Le Devoir



Les virages de la raison

Quand M. Bouchard adopte la stratégie d’aller chercher tout ce qu’il peut du Canada, il n’en diminue pas moins la ferveur souverainiste.

n participant activement aux discussions sur l’union sociale avant et après les élections provinciales au Québec, M. [Lucien] Bouchard est accusé par les forces fédéralistes de tromper les Québécois. Pour ces stratèges, tenter de modifier ou de bonifier la Constitution canadienne est contraire à la démarche souverainiste. Leur compréhension du processus d’accession à l’indépendance est telle que seule la confrontation est digne des souverainistes, car ces derniers désireraient se faire un pays par défaut et pour des raisons exclusives de frustrations contre Ottawa ou le Canada anglais. Il ne leur vient pas à l’idée que les souverainistes se considèrent un peuple et qu’ils désirent, à ce titre, simplement se faire leur propre pays parce que, justement, cela est normal pour tout peuple. N’est-ce pas là la plus grande erreur d’interprétation des fédéralistes ? Pourtant, n’ont-ils pas sous leurs yeux leur propre expérience ?

En effet, en 1982, par le rapatriement de sa Constitution de Londres à Ottawa, le Canada est devenu un pays indépendant de l’Angleterre. Sa démarche en a été une de petits pas, de petits gains jusqu’à la victoire finale. Le Canada est devenu alors un pays souverain par son désir pacifique de le devenir, grâce à une approche marquée par de nombreux virages parfois violents dont le plus significatif est l’épisode des « patriotes québécois et ontariens ». Mais le Canada est essentiellement devenu un pays souverain grâce surtout à des virages pacifiques de négociation et en conservant des éléments importants de partenariat : membre du Commonwealth, conservation de la monarchie légaliste, présence d’images de la reine sur les dollars, etc. Cette approche moderne l’a servi comme elle a servi la cause de nombreux pays du monde ces dernières années. Elle sort de l’ordinaire et des habitudes historiques. Les États-Unis et de nombreux pays, par exemple, ont fait leur indépendance dans la guerre et la violence. Au Canada ce fut différent, plus long et à la suite de nombreux virages. Par contre, c’est ainsi que les Canadiens ont compris que leur souveraineté dans la continuité serait une bonne chose pour eux. Le Québec a choisi la même voie. Quand M. Bouchard adopte la stratégie d’aller chercher tout ce qu’il peut du Canada, il n’en diminue pas moins la ferveur souverainiste. Le faite d’avoir obtenu une grande partie du contrôle de la main-d’œuvre et les commissions scolaires linguistiques n’en est-il pas la preuve ? Ainsi, pour les stratèges souverainistes, c’est en devenant de plus en plus souverain que la souveraineté du Québec se fera. Pour eux, cette démarche de proche en proche est davantage gagnante car elle démontre aux électeurs le bien-fondé de leur souveraineté et élimine les arguments basés sur la peur et la menace. Elle se réfère également à ce que les Canadiens et les Québécois connaissent le mieux : la démarche même du Canada !

Ainsi, comme la vie devient ce qu’elle est, comme le ruisseau devient rivière, comme la rivière devient fleuve, la quête du pays n’est jamais au bout d’une ligne droite. Ce n’est que de virage en virage que de tels miracles se produisent. C’est cela qu’ont compris M. Bouchard et ses stratèges. Cette démarche de recherche, de flexibilité, de souveraineté de proche en proche ne constitue-t-elle pas la mise en place de conditions gagnantes énoncées par le premier ministre ? C’est peut-être pour cela, et avec raisons, que les fédéralistes craignent tant la tenue d’un prochain référendum… gagnant !


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Dernière mise à jour : 30 décembre 1999, 12h14