Le Devoir



Louis-Alexandre Taschereau
Taschereau, aristocrate et premier ministre

Un ouvrage majeur, enfin traduit, qui réhabilite un grand seigneur de la capitale québécoise.

TASCHEREAU
Bernard Vigod
Septentrion, Québec, 1996
400 pages

algré tous ses défauts, il faut donner à Taschereau le mérite d’avoir possédé un véritable sens du service public, pour avoir exercé le pouvoir dans un but qui allait au-delà de son propre agrandissement, et pour avoir résisté avec courage à des forces de la société canadienne-française beaucoup moins progressistes et ouvertes d’esprit qu’il ne l’était.

« Taschereau a défié avec persistance l’idéologie et les préjugés nationalistes traditionnels, n’a pas craint l’hostilité du clergé à l’égard de réformes sociales qu’il jugeait nécessaires et a abordé de front des intérêts industriels puissants lorsque leur comportement menaçait le bien-être économique du Québec. Pour toutes ces raisons, il a été fort plus qu’un “ Duplessis avec des manières ” »

Cette citation, tirée de la conclusion de Taschereau, résume et illustre parfaitement l’esprit dans lequel l’auteur, professeur d’université au Nouveau-Brunswick, a publié son ouvrage en 1986, sous le titre Quebec before Duplessis. Décédé en 1988, Bernard L. Vigod n’aura donc pas vu son livre traduit en français. Cette grave lacune est comblée, enfin, grâce à la compétente traduction de Jude Des Chênes et aux bons soins des éditions du Septentrion, en voie de se tailler une place de choix en matière de publications historiques. À preuve, en plus de ce sympathique Taschereau, au cours de ce même automne, la publication du Godbout [Adélard Godbout] de Jean-Guy Genest, professeur d’histoire à l’université du Québec à Chicoutimi. Cette double initiative est bienvenue et fort appropriée.

Cinquante ans d’histoire

À eux deux, Taschereau et Godbout ont été députés pendant une cinquantaine d’années — la première moitié de ce siècle —, dirigé le Parti libéral du Québec pendant près de 30 ans, été premiers ministres pendant plus de 20 ans. Mieux encore, celui qui portait « le glorieux nom de Taschereau » fut député de Montmorency pendant 36 ans, et son record de longévité à l’Assemblée législative ne l’a cédé que tout récemment à celui de Gérard D. Lévesque, député de Bonaventure pendant 37 ans et demi.

Ne serait-ce qu’en raison de leurs longs états de service, donc,Taschereau et Godbout méritent beaucoup plus d’attention et d’intérêt que ceux qui furent accordés au Québec à ce jour. L’indifférence générale à leur égard ne vaut guère mieux que les condamnations à l’emporte-pièce d’une époque stigmatisée sous le vocable de grande noirceur et qui, comme par enchantement ou miracle, se serait subitement métamorphosée en révolution tranquille en juin 1960. Ces images-chocs sont commodes, mais rendent-elles justice à des politiciens et au contexte particulier qui fut le leur ?

Tout comme Genest à l’égard de Godbout, il est évident que Vigod éprouve beaucoup de sympathie envers ce fils illustre d’une famille bourgeoise de la Grande-Allée que fut Louis-Alexandre Taschereau, né avec la Confédération. Ce qui ne l’empêche nullement de relever ses failles et ses faiblesses (y compris celle de s’accrocher au pouvoir après 1930), tout en les situant dans le milieu qui était le sien et prenant en compte l’évolution frileuse de la société québécoise. De sorte que son jugement, loin d’être sommaire et expéditif, ne ressemble en rien à celui de ceux pour qui — parfois drapés du noble titre d’historiens — tout doit être, nécessairement, noir ou blanc. Ces vues plus nuancées, et probablement plus équitables, nous reposent des diktats manichéens selon lesquels un personnage public est soit héros soit traître, telle une vedette de téléroman.

Aussi, il est fort heureux que des matériaux de plus en plus nombreux et imposants permettent à ceux qui le veulent bien d’aller au-delà de leurs préjugés (dans le sens premier du terme) et de former, grâce à l’héritage historique sous toutes ses formes, ce que le médiéviste Georges Duby (décédé mardi) appelait la conscience. N’y a-t-il pas lieu de voir, de comprendre et de jauger avant de juger et de condamner sans autre recours ?

Le devoir de l’historien

Quel est le devoir de l’historien, en fait ? « Qu’il se contente d’être honnête, répond Vigod dans son avant-propos, d’éviter les assertions dogmatiques là où la preuve demande une déduction raisonnable et de savoir reconnaître les préjugés de chacun. Nous supposons dans cet ouvrage que la valeur principale de la biographie politique consiste à vérifier les interprétations monistes et déterministes. »

En tout cas, Vigod nous permet d’y voir plus clair dans le cheminement personnel et politique de celui qui était, et se savait, la « bête noire » des nationalistes, de Bourassa à l’abbé [Lionel] Groulx, en passant par les clercs pour qui « le ciel est bleu, l’enfer est rouge »… D’ailleurs, la frustration des ultramontains a causé aux Taschereau1 (dont Louis-Alexandre) de cruelles dénonciations, au point de mettre leur foi religieuse en doute. Issu de l’« artistocratie » canadienne-française et visant de hautes distinctions juridiques, Taschereau n’était pas motivé par la recherche de la richesse en elle-même, écrit l’auteur. Ce qui ne l’a pas empêché, même quand il était premier ministre, de cumuler les directorats d’entreprises, pour se préparer une douce vieillesse, quitte à se faire traiter de « trustard ».

Libéral modéré, de type whig en fait, il croyait au progrès humain et en la  «perfectibilit é» de l’homme. D’où un certain nombre de mesures, progressistes pour l’époque, qui ont misTaschereau, ministre (1907-1920) puis chef du gouvernement (1920-1936) aux prises non seulement avec ses adversaires politiques, mais avec les conservateurs de tout poil, y compris ce qu’il appelait ironiquement « la bonne presse », à savoir Le Devoir de [Henri] Bourassa et L’Action catholique, organe de l’archevêché de Québec. En matière de travail, d’adoption et d’éducation, par exemple, de développement industriel et minier, Taschereau a pris des positions modernes. On le soupçonnait même d’« étatisme » et de « laïcisme », ce qui fait sourire aujourd’hui mais qui, en ce premier tiers de siècle, était considéré comme une ignominie dans le milieu nationaliste clérical.

Vigod fait état d’incidents relatifs àTaschereau — notamment la fameuse gifle d’Olivar Asselin, les affaires Roberts, Garneau, la loi Dillon, le scandale des comptes publics — mais il s’attache à faire ressortir la recherche de la prospérité qui animait Taschereau, au point de comparer sa tâche à celle d’un président de conseil d’administration. Un brin suffisant, Taschereau « symbolisait la réconciliation nécessaire entre la tradition et la modernité au Québec, l’aristocrate qui pouvait dominer les réalités brutalement bouleversées de la vie économique nord-américaine et répondre avec efficacité à de nouveaux besoins administratifs sans pour cela abandonner les valeurs sociales et religieuses qui avaient rendu distincts les Canadiens français ».

Il fut un homme public de son temps, conclut Vigod. Son seul véritable défaut aurait été de considérer que la démocratie devait continuer de s’exercer comme à l’époque des lords: à coups de faveurs politiques, de soutien réel ou apparent aux amis et aux parents du régime. Que l’on soit d’accord ou non, cet ouvrage permet en quelque sorte de réhabiliter un grand seigneur de la capitale québécoise.


1 Les Taschereau marquants de l’histoire du Québec, outre le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau, sont, en ordre chronologique:

[Toutes ces informations sont tirées de Lacoursière]


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Dernière mise à jour : 30 décembre 1999, 12h00