Je
ne comprends pas d'où ça
vient ni quelle est la goutte qui fait déborder le vase. C'est une vague immense de
colère qui me soulève, irrépressible, comme les hurlements de la foule quand le
Canadien compte un but vainqueur en troisième période de série éliminatoire. Je suis
accourue séparer mes deux aînés qui se font la guerre. Leurs cris répétés ont
fouetté mes nerfs, j'ai senti que je perdais mon vernis civilisé, je suis entrée dans
la mêlée les mains moites, le coeur qui cognait dans la tête. Maintenant, l'enfant est
par terre, je l'ai jeté là pour qu'il se calme, pour que je me calme. Mon pied part, il
se déplace dans l'air, il frappe l'enfant au cul, une fois, deux fois, trois fois
peut-être. L'enfant hurle et se débat. Il m'assène des mots comme folie, police,
violence, plus jamais. Le chien se met de la partie, il hurle par-dessus les voix, bêtes,
nous sommes bêtes, vous êtes comme moi. L'enfant pleure de rage, de douleur et
d'humiliation. Il crie à l'injustice, à la connerie des adultes qui ne comprennent
jamais rien. Je ne peux rien opposer d'autre que:
Ça suffit.
L'odeur du café qui
monte dans la cafetière expresso m'épargne le reste de la scène, je laisse le Grand à
ses misères et je me précipite à la cuisine continuer ma vie de parent divorcé. Les
lunchs à préparer m'attendent. Mécaniquement, je fais l'inventaire du frigo. Restes
d'hier soir pour le Moyen, tartinade de tofu pour le Grand, et le Petit ? Il me
rappelle à l'ordre :
Maman, verse mon lait dans mes céréales, donne-moi mon verre de jus. Pourquoi ils
se disputent les deux autres ?
Pour une stupidité. Mais je me suis trop fâchée et j'ai donné des coups
de pieds au Grand.
Tu dis toujours qu'on a des mots pour s'expliquer, qu'il ne faut pas donner
de coups. T'as oublié ?
Le Moyen est penaud, désolé que j'aie pris
si outrageusement sa défense contre son aîné. Il ne s'imaginait pas que ses
appels désespérés allaient briser la digue, que sa colère ouvrirait si grande
la porte à la
mienne, que je me jetterais sur le Grand avec une telle rapacité. Exiguïté de
l'espace familial.
C'est con, maintenant le Grand a dit qu'il ne voulait plus jamais me parler
de sa vie.
Je me mords les lèvres.Je me souviens d'une famille de trois
garçons que j'ai fréquentée, où les deux aînés se faisaient la gueule depuis
l'adolescence. Un prétexte, une histoire de rien qui avait dégénéré entre les frères
jumeaux. La mère au centre, forte de sa résignation et qui endurait héroïquement la
fatalité installée au coeur de sa famille. Le père à l'écart, qui ne s'en mêlait
pas. Ça m'avait terrorisée cette incapacité de se réconcilier, cette ténacité dans
le silence, cette complicité dans lhostilité. J'avais tristement fêté Noël avec
eux, assise entre les deux belligérants, seule à suffoquer dans cette guerre sans
trêve.Je crie au Grand que j'irai le reconduire à
l'école en voiture, pour qu'il ne soit pas en retard. Il arrive les yeux rouges et les
cheveux mouillés dans son uniforme d'école. Je serre son corps raide dans mes bras, il
garde son âme meurtrie. C'est moi qui pleure maintenant, je ne peux plus rattraper mon
geste, je le sens si fermé, je lui dis tout bas des mots d'excuses. Il s'écarte et se
met à table. Il mange posément, ne me regarde pas et me lance :
Il faut qu'on parte dans cinq minutes. As-tu fini les lunchs ?
Les plus jeunes n'ont pas lambiné, ils partent pour l'école du coin tout seuls, ils sont
extraordinairement coopératifs ces deux-là quand ils sentent la peine rôder.
Dans
la voiture, je romps le silence avec mes redites, mes tristes mots de mère indigne, ma culpabilité qui clignote à chaque coin de
rue. Le Grand ne répond pas, il fixe obstinément le bout de ses chaussures, il me laisse
à mon mea culpa sans intervenir. À la fin du trajet, il regarde son école,
soupire en ramassant son sac à dos, ouvre la portière, me regarde avant de
la refermer et risque un maigre sourire:
À ce soir maman !
- A ce soir mon grand. Je suis soulagée, il ne s'encombre pas de
mes égarements, ma rage est à moi, il me la redonne pour que je la dissèque, il ne veut
pas en faire les frais, sa mère est en colère, sa mère en a assez, une mère, c'est
parfois aussi imprévisible qu'un frère. J'écoute les informations à la radio en
rentrant à la maison, je stationne la voiture du bon côté de la rue, pour ne pas me
taper de contravention. Je sors le chien, amène-moi au bout du monde, dans tes ruelles
préférées, j'ai une mauvaise action à me faire pardonner, on marchera aussi longtemps
que tu voudras ce matin. Je cherche des pistes fraîches pour remonter au lieu de ma
colère, je m'arrêterai avec toi mon chien, quand tu sentiras tes semblables, quand tu
auras flairé une présence, je ferai comme toi, je marquerai le territoire de ma
mémoire.
Beaucoup plus tard, il a plu dans la ruelle
qui sent la terre, et j'ai laissé au temps le soin de laver ma peine. Mes trois fils
m'obligent à sillonner lentement tous les recoins de mes cicatrices, ils
me cherchent et me trouvent, ils me perforent.En rentrant de l'école à la fin de
l'après-midi, le Moyen ne s'arrête pas à la porte de mon bureau pour me dire
bonjour. Il passe directement à la cuisine et s'enferme avec le téléphone, il
parle à son
père. Il en a gros sur le coeur, de victime qu'il était ce matin, il est
devenu bourreau, c'est trop pour ses petits os, son coeur fragile cherche réparation,
son aîné
c'est son idole. Des bribes me parviennent: "... le Grand... maman pas le
droit ... coups de pied... beaucoup pleuré... pas juste". Oh
la la, les répercussions de
notre crise matinale sont en train de s'amplifier, on n'échappe pas une si
grande colère
impunément.
La mise en demeure arrive le surlendemain.
Et blablabla charabia d'avocat "... si un autre incident du genre venait à se
reproduire notre client n'aurait d'autre recours que d'initier des procédures pour vous
retirer la garde des enfants".
Je voudrais savoir m'enfermer
dans ma chambre, m'agenouiller et prier Dieu comme le faisait ma grand-mère,
pour qu'impuissance et humiliation se métamorphosent en obéissance et humilité.
Rien. Je ronge ma colère
comme mon chien son os, nous sommes domestiqués lui et moi, il se soumet à toutes
mes trahisons, aveugle et fidèle, la mère en moi résiste à toutes mes velléités
d'abandon de mes fils, jabdique mon droit de réplique, docile
et muselée.

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