Alexia

Le jour où je suis allée la chercher chez elle, le désordre qui y régnait m'a inquiétée. Dans toutes les pièces, c'était la catastrophe, tout traînait par terre, vêtements, journaux, livres, sacs vides, cassettes, je faisais inconsciemment l'inventaire. La cuisine surtout m'a dégoûtée avec ses chaudrons empilés dans l'évier, ses restes de repas étalés sur la table, ses assiettes sales déposées sur les chaises, en attente d'un bout de comptoir vide qui pourrait les accueillir.

Je cherchais dans mes souvenirs d’appartements de jadis une image qui ressemblerait à ce bordel-là. Rien. Pas même ce trois et demie sous les toits où nous avions décidé d'installer les matelas dans les soupentes attenantes au salon, histoire de laisser libre l'unique pièce fermée et de la convertir en salle de réunion pour le groupe, avec table de travail. Ma jeunesse s'était déployée par vagues idéologiques successives, marxisme, féminisme, macrobiotisme, retour à la campagne, retour à la ville, dans le désordre des cheveux longs, des caisses de bières empilées sur le balcon, mais de la vaisselle lavée aux deux jours.

Comment une fleur comme Alexia pouvait-elle survivre dans cette jungle sans s’asphyxier? Je mesurais maintenant l'immensité des efforts qu'elle fournissait pour travailler dans ma maison de campagne, si rangée, si impeccablement tenue par la dame qui montait du village une fois la semaine nettoyer les séquelles de nos séjours hebdomadaires. Quand j’ai affiché une petite annonce dans son collège privé: « cherche gardienne d'enfants pour week-ends à la campagne, légers travaux domestiques », j'espérais dégoter une jeune fille de bonne famille, habituée à participer aux tâches ménagères, dressée à remarquer les traîneries des enfants comme autant de clignotants allumés ne dépassez pas sans ranger . Et puis, c'est Alexia qui est venue.

Au téléphone, du haut de ses 16 ans, elle m'a donné rendez-vous pour l'après-midi même. Elle est arrivée dans son uniforme d’écolière, jupe écossaise et chemise blanche, de longs cheveux châtains qui font des boudins comme ceux de Boucle d'Or, un nez à la Néfertiti, un teint d'Égyptienne, un sourire qui illumine son corps entier, des dents magnifiques, des yeux noisette, un peu moqueurs.
— Mes parents sont divorcés et mon père passe tous ses week-ends chez sa blonde. Moi, ça m’arrange de partir le vendredi soir et de revenir le dimanche. Et puis, pendant que je vais travailler, je ne dépenserai pas, je vais me ramasser de l'argent pour aller au Mexique l'hiver prochain.
— Et les enfants? As-tu l'habitude de garder des enfants?
— J'adore les enfants. J'ai deux petites soeurs que je ne vois plus parce qu'elles vivent toujours avec ma mère, mais je m'en suis beaucoup occupée.
Elle adoptait le tutoiement derechef, me racontait ça avec un air décidé d'entrer dans notre vie comme on entre chez les scouts. Elle m'a conquise, j'ai vérifié ses références pour la forme.

Quand je l'ai présentée aux enfants, elle a insisté pour ne pas être la « gardienne ».
— Ça fait trop gardienne de prison, pas assez gardienne d'enfants, tu comprends? Ma mère est française, chez nous, on a toujours eu des baby-sitters.
Une baby-sitter, vraiment ? Je n'allais quand même pas céder à la manie des snobs, parler anglais pour faire plus français, on avait déjà les week-ends plutôt que les fins de semaine de mon enfance, mon identité québécoise était agacée, réfractaire à ce glissement supplémentaire. Je patinais, ne voulant pas la contrarier dès le départ. Finalement, l’aîné est venu à ma rescousse en proposant :
— Elle va être notre amie, comme si on avait une grande soeur.
Ce petit-là était doué du don de prescience. Alexia allait être notre amie.

Elle a commencé par rebaptiser les enfants, le grand est devenu Pépé, le deuxième, Gégé, et le petit Mimi. Elle était de tous les week-ends à la campagne, les garçons l'adoraient, elle prenait tranquillement sa place dans la famille. Aux vacances d'hiver suivantes, fini l'hôtel, mon mari loua la villa d'un de ses clients en Martinique, on s'en tirerait si Alexia était avec nous. Deux semaines d’intimité dans le bonheur, Mimi qui partage sa chambre avec Alexia, Mimi dans sa poussette qui tend les bras à Alexia, Mimi qui fait « Coucou Sia! » en riant aux éclats quand elle lui tire la camisole par-dessus la tête. Alexia qui se tape la vaisselle tous le soirs pendant que papa invente une histoire aux grands et que maman baigne le petit. Alexia qui me chuchote un après-midi:
— Ce soir, il ne s'en sortira pas, il fait la vaisselle avec moi, juré, avant la fin des vacances, il aura fait sa part, c'est pas un exemple à donner aux gars, c'est assez que tu fasses la bouffe tous les soirs, j'en ai marre de tout ranger, je ne suis pas la bonne.

Je craque par en dedans, elle a raison sur toute la ligne:  la distribution des tâches, son rôle dans la famille, l'exemple aux enfants, mais à quoi bon? Au fil des ans, la facilité a tué mes plus belles révolutions et la paix du ménage n'a pas de prix. Je défaille à peine sous les contradictions quand je lui réponds, pragmatique:
— Gages-tu ta paye là-dessus? Je connais mon homme, je doute que tu en viennes à bout.

Alexia me tient compagnie le soir, pendant que le professionnel de la famille prend le digestif chez des voisins, amis d'un client. Elle tricote une écharpe pour son frère. Click, click, les aiguilles.
— Tu n'y arriveras pas très bien comme ça, en lâchant l'aiguille à chaque fois. Il faut que la tension de la laine soit égale, donne que je te fasse voir comment les bonnes soeurs m'ont appris. Tu vois, c'est pas si compliqué.  Essaie.  C'est vraiment pour ton frère, t'as pas plutôt envie de montrer ta détermination à un gars qui t'attend à Montréal?
— Les gars de nos jours sont plutôt désintéressés par des filles encore vierges à 16 ans.
— T'as jamais couché avec un gars?
— Non, j'ai même pas «failli» perdre ma virginité.
— Pourquoi, y'a pas de gars qui t'intéresse ou t'en as pas envie?
— Y'a un gars qui m'intéresse depuis cet été, mais je travaille trop, j'ai pas le temps de le voir.
— Si ça t'embête de venir tous les week-ends, on va s'arranger sans toi ma belle, t'as qu'à me demander congé quand tu veux.
Elle rougit, perd des mailles, échappe sa balle de laine, se penche sur le désastre, me regarde et rougit de plus belle avant de lancer:
— Non, c'est pas ça. En fait, j'ai peur de ne pas être normale.
Les yeux m'agrandissent de surprise. De quelle normalité peut-il être question?
— C'est plutôt normal d'avoir envie de faire l'amour avec un gars qui nous plaît, je ne m’inquiéterais pas à ta place. Donne ton tricot, je vais reprendre tes mailles.

La gêne est là, une maille à l'endroit, Alexia ne parle pas, une maille à l’endroit, elle me regarde faire, une maille à l’envers, elle inspire de travers, une maille à l'envers.
— Je veux dire normale, physiologiquement.
— Physiologiquement?
— Oui, tu sais, je vis avec mon père et mes deux frères, je ne vois plus ma mère depuis trois ans, je n'ai jamais discuté de ces choses-là avec mes amies, en fait, je n'ai jamais vu le sexe d'une femme, je ne sais pas si le mien est normal.
Du coup, c'est moi qui lâche l'aiguille et perds une maille. Une si belle fille. Qu'est-ce qu'on fait dans ces cas-là? Je dépose définitivement le tricot.
— Montre. Enlève ta jupe, baisse ta culotte, écarte les jambes, je vais regarder. Je ne suis pas gynéco, j'en n'ai pas vu des tonnes, mais bon, si ça peut te rassurer, je te montrerai le mien aussi.
L'examen est concluant: nos sexes se ressemblent autant que nos nez, nos ventres, nos doigts de pied. Alexia pouffe de rire.
— C'est pas ma mère qui aurait fait ça, je te jure, t'es pas barrée.

Alexia est en rupture complète avec sa mère. Elle a choisi d'aimer son père l'artiste, «l'homme aux gros pouces» comme l'a surnommé Pépé. Elle a pris son parti lors du divorce particulièrement difficile pour le sculpteur qui a élevé les cinq enfants pendant que sa femme gynécologue se spécialisait en oncologie. Les cancers des femmes, c'est sa spécialité. Les procédures légales ont traîné trois ans, Alexia a rencontré des psy qui la rendaient malade avec leurs questions insidieuses, elle a témoigné en cour et juré que son père n’était pas cocaïnomane, qu'il ne l'avait jamais molestée, qu'il n'avait jamais fait d’attouchements sexuels à ses petites soeurs. Une lutte à finir, avec des rémissions et des récidives. Selon Alexia, l'étude des pathologies a rendu sa mère totalement folle, le cancer l'a pernicieusement séduite, elle en a adopté les comportements anarchiques et imprévisibles. Devant une telle tumeur, Alexia n'a plus tergiversé et a finalement procédé à son ablation pure et simple. À 13 ans, après une scène particulièrement orageuse où la vaisselle cassée avait fait déborder le vase, elle a quitté la résidence cossue de Westmount un dimanche après-midi, jetant pêle-mêle toutes ses affaires dans la voiture de la blonde de son père . Depuis, elle a sorti sa mère de son paysage affectif, elle en parle avec un haussement d'épaules, l'oeil sec, parfois même avec humour. Elle l'appelle La Doctoresse.

Après la Martinique, Alexia m'a greffée là, sur ce trou au coeur cicatrisé en surface. En fin d'adolescence, elle s'était choisi une mère de remplacement, ça tombait sur moi. Elle a eu 17 ans et un premier amant, elle était radieuse. Elle ne venait plus à la campagne qu'un week-end sur deux et passait ses soirées au téléphone avec son chum. Elle a quitté son collège privé pour filles seulement, elle séchait ses cours, fumait du pot, sortait tard dans des bars où l’on danse aux rythmes sud-américains. On ne le savait pas encore, mais l’hiver qui suivit fut le dernier qu’on passa en famille. Mon mari avait gagné haut la main un procès difficile en droit international pour une compagnie aérienne et pour le remercier, les administrateurs lui avaient offert de voyager gratuitement vers n'importe laquelle de leurs destinations. Nous sommes partis tous les six en Asie, 25 jours.

Ce voyage fut catastrophique. Alexia, qui refusait systématiquement de se soigner quand elle était malade, toussait comme une damnée le jour du départ. Vingt heures d’avion et de halls d’aéroports climatisés aux petites heures du matin l’achevèrent. À destination, un médecin thaïlandais consulté d’urgence diagnostiqua une broncho-pneumonie, d’origine virale. La contagion fut spectaculaire:  Mimi était malade dès le lendemain, les autres tombèrent un à un, quinze jours de grippe carabinée et de mauvaise humeur généralisée. Je résistai, un miracle.

L'été suivant, c'était le divorce. Alexia était toujours là. Les garçons et elle étaient toujours les meilleurs amis du monde. Elle se porta volontaire pour accompagner Pépé, Gégé et Mimi chez leur père à la campagne un week-end sur deux, afin de réaliser une transition en douceur.  Elle s’y connaissait bien en déchirements, elle ne voulait pas que les petits souffrent,  «préservons l’innocence des enfants», c’était son leitmotiv. Et puis un jour, sa vie à elle allait si bien qu’elle nous quitta, tous. Mimi n’y comprenait plus rien, il avait 4 ans et sa première peine d’amour, son Alexia adorée était partie avec un autre homme travailler au Mexique pour un organisme humanitaire, avec des enfants de la rue.

Quelque trois ans plus tard, nous étions à table, dehors sur la terrasse un soir de septembre quand elle ouvrit la porte qui clôturait le jardin. Pendant qu’elle rangeait sa bicyclette, la parabole de l’enfant prodigue perdait son sens biblique et s’incarnait sous nos yeux : Alexia était de retour, comme on l’aimait ! Les garçons furent invités à passer un dimanche entier à l’atelier de poterie de Fernando, l’homme de 24 ans avec lequel elle découvrait ses talents d'artiste et remodelait sa vie intérieure. Alexia était devenue une très belle femme, mais c’est Fernando qui séduisit les enfants. Le temps passa, les nouvelles se firent à nouveau rares, les visites s’espacèrent. Et puis, un jour, une petite voie fébrile au bout de la ligne :
— Tu ne devineras jamais ce qui m’arrive !
Je devinai du premier coup, j’avais déjà vu ça dans ses yeux quand elle regardait Fernando :
— Tu es enceinte !

Après une grossesse sans anicroches, Alexia mit au monde un magnifique poupon de 3,8 kilos, en excellente santé, aux ascendances française, égyptienne et portugaise. La famille de Fernando ne tarissait pas d’éloges pour sa belle-fille qui faisait si bien les choses, le petit Pablo croulait sous les cadeaux et les tendresses. La Doctoresse avait refait surface, Alexia retrouvait du coup ses deux petites soeurs devenues adolescentes, des étrangères. Notre tour est enfin venu, nous nous sommes rendus sur la pointe des pieds admirer le nouveau-né, notre «presque» neveu, comme disait Pépé. La nouvelle maman nous a accueillis avec le sourire et les yeux cernés, typiques des nuits écourtées par les tétées. J’ai pris Pablo endormi dans le creux de mon bras.  Avec recueillement, je m’émerveillais de la petitesse de ses doigts, sentais son cœur battre contre mon sein et sa douce respiration calmer mon excitation.

Brusquement, Alexia s’est mise à tousser.  C’était une quinte gigantesque, qui s’amplifia et résonna si fort dans l’appartement minuscule que mon corps se crispa, je ne respirais plus, j’attendais qu’elle reprenne son souffle. Mes yeux inquiets la scrutaient attentivement, elle me sourit à travers ses larmes :
— C’est à cause des chats, je suis allergique, va falloir qu’ils retournent à l’atelier, ça n’a plus de bon sens.
— Depuis quand tu tousses ma belle ?

Elle cherche, ne se rappelle plus exactement, cherche encore, elle toussait déjà à l’échographie de routine, huit semaines après le début de la grossesse, le radiologue lui avait suggéré d’y voir, de consulter un médecin, elle se souvient maintenant.
— Alors, t’as pas consulté ?
Elle sourit encore.
— Ben non, tu le sais, je ne crois pas à ça, moi, la médecine, les médecins. C’est une sage-femme qui m’a aidé à l’accouchement du petit et le tout c’est super-bien passé.
— Alexia, mon cœur, crois-tu un peu à moi, juste un petit peu ?
Les sourires d’Alexia sont comme les fleurs d’hibiscus, fabuleuses et rayonnantes. Nul besoin de mots pour vivre avec Alexia, les yeux et la bouche disent tout. Elle croit en moi, juste assez pour accepter de consulter mon médecin de famille.
— Allez ma belle, demain matin, je te téléphone pour confirmer l’heure du rendez-vous, tu me promets d’y aller ?

Elle a promis, elle s’y est rendue. Les chats ont quitté l’appartement dans la semaine qui a suivi. De l’allergologiste, elle est passée au pneumologue. Les tests ont décelé la présence d’un masse accrochée aux poumons. L’analyse a confirmé le diagnostic pressenti: cancer. La Doctoresse s’en est mêlé, elle a plein d’amis dans la profession, du cancer du sein à la maladie de Hodgkin, il n’y a qu’un tout petit pas. Alexia et ses hommes sont déménagés chez les parents de Fernando, elle a accepté la main de sa mère pour affronter les résultats d’analyse, puis l’hospitalisation, la chirurgie, la chimiothérapie. Le cancer envahissait toute sa vie, elle se laissait couler, hébétée, dans le giron maternel.

En ce matin de fin d’été, Alexia dépose tout doucement sa tasse de café au lait, mes fils sont chez leur père, nous sommes seules elle et moi. Elle est chauve, blême et courageuse. Elle veut rompre avec sa tumeur, elle a mis La Doctoresse à la porte.
— C’est  pas vrai que d’être mère, c’est avoir le cancer.   C'est à moi que ça arrive mais le cancer, c’est sa vie à elle.  Je veux vivre la mienne, avec ceux que j’aime, qu’elle aille au diable.
Alexia pleure, moi aussi. Elle se calme et me sourit, je me calme aussi. Le taux de guérison de la maladie de Hodgkin est très élevé, elle sera chanceuse, elle y croit dur comme fer, comme à la peau douce de son tout petit. Moi aussi.

Mais contrairement à mes petites nouvelles, la vie écrit le mot fin en rouge... un récidive, une rémission et une rechute plus tard, Alexia a rendu l'âme, le 1er janvier de l'an 2000.