Presque tous les jours, je passe devant chez lui. Je ne connais pas son horaire de travail, je n'observe pas ses allées et venues, mais je fais un clin d'œil à sa maison à chaque fois que je dépasse son trottoir. Depuis une douzaine d'années, j'habite sur la même rue que Lionel. Ses enfants, un peu plus vieux que les miens, ont fréquenté la même école primaire.

Lionel élève seul ses deux filles depuis presque toujours. Je l'ai rencontré au fil des années avec des femmes, mais jamais il ne s'est remis en ménage. Il a des yeux noirs et pétillants. Depuis que je ne vis plus avec mon mari, il m'adresse plus volontiers la parole. À l'heure des courses, je le croise parfois. Il ralentit le pas et me salue toujours. Je m'empresse alors d'engager la conversation, un peu trop rapidement, mais il fait semblant de ne pas le remarquer. Je suis contente quand ça se passe en été, parce qu'on peut plus confortablement éterniser le bavardage. Au bout d'un moment, j'ai besoin de mes mains pour parler et je dépose mes sacs d'épicerie par terre.

Lui, Lionel, il n'a pas les mains expressives mais il a le regard vagabond. Ses yeux louchent de mes lèvres à mes seins. Je fais comme si je ne m'en apercevais pas. Il croise les bras sur sa poitrine comme pour retenir ses mains de partir à l'aventure. Il caresse sa barbe, insère parfois un index entre ses lèvres, comme pour réfléchir à ce que je viens de dire. Je préfère croire qu'il mord son désir, par pudeur pour moi, parce qu'il est un gentleman et qu'il se respecte trop pour tout brusquer. Il attend que je fasse le premier pas. Je ne le fais pas.  Je ne veux pas mêler ma vie à la sienne.

Je voudrais qu'il me donne l'hospitalité de ses bras, comme on présente spontanément de l'eau au coureur qui franchit la ligne d'arrivée, par esprit de civisme. J'ai envie de le prendre doucement par la main et de lui offrir de partager mon lit, comme les enfants s'invitent à jouer dehors, à faire un tour de bicyclette, à aller acheter des bonbons au dépanneur. Il a la lèvre ronde, le corps un peu trapu mais souple, à peine un début d'embonpoint qui trahit la quarantaine bien amorcée. Je lui raconte mes derniers films, il m'instruit de ses trouvailles musicales. Je lui parle des enfants, des fleurs qu'il faut planter au soleil et des modifications au zonage du quartier. Il écoute le son de ma voix, mon rire qui s'élève à la fin des phrases. J'observe le pétillement de ses yeux qui tournent au velours onctueux quand il rit à son tour.

Il me regarde comme le font les jeunes garçons qui sortent de l'adolescence et qui prennent soudainement conscience des femmes autour d'eux. Ça me ramène vingt ans en arrière, quand la vie était assez coulante pour que le plaisir puisse se vivre innocemment, sans que l'attachement ne vienne lui mettre la corde au cou.

Je me rappele Philippe, cet étudiant long comme un fil qui suivait le même cours de philosophie que moi, les jeudis matins. Il vivait à trois rues du cégep et j'allais manger chez lui. La maison était vide. Après le lunch, invariablement, on montait à sa chambre pour écouter un disque, on s'étendait sur le lit, ses mains tremblaient toujours un peu quand il les posait sur mes seins, les miennes aussi quand j'osais toucher son sexe, et ça durait longtemps comme ça, quatre mains sur deux corps qui s'explorent. Toute une session de jeudis matins, sans jamais se demander autre chose que:
- On va manger?

J'ai passé l'âge de vivre comme ça et je suis désolée, triste de la sagesse adulte. Je ne peux pas demander à Lionel d'ouvrir sa cage d'ours comme on ouvre une fenêtre, pour prendre un peu d'air. Je ne peux pas déposer un baiser mouillé sur sa bouche rouge, je me mords involontairement la lèvre inférieure. Devine-t-il les efforts que je fais pour rester sage ? Ne l'ai-je pas assez appris qu'il valait mieux laisser sécher son corps que de le poser trop près du coeur de l'autre ? Je vais me faire regarder les seins par mon voisin comme d'autres se font lire dans les mains, pour croire que l'avenir recèle des surprises, que l'essentiel est invisible pour le corps.

Son hommage me réconforte. Pas tellement parce que je doute de mon sex-appeal, ma fin de trentaine ne me défraîchit pas encore assez pour ça. Non. Ma continence obligée me travaille et je doute du sens de la vie. J'ai faim d'un corps contre le mien, d'un corps qui ferait exister le mien. Et lui aussi. Malgré ses longues années de coeur solitaire, je sens que cette envie-là n'est pas morte, qu'elle est toujours vivante. Ça me rassure. Je peux reprendre la route, ranger mes provisions, chantonner en préparant le repas. Les yeux de Lionel ont effleuré mon angoisse d'une caresse. Peut-être qu'un jour nos coeurs absolus cesseront d'emprisonner nos corps, peut-être qu'un jour...