Le Devoir



Des moments historiques pour le syndicalisme québécois

Cette année, les trois principales centrales commémorent l’anniversaire de leur fondation. La Confédération des syndicats nationaux (CSN) vient de fêter ses 75 ans, la Centrale des enseignants du Québec (CEQ) souligne son demi-siècle d’existence, alors que la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) souffle ses 40 bougies. L’occasion est bonne de se pencher sur la genèses de ses grands acteurs sociaux que sont les syndicats québécois.

Fabien Deglise
Collaboration spéciale

epuis la Société amicale des charpentiers et menuisiers de Montréal, en 1818 — premier syndicat connu au Québec —, l’univers du syndicalisme a beaucoup évolué. Au rythme des transformations de la société, les grandes centrales se sont développées pour défendre les droits des salariés, mais aussi pour influencer le développement des structures sociales.

Des influences religieuses

À ses premiers balbutiements, le monde syndical est largement dominé par les unions américaines. Au Québec, cette situation dérange la communauté religieuse, qui semble perdre le contrôle sur le monde ouvrier. Mais la riposte s’organise. Inspirés par l’encyclique de Léon XIII, Rerum Novarum — qualifiée en 1891 de charte sociale des travailleurs — les jeunes abbés Eugène Lapointe et Maxime Martin encadrent les premières formes d’organisation ouvrière. En 1921, à Hull, ces différents syndicats se fédèrent sous la bannière pancanadienne de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC) qui, une fois déconfessionnalisée en 1960, deviendra l’actuelle CSN.

« Dans ses premières années, la CTCC se cherche dans l’esprit du temps encore très dominé par les aumôniers », résume Michel Rioux, responsable des organes d’information de la CSN. À cette époque, les luttes sont rares et les penseurs du mouvement lénifiant préconisent davantage la bonne entente avec les patrons. C’est une période d’essor pour la centrale, qui accroît sa présence dans les villes et villages du Québec.

Laure Gaudreault
En 1936, Laure Gaudreault fonde un syndicat d’enseignantes qui donnera plus tard naissance à l’actuelle CEQ.

En 1943, le monde ouvrier québécois, toujours dominé par des syndicats américains, s’anime. Sous la houlette de la CTCC, la contestation émerge des usines de la compagnie Price Brothers au Saguenay où les employés exigent le droit d’adhérer à un syndicat qui leur ressemble. « Quand on reçoit des ordres à la fois d’un patron et d’un syndicat dans une autre langue que la sienne, on est doublement dominé », poursuit M. Rioux. Le bras de fer s’amorce avec les employeurs qui refusent de reconnaître les regroupements nationaux comme interlocuteurs. Le gouvernement d’Adélard Godbout tranchera en adoptant l’année suivante une loi qui détermine un cadre juridique pour la reconnaissance syndicale. Une décision qui donnera à la centrale une nouvelle prise sur la société.

La défense de l’Éducation

Les piètres conditions de travail n’épargnent pas le monde de l’éducation. Les institutrices rurales souffrent leur lot d’injustices. En 1936, pour leur venir en aide, Laure Gaudreault s’active à implanter un syndicat au sein de cette profession. Les regroupements d’enseignantes se répandent comme une traînée de poudre à travers les villages de la province et s’unissent l’année suivante en Fédération des institutrices catholiques du Québec (FICQ). À Montréal, Léo Guindon vise le même dessein. Cet enseignant de la CECM [Commission des Écoles Catholiques de Montréal] transforme rapidement les cercles d’apprentissage de la métropole — principalement sous l’influence du clergé — en véritables syndicats regroupés en Fédération des instituteurs et institutrice des cités et villes du Québec (FICV).

Dix ans et quelques conflits plus tard, ces deux artisans du mouvement des enseignants unissent les forces pour fonder la Corporation générale des instituteurs et institutrices catholiques de la province de Québec (CIC). Léo Guindon en devient le président, mais son règne est éphémère. La grève de l’Alliance des professeurs qu’il mène à Montréal en 1949 sème la discorde au sein de la centrale. « À l’époque, il était inadmissible que des enseignants catholiques censés donner le bon exemple se mettent en grève », explique Raymond Laliberté, ancien président de la Centrale. Remis en cause pour ses actions mais aussi pour son autoritarisme, Guindon est renversé en 1951.

L’histoire de la CEQ se résume en un rapport conflictuel permanent avec le pouvoir politique. « Aucun État ne peut accepter qu’un secteur aussi névralgique que le monde de l’éducation soit entre des mains autres que les siennes », souligne l’ex-président de la CEQ. Chaque avancée s’est, en effet, toujours soldée par une loi spéciale du Parlement qui venait mettre un frein aux revendications des enseignants.

Une centrale décentralisée

Avec ses 40 années d’existence, la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) est la plus jeune des centrales syndicales. Elle est la descendante directe de la Fédération provinciale du travail du Québec (FPTQ) qui voyait le jour en 1937 et de la Fédération des unions industrielles du Québec (FUIQ), fondée en 1952.

La FTQ fait des débuts timides sur la scène syndicale. Ses budgets comme ses effectifs sont limités, car l’adhésion au mouvement se fait sur une base volontaire. Contrairement aux autres centrales, la Fédération regroupe un ensemble disparate de salariés provenant principalement des syndicats du secteur privé et de la fonction publique canadienne. « Cette particularité fait en sorte que la FTQ est moins idéologique que d’autres regroupements. Elle a davantage les pieds sur terre », prétend Louis Fournier, syndicaliste invétéré et auteur de Histoire de la FTQ. Cette « centrale très décentralisée » — comme la décrit son ancien président, Louis Laberge — devra donc, pour maintenir une certaine unité, forger des consensus très larges.

Michel Chartrand en octobre 1969
En octobre 1969, Michel Chartrand prend la parole à l’Université de Montréal contre le fameux « bill 63 ».

Au cours de ses premières années d’existence, la FTQ se butte à la CSN qui « maraude » dans ses rangs tout en profitant de l’essor des services publics pour accroître considérablement le nombre de ses membres. Mais la prospérité économique — le taux de chômage est de 5 % — ainsi que l’arrivée de Marcel Pépin à la présidence de la rivale calment les esprits. Les rapports deviennent plus amicaux et les forces s’unissent pour défendre les nouveaux enjeux sociaux et la construction du Québec moderne.

L’heure des célébrations

L’année mouvementée que les centrales syndicales viennent de passer ne leur a pas pour autant enlevé le sens de la fête. En février dernier, la FTQ est retournée sur les lieux de son congrès de fondation, le Château Frontenac, pour commémorer ses 40 ans de vie syndicale. La CSN a, pour sa part, conclu son année de célébrations par un grand colloque sur le syndicalisme organisé en mars à l’UQAM [Université du Québec à Montréal]. Quant à la CEQ, elle attendra son grand rassemblement de juin pour célébrer son demi-siècle d’existence. Bonne fête !


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Dernière mise à jour : 30 décembre 1999, 11h48