cependant, que les Québécois préféreraient ne pas rompre tous les liens avec les Canadiens. Pas uniquement à cause des appréhensions quant à l’avenir. Cela compte bien sûr dans la balance, mais ce n’est pas seulement cela. Pour bien des Québécois, l’esprit revanchard à l’égard des « Anglais » s’est estompé. On voudrait bien vivre sans histoires avec les voisins. Les commissions régionales sur l’avenir du Québec ont d’ailleurs montré à quel point le désir d’entente avec le Canada est présent chez les souverainistes. C’est cela qui a fait naître la proposition de partenariat.

Entre deux pays qui se séparent, une forme quelconque de partenariat est inévitable. Il y a trop de dossiers et d’intérêts communs à gérer. On commence par des discussions absolument inévitables sur le partage des actifs et de la dette du gouvernement fédéral et le processus se poursuit dans une foule de directions différentes. Les deux pays ont intérêt à ce que ces discussions aboutissent. Les marchés financiers seront d’autant plus stables que le partage de la dette se fera rapidement. Le Québec voudra savoir de quels actifs il disposera. L’Ontario et les provinces Maritimes voudront en quelques jours recevoir une garantie sur la circulation à travers le Québec. Il faudra rapidement s’entendre sur les règles de gestion de la Voie maritime du Saint-Laurent. Et ainsi de suite.

Dans l’entente du 12 juin 1995, le Parti québécois, le Bloc québécois et l’Action démocratique du Québec se sont mis d’accord sur une formule de partenariat très articulée. Cette formule a été reçue par l’électorat francophone. Par contre, dans l’électorat anglophone, l’effet a été complètement nul. Et cela se comprend. Tant et aussi longtemps que les Québécois n’auront pas manifesté leur volonté de devenir souverains, pourquoi les Canadiens discuteraient-ils des modalités de la souveraineté ? Tout ce qui les intéresse pour le moment dans le projet de partenariat, c’est le partage de la dette fédérale. Ils soupçonnent, à juste titre, que des sommes considérables sont en cause et qu’on pourrait ainsi faire peur aux Québécois. C’est de bonne guerre.

Au congrès du Parti québécois de novembre dernier, on a « enchâssé » l’entente du 12 juin dans le programme. Cela n’apporte rien ni ne retranche rien. Mais à partir de là, il faut éviter de retomber dans le piège des traits d’union : souveraineté-association ou souveraineté-partenariat.

Plus on persuadera l’opinion publique francophone du Québec et anglophone du Canada que nous, les souverainistes, avons absolument besoin d’un « partenariat », plus le Canada enverra paître le Québec, et plus les Québécois seront déchirés par ce refus. Au point où nous en sommes, il faut être très clair : l’objectif, c’est la souveraineté, le partenariat est une modalité, et, après négociation, il pourrait être fort différent de celui qui a été proposé.

Dans ce sens-là, la souveraineté est nécessaire, et le partenariat, souhaitable. Pas le contraire. Pas la souveraineté souhaitable et le partenariat nécessaire.

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Voir aussi un autre article de Jacques Parizeau : «Qui sommes-nous ? Où allons-nous ?»

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Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 23h46