Bleu et soyeux

 J'ai souvent l'impression d'avoir hérité d'un corps qui ne s'est pas adapté aux changements. Une horloge intérieure branchée sur les saisons, le temps, le soleil. Un bagage génétique hérité des temps préhistoriques, une entité ayant accumulé beaucoup de savoirs et qui essaie désespérément de me les transmettre. Sa force tranquille finit par reprendre le dessus, par avoir le dernier geste, par me prescrire ses nécessités.

Quand je me remets à fumer, je suis aux petits oiseaux, je retrouve le bonheur de la cigarette, je me délecte de ses plaisirs, de son accompagnement. Et puis, quelques mois plus tard, mon vice m'empoisonne, j'ai le souffle court, trop de fatigue, une pulsion irrésistible me fait remplir mon cendrier. Je baisse les bras devant les limites de ma carcasse et j'accepte d'entendre ce que ma toux me siffle: je fume trop, je fume trop. Mon bonheur a la vie courte, mon corps veut une longue vie. Sa vieille sagesse s'infiltre dans ma conscience et impose son message de plus en plus fort, m'hypnotise comme le rythme des tam-tam, arrête-de-fumer, arrête-de-fumer, arrête-de-fumer.

Si mes fils me surprennent une cigarette aux lèvres, ils me font la leçon: j'abuse de mon corps, je lui fait subir des sévices qui ne sont pas sans séquelles, lesquelles pourraient bien me faire mourir prématurément. Ils sont très politically correct, ils ne veulent pas de pollution consentie, d'irresponsabilité revendiquée. L'aîné mène le bal, il s'oppose à mon plaisir avec acharnement, il aboie, il mord, comme le chien de garde qu'il est de ce trésor national, de cette mère-matrice porteuse des questions de vie et de mort qu'il sent confusément se formuler déjà au fond de lui-même. Un jour, il lui faudra réconcilier son petit moi-égoïste avec le grand moi-universel qui veut que tous les hommes soient égaux devant tous les hommes. Quand il sera un homme avant d'être un fils, il sera seul dans l'amour, comme vous et moi.

Je me laisse ballotter par le vent de ses imprécations, je protège tant bien que mal mon petit moi qui ne veut pas grandir, qui ne veut pas faire le deuil de cette jouissance toxique, de ce pouce que je me mets dans la bouche pour m'aider à traverser le fleuve momentané de mes angoisses, jusqu'à l'autre rive, jusqu'à l'apaisement qu'un corps bleu et soyeux procure à cette toute petite fille que je suis et qui fume plutôt que de pleurer.

Un jour, quand j'aurai vieilli, je saurai laisser couler mes angoisses tout doucement, sans les dynamiter avec mes petits bâtons de tabac. Peut-être mon corps aura-t-il rendu l'âme avant moi. Qui saurait dire le temps qu'il faut aux âmes pour accepter l'incontournable solitude du corps, son atavique sagesse?

Ça prend un bail... j'ai arrêté de fumer 10 ans plus tard - les enfants sont grands.