Le Devoir



La stratégie du chef

Le Québec, au lendemain d’une victoire du OUI au référendum,
aurait dû accomplir un geste solennel et proclamer sa souveraineté

Jacques Parizeau

Extrait d’un ouvrage à paraître chez VLB Éditeur, intitulé Pour un Québec souverain

omme chef de l’opposition ou premier ministre, je n’ai pas fait un grand nombre de discours sur les relations internationales d’un Québec souverain. Celui que j’ai prononcé en 1992 devant le Conseil des relations internationales de Montréal est un rare exemple du genre. Au cours de mes déplacements au Canada anglais et aux États-Unis, les allocutions étaient de deux types. Certaines précisaient comment la souveraineté du Québec se présentait sur le plan économique, financier et monétaire. […] D’autres discours, de circonstance, pourrait-on dire, présentaient en termes généraux la situation du Québec et les aspirations des souverainistes. On en trouvera ici de courts exemples.

À l’occasion de visites à Paris en 1994 et 1995, il m’a fallu procéder à quelques présentations plus étoffées car on approchait de l’échéance référendaire.

Cependant, la plupart des discours que j’ai prononcés hors du Québec ont été des prétextes à la poursuite d’une diplomatie compliquée, entièrement orientée vers un objectif précis : m’assurer que le Québec souverain soit reconnu comme pays indépendant dès qu’un référendum aurait été gagné. Ce n’est pas une question de gloriole, mais une condition essentielle pour permettre à notre gouvernement de fonctionner et de réaliser ce qu’il s’est engagé à faire. Cette diplomatie concerne la France, les États-Unis et, bien sûr, le Canada, mais à des titres très divers, comme on va le voir ici.

Dès que je suis devenu président du Parti québécois, j’ai d’abord repris mes relations avec la classe politique française. Mes premières tentatives se sont heurtées à un scepticisme général. […]

Dans un premier temps, il a fallu rétablir en France la crédibilité de la cause souverainiste et établir ma propre crédibilité comme chef du Parti québécois. Cela m’a permis, dans un deuxième temps, d’amorcer ce que j’ai appelé le « Grand Jeu ». Je n’ai jamais expliqué de quoi il s’agissait dans un discours public avant celui que j’ai prononcé à Paris en juin 1996, après avoir quitté les affaires politiques. Cette stratégie, je l’ai toutefois souvent décrite des deux côtés de l’Atlantique, dans des rencontres privées.

Le dénominateur commun implicite de toutes mes démarches, c’est cette stratégie. En deux mots, elle consiste à constater […] que les Américains, déjà navrés face aux Canadiens d’avoir à maintenir le Québec dans l’ALENA [Accord de Libre-Échange Nord-Américain], ne seront pas enclins à reconnaître un Québec qui se déclare souverain, à moins vraiment qu’ils ne puissent faire autrement.

La seule façon d’inciter les États-Unis à accepter le nouveau statut du Québec est de faire en sorte que la France le reconnaisse comme pays dans des délais très brefs. Cela, les États-Unis ne pourraient l’admettre, non pas seulement pour des raisons historiques comme la doctrine de Monroe qui, à compter du milieu du XIXe siècle, a transformé les Amériques en chasse gardée des États-Unis, mais parce que perdre ainsi la face, au Canada et partout en Amérique, leur serait insupportable. Un dîner que j’ai organisé à Washington à l’occasion d’une série de conférences et de rencontres, dîner auquel avaient assisté des représentants du State Department, du Commerce Department et du National Security Council de la Maison-Blanche, ne m’avait laissé aucun doute à ce sujet. J’avais convié à ce dîner, pour que tout soit bien clair, le délégué général du Québec à New York, Reed Scowen, nomme par Robert Bourassa, ainsi que l’ambassadeur du Canada, le général de Chastelain. C’est le numéro deux de l’ambassade qui se présenta.

Encore fallait-il que les autorités françaises ne cèdent pas aux pressions que le gouvernement américain commença alors à exercer sur elles ou qu’elles ne se laissent pas entraîner par les exigences de la politique européenne de la France. Michel Rocard céda sans doute à ces exigences en proposant que la France s’entoure d’autres pays d’Europe pour reconnaître le Québec, ce qui voulait dire, en pratique, reporter la reconnaissance aux calendes grecques. Mais à ma connaissance, personne en France ne céda aux pressions américaines.

À l’occasion d’une visite officielle en France en janvier 1995, j’ai ouvert pour la première fois mon jeu à l’égard des pays de la francophonie. La reconnaissance du Québec par quelques-uns de ces pays, en même temps que la France, ajouterait encore à la pression sur les Américains. Comme le Canada avait, en Afrique francophone en particulier, tissé quelques liens solides à coups d’argent, il était temps de battre le rappel des complicités.

C’est au cours de ce voyage que Valéry Giscard d’Estaing a soulevé une question dont je n’avais pas jusque-là, compris la portée. Il faut, disait-il, en substance, dès la victoire du OUI au référendum, dans les heures ou les jours qui suivent, qu’un geste solennel soit accompli par le Québec pour proclamer sa souveraineté. Sans cela, aucune reconnaissance rapide, c’est-à-dire dans la semaine ou les dix jours suivants, n’est possible de la part d’un pays étranger. Que l’on suspende, pendant disons six mois ou un an, l’application de la proclamation d’indépendance pour donner le temps à des négociations avec le Canada d’aboutir ou pour rédiger conjointement avec le Canada un traité de partenariat, fort bien. Seulement, la France, comme les autres pays du monde du reste, ne peut reconnaître qu’un pays. Elle ne reconnaît pas une intention.

On constatera que mes discours, en ce qui touche les négociations avec le Canada, sont rédigés de façon à permettre une telle déclaration de souveraineté. Et je ne me suis jamais engagé en public ou en privé, à ne pas faire de déclaration unilatérale de souveraineté. Tout ce qui a été écrit dans les journaux à ce sujet démontre une fois de plus que, dans ces matières, ceux qui parlent ne savent pas et que ceux qui savent ne parlent pas.

En tout cas, on comprend que, dès l’arrivée au pouvoir de mon gouvernement, j’ai demandé que les rapports avec la France soient partout rétablis, partout resserrés.

Toutefois, la prospérité d’un Québec souverain, l’expansion de son économie, le développement de l’emploi, c’est en Amérique du Nord qu’on va les trouver. Les États-Unis sont devenus le plus important marché des produits québécois, plus encore et sûrement plus dynamique que le marché du reste du Canada. Les États-Unis nous sont essentiels.

Mais nous ne sommes, dans l’ordre des préoccupations à Washington, qu’une sorte d’agacement qui empêche les Américains de jouir en toute quiétude des bonnes relations qu’ils entretiennent avec Ottawa. […]

Il n’empêche que, dans la ville par excellence des lobbys, je me suis rapidement adapté. C’est le fait d’avoir été ministre des Finances pendant huit ans qui m’a le plus aidé. À New York, comme à Washington, les intérêts économiques passent avant tout. Ensuite, il y a la presse, avec laquelle on multiplie les entrevues en sachant très bien que dans le tohu-bohu des affaires internationales, assez peu de choses seront publiées sur nous. Quant à la classe politique, quand on a pu rencontrer, à l’occasion d’un voyage, deux sénateurs et un assistant sous-secrétaire d’État, on se félicite.

Aux États-Unis, il faut que, dans cette petite partie du milieu des affaires qui a des intérêts au Canada et au Québec, on se sente suffisamment à l’aise avec les souverainistes et assez convaincu de leur sérieux et de leur totale absence de caractère vindicatif pour calmer les boutefeux canadiens qui peuplent les bureaux et les officines et qui appellent à la solidarité du capitalisme démocratique anglo-saxon pour lancer des charges de cavalerie contre le petit Satan séparatiste. C’est exactement l’inverse de la situation qui règne en France. […]

On sera peut-être surpris que je fasse preuve d’une telle franchise à propos de ces questions de diplomatie. J’aimerais pouvoir être plus franc encore, plus précis aussi, plus concret. Et voici pourquoi.

Après l’échec de 1980, l’effondrement psychologique a été tel que tout a été estompé par une question en quelque sorte existentielle : Est-ce terminé ? Y a-t-il encore un espoir ?

Cette fois-ci, il n’y a pas eu d’effondrement psychologique On veut essayer de nouveau. On doit essayer de nouveau. Pour cela, il faut voir clairement, à la lumière de l’expérience de 1995, ce qui est possible, ce qui doit être changé et ce qui doit être maintenu.

Un pareil travail ne peut s’appuyer sur des généralités ou sur des vœux pieux. L’analyse de mon « Grand Jeu » aidera, je l’espère, à structurer notre action en vue d’un prochain référendum.


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Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 23h49