Le Devoir


Cet article fait suite à : Dion, Jean. « Quand le Québec est cloué au pilori » in : Le Devoir, 15 mars 1997, p. A1 et A12.


Sous l’œil distrait de l’étranger

Préjugés, manque d’intérêt et approximations caractérisent une bonne partie de ce qui s’écrit sur le Québec

Jean Dion
Le Devoir

Dernier de deux articles

n Québec aussi antisémite qu’il y a 50 ans. » « Vitrines vides, portes barricadées et, graffitis haineux. » « Salut Montréal, et adieu pour toujours ! » Tirées respectivement de la Süddeutsche Zeitung, de la Frankfurter Allgemeine Zeitung et de Die Welt, les trois plus grands quotidiens allemands, ces citations récentes donnent-elles le ton de ce qui se publie à l’étranger sur le Québec ?

Il serait exagéré de l’affirmer même s’il est juste de constater que les nationalistes québécois doivent combattre de forts préjugés dans la presse étrangère. Toutefois, dans les grandes lignes, davantage que d’hostilité, il faut parler d’un relatif désintérêt pour le Québec, voire de préjuges baignant dans la distraction et l’approximation.

Au cours des quatre derniers mois, dans la presse française, britannique ou américaine, les articles à dominante économique (gros supplément « Québec » du Financial Times de Londres le 12 novembre 1996) ou culturelle (gros titres sur Céline Dion, Kevin Parent et Gaston Miron) ont eu, par exemple, plus d’importance que les articles socio-politiques — même l’affaire Roux et l’équipée Galganov ne donnant lieu, en fin de compte, qu’à une poignée d’articles. « Le Canada est un beau pays. Pourquoi vouloir le défaire ainsi ? » demandait un interlocuteur de Die Welt largement cité par le quotidien allemand en avril 1996. C’est ainsi qu’une fois la distraction et le désintérêt surmontés, c’est la surprise et l’incrédulité qui sont les principaux registres de la presse étrangère, devant le phénomène d’un pays réputé démocratique et moderne qui fait face à la possibilité sérieuse d’une sécession en son sein.

Aux États-Unis, on constate une hostilité mesurée mais assez constante à l’égard des indépendantistes, avec quelques flammes éditoriales (notamment dans le Wall Street Journal ou encore dans le Baltimore Morning Sun du 3 décembre dernier, qui y allait d’une charge furibonde intitulée « Quebec Nationalism Turns Ugly »).

Mais en général, un certain professionnalisme factualiste limite l’effet déformant du parti pris « pro-unité canadienne » généralement sous-entendu. Autrement dit, la légitime préférence pour un point de vue contre l’autre, telle qu’elle a pu s’exprimer dans le New York Times ou le Washington Post, n’a pas entraîné de suspension de la déontologie journalistique.

Au Mexique, où c’est la question du libre-échange qui conditionne à peu près tout ce qu’on écrit sur le Canada, on note très peu d’hostilité anti-indépendantiste — si ce n’est dans quelques papiers incendiaires du petit Mexico City Times de langue anglaise.

On peut même retrouver, à l’occasion, des pointes de sympathie, sans doute inspirées par le traditionnel patriotisme anti-yankee. Des journaux comme La Jornada et Proceso ont publié, à l’époque référendaire, des articles et interviews présentant le point de vue du OUI avec bienveillance.

Deux cas : l’Allemagne et l’Italie

Deux pays se distinguent, en Europe, par le caractère parfois farfelu, si ce n’est carrément hostile, de leur couverture du phénomène nationaliste québécois : l’Allemagne et l’Italie. Deux pays où, justement, le Québec a fermé ses représentations en 1996.

On a déjà largement cité les articles publiés début 1997 par deux grands quotidiens allemands, la Süddeutsche Zeitung de Munich et la Frankfurter Allgemeine Zeitung de Francfort.

On aurait pu ajouter à ce dossier un article publié en avril 1996 par Die Welt, troisième grand titre quotidien allemand, intitulé « Salut Montréal, et adieu pour toujours! » reprenant les poncifs sur l’intolérance nationaliste galopante et l’effondrement économique qui en résulterait. « Dans la ville dont le nom était autrefois synonyme d’élégance cosmopolite, la haine se répand », écrivait le journal selon lequel il y aurait à Montréal une véritable épidémie de graffitis « Anglos go Home ! ».

Le Congrès juif canadien, le directeur de l’Institut Goethe de Montréal, des universitaires allemands ainsi que plusieurs particuliers (notamment des Québécois d’origine allemande) ont protesté contre ces excès.

Ingo Kolboom, responsable des études québécoises à l’Université de Dresde, a son idée sur ces « dérapages médiatiques ». Il déclarait tout récemment lors d’un colloque : « Abstraction faite de la sympathique ignorance [des Allemands] face aux situations canadiennes, qui se mêle à une certaine arrogance (du genre « les Canadiens s’ennuient, mais pas nous Européens car nous avons bien sûr nos crises et nos guerres »), cette sympathie change du tout au tout lorsqu’il s’agit du Québec. Placer, comme la Sächsische Zeitung de Dresde, la « fierté ethnique » sur « le chemin qui mène à la haine de l’étranger » ce n’est pas simplement une fâcheuse simplification des mécanismes de la xénophobie. C’est aussi un procès d’intention contre un pays […] dont certaines tendances xénophobes ne sont certes pas le problème des seuls Canadiens francophones. »

Au Royaume-Uni — le vénérable Economist mis à part — la presse a des humeurs plutôt vilaines face au nationalisme québécois. Certaines approximations factuelles ont suscité, au cours des derniers mois, de nombreuses réponses de la Délégation du Québec à Londres. Le 19 novembre dernier, la Délégation répondait au Jewish Chronicle sur l’antisémitisme au Québec. Le 27 janvier, au Guardian qui avait doublé les chiffres du déficit public du Québec. Le 26 janvier, au Scotland on Sunday sur la politique linguistique en matière d’affichage. Le journal avait fait le lien entre la loi 101 et la fermeture d’une boulangerie à Verdun…

On a cité le fait de la prépondérance de l’anglais — et donc du reflet préférentiel des points de vue anglophones locaux — comme déterminant dans les inflexions de la presse étrangère. Mais ce n’est pas la seule façon d’expliquer la tonalité de ces articles. Parce qu’il y a des exceptions.

Exemple : en Écosse anglophone, on a senti, à l’époque du référendum, une certaine sympathie pour les souverainistes québécois. Le Scotsman avait ainsi multiplié les parallèles entre les nationalistes écossais et québécois.

Autre exemple d’une presse résolument « pro-nationaliste québécoise », dans un monde qui y est généralement hostile ou indifférent : la presse de Barcelone, qu’elle soit de langue catalane ou de langue espagnole.

Les articles d’Enric Fossas publiés par Avui en langue catalane, puis par l’édition barcelonaise de El País, ont témoigné d’une ouverture plutôt sympathique au nationalisme québécois. Plus encore : pour certains nationalistes catalans, les Québécois sont de véritables héros dont le cheminement et les conquêtes linguistiques représentent un exemple à suivre.

Tout le monde tend naturellement à chercher des comparaisons chez soi. Certains Allemands, sans doute inspirés par la mauvaise conscience nationale, tendent à magnifier l’antisémitisme, à manier le procès d’intentions à partir de quelques faits isolés.

Chez des Italiens restés moins traumatisés par leur passé, des parallèles plus contemporains sont souvent établis avec la Ligue du Nord « sécessionniste » du très coloré Umberto Bossi, une formation dont le sérieux est souvent remis en question par les commentateurs romains.

Bossi lui-même, dans une entrevue accordée en octobre 1995 à L’Unità, exprimait sa sympathie pour la cause souverainiste. Il n’en fallait pas plus pour conforter les forts préjugés qu’on entretient à Rome contre le nationalisme québécois.

Un autre point important de la couverture italienne sur le Québec — couverture au demeurant clairsemée en dehors des périodes « chaudes » — est la prépondérance des Italo-Canadiens comme sources et comme références. De grands quotidiens comme La Stampa et La Repubblica ont même publié des articles censés donner une idée générale de la conjoncture québécoise, mais uniquement basés sur les points de vue très orientés de cette communauté ou de certains de ses membres.

Ignorance des réseaux francophones

La non-citation des sources francophones, dans les articles étrangers sur le Québec, n’est pas nécessairement le fait d’un « complot », ou d’un a priori décisif sur le plan idéologique. Plus simplement, il s’agit d’une ignorance toute bête des réseaux francophones, et d’une ignorance de l’idiome français lui-même.

Mais il y a des exceptions à cette règle, et l’ignorance n’est pas toujours innocente. Par exemple, lorsque le mensuel américain Harper’s se fend, en avril 1996, d’un long article intitulé « After the referendum, a chill descends on Montreal », avec ton funeste, anecdotes sur l’intolérance montante et décadence économique, tout converge pour dresser un tableau menaçant, tant sur le plan financier que sur celui des libertés.

Que dire des sources francophones dans cet article ? La directrice du Devoir, Lise Bissonnette, rapporte une anecdote intéressante. Elle a accordé une longue entrevue de fond à l’auteur de cet article « postréférendaire ». Entrevue dont pas un seul élément — avec ou sans guillemets — n’apparaît dans le long reportage finalement publié.

« Il y a une solitude du Québec qui est assez touchante », déclarait au Devoir, il y a quelques années, l’écrivain et philosophe français Alain Finkielkraut. Si M. Finkielkraut voulait par là signifier qu’il n’y a pas, dans les médias et l’opinion publique mondiale, de « cause québécoise » comme il y a (ou comme il y avait) une « cause palestinienne », une « cause anti-apartheid », ou une « cause des Indiens d’Amérique », il a largement raison.

Mais peu à peu — malgré de nombreuses exceptions et malgré des préjugés toujours défavorables — la vision du Québec comme une bizarrerie irritante, un cas d’ultranationalisme haineux, un caprice d’enfant gâté ou une simple persistance folklorique, recule lentement dans les perceptions étrangères. Lentement…


ChronologieSourcesCourrierIndexIndexIndex Géo

Dernière mise à jour : 30 décembre 1999, 0h04