La première fois que j'ai vu Grégoire, il était accroupi devant des étalages de pots de peinture, à vérifier des étiquettes. Il me faisait dos et ne savait pas que je regardais son petit bout de peau qui dépassait, entre son t-shirt trop court et la ceinture de son pantalon. Rien du disgracieux "plumber's smile" qui donne à voir la naissance d'une craque de fesses qui débordent. Non, juste un croissant de peau, à la base du dos, d'une chair couleur de lune. Ça m'a émue.

Je restais là, étonnée de constater la rapidité avec laquelle je m'étais mise à détailler cet homme offert à mon regard, ses fesses bien rondes, ses cuisses qui s'ouvraient de chaque côté du dos, sa nuque découverte par des cheveux très courts, d'un noir cirage de chaussures, qui formaient une pointe en plein centre du cou, une ligne qui allait en s'amincissant pour rejoindre celle formée par un petit duvet de poils qui sortaient de l'échancrure de son t-shirt. Mon oeil suivait le point de démarcation d'où sa peau ressortait, au bout des manches. Il avait des biceps d'homme qui travaille et des avant-bras couverts de poils, un tissage de poils noirs.

- Bonjour Madame, est-ce que je peux faire quelque chose pour vous?

Il s'était retourné et m'avait aperçue, plantée là, les mains dans les poches de ma veste de jeans, l'air vaguement indécis. C'était l'époque où mon mari avait définitivement quitté la maison, emportant ses caisses de Bordeaux et ses reliquats de vie de célibataire, de sa vie d'avant moi, d'avant notre couple, d'avant les garçons. J'avais moi aussi récupéré mes souvenirs de jeune fille qui meublaient le chalet dont il avait fait l'acquisition six ans plus tôt, pour accueillir nos nouvelles amours, après une première séparation. Nous nous étions réconciliés in-extremis, juste avant qu'il ne s'engage avec une nouvelle femme pour refaire sa vie, au moment précis où ma nature un peu lâche avait senti qu'il valait mieux vivre dans le confort conjugal que de braver les intempéries de la vie. Et puis, c'était un homme bien, il était le père de mes enfants, je l'aimais.

À la naissance du troisième fiston, j'avais cessé de travailler et nous nous étions installés dans le modèle familial ancestral, celui dans lequel lui et moi avions été élevés : il était le pourvoyeur, les garçons étaient les enfants, j'étais la reine du foyer. La carrière d'avocat de mon mari était florissante. À 45 ans, il avait réussi dans la vie, il s'était construit une clientèle triée sur le volet, il avait une femme distinguée qui avait remis à plus tard la satisfaction de ses ambitions professionnelles pour élever ses trois petits garçons, charmants au demeurant. Une petite famille modèle, quoi.

L'été de la rupture, j'ai voulu sortir du cadre. Le bébé avait deux ans, j'avais recruté une ado délurée qui assumerait pour moi le rôle de " life-guard " au bord du lac, ce qui me permettrait de passer deux jours par semaine en ville, pour travailler à mes affaires. Mon mari s'était opposé à mes projets. Je les avais donc remis à l'automne et je m'étais tapé une crise d'arthrite carabinée : ma jambe gauche était morte, l'articulation du genou était raide, c'était un foyer incandescent de douleurs qui m'humiliaient en limitant ma mobilité. Le spécialiste que j'avais consulté m'avait dit, sympathique et compatissant : - Vous êtes bien jeune, Madame, pour faire une si grosse crise d'arthrite. Vous savez, parfois c'est psychosomatique. Votre jambe refuse de vous porter, elle refuse d'avancer. Comment ça va dans votre vie, vous êtes pas malheureuse, toujours?

J'étais sortie de son bureau en pleurant sous mes verres fumés. J'ai eu peur de passer de l'arthrite au cancer, d'attraper une maladie qui ne pardonne pas et de mourir pour vrai, toute seule et connement parce que la bourgeoise en moi préférait la sécurité de la vie familiale à l'identité, au risque de m'opposer à mon mari. Il avait pris une amante, je l'avais su mais n'avais rien dit. Il était vivant et bien portant lui, son désir de durer dans notre vie familiale modèle était ferme et sans équivoques, il était prêt à le prouver tous les soirs, à valider la pérennité du régime de vie qui lui constituait son identité d'homme.

Dans le fond, quand il avait fait ça, je lui en avais été reconnaissante. Il était capable de mener une vie parallèle, d'aimer les femmes qui mouillaient pour lui mais de dormir quand même avec moi tous les soirs, de faire comme si, comme si c'était ça la vie, une femme qui élève vos enfants et qui baise avec vous deux fois par mois, pour vous exprimer sa gratitude. Il n'avait rien cassé, il s'était rangé, il trimait plus dur que jamais et réussissait à gagner ses procès, il était un patron adulé, un mari infidèle très discret, ses plombs ne sautaient pas, son corps le servait sans défaillir, sa vie ne chahutait pas celle des autres, il trouvait des solutions à sa frustration sexuelle, il me laissait m'enliser dans mes angoisses existentielles, sans renoncer à être qui il était.

Moi ça n'allait pas, c'était le chaos tous azimuts, le zéro dans ma vie professionnelle, le zéro au lit, le zéro dans mon compte en banque, l'inconfort grandissant entre le mode de vie que les revenus de mon mari permettaient et mes aspirations de continuité quotidienne pour que les garçons apprennent à être autonomes et responsables. Je n'étais plus capable de faire comme si, comme si c'était ça la vie, un mari qui vous entretient et qui ne débande pas même si vous n'avez jamais envie de l'embrasser sur la bouche. Ça avait assez duré, mais j'étais terrorisée à l'idée de devoir tout porter, tout imposer, du désir de rupture jusqu'au partage des ustensiles de cuisine, je sentais que le prix à payer pour vouloir me reconstituer une, entière et conforme à mes aspirations premières n'allait pas être des peanuts.

Paradoxalement, c'est lui qui a mis les points sur les "i", qui a fait éclater la contradiction, qui ne m'a plus laissé profiter des coins d'ombre du modèle pour esquiver les questions et continuer à vivre dans la pénombre de moi. Le modèle était clair: le mari et l'épouse partagent le même lit. Ils ont une vie sexuelle normale pour un couple qui dure depuis plus de dix ans et qui a trois enfants. Pas question d'ébranler l'image du bonheur en faisant chambre à part. Il était minuit quand il m'a dit : - Là, ça va faire. Ou on couche dans le même lit, ou alors tu te rhabilles et tu vas dormir en ville. Pas question de jouer aux fous, tu vas pas prendre l'habitude de passer la nuit sur le sofa.

Il a été très très surpris de voir la petite bourgeoise enlever son pyjama, remettre ses jeans et sa veste. Moi aussi d'ailleurs, j'étais crevée, je ne voulais pas d'histoire, juste la paix, juste arrêter de faire semblant d'avoir du désir, ne plus sentir la culpabilité me ronger quand son sexe se durcissait à l'effleurement. Et puis, la peur de mourir a été plus forte que le reste, elle a tiré sur la plogue et je n'ai plus répondu aux impératifs du bon sens. Quelque chose en moi faisait son adolescente ténébreuse qui prend la porte sans dire un mot, c'était une boule d'identité plus compacte que la bourgeoise, plus viscérale que la mère, un petit moi qui voulait flamber de désir plutôt que de mourir de fric.

Des mois plus tard, un matin de printemps, le corps de Grégoire, marchand de peinture, a ému le mien. Le désir était revenu me surprendre n'importe quand, il était gratuit et un peu envahissant, je n'y étais pas encore habituée. Je suis sortie des vapes et ai finalement opté pour repeindre le salon en jaune vanille, j'avais envie de mettre du soleil partout. Le chauffeur de taxi qui m'a ramenée à la maison avec mes pots de peinture s'est étiré le cou et m'a regardée tranquillement dans le rétroviseur avant de me dire doucement :

 

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- You have nice eyes Ma'am!