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Jeudi matin, le comité de coordination se réunit. Jen suis, comme à toutes les semaines, pour écoper des dossiers à traiter la semaine suivante, pour faire le point sur la semaine qui sachève. De jour en jour, je travaille. De mois en mois, mon père se meurt à lInstitut de cardiologie de Montréal. La porte de la salle de
réunion souvre
délicatement, il ny a que moi qui tourne la tête en direction de la
secrétaire.
Ça tombe bien, je suis justement la personne quelle cherche. Je sors. Je traverse une banlieue, puis le fleuve, la cité défile, je manque de salive, jéteins la radio, jallume ma deuxième cigarette. Jai recommencé à fumer après son opération, lorsquil est devenu évident que ses artères remises à neuf ne lui seraient daucune utilité. Son corps trop usé na pas supporté lanesthésie, mais son cur tout neuf tient le coup. Ses reins ont flanché, cest une machine qui filtre son urine, ses poumons semplissent deau et ne respirent plus tout seuls, il a perdu lappétit. Les médecins disent que cest une question de temps, quil est très résistant, ça les surprend, vraiment. Moi, ça ne métonne pas, mon père ne déconne pas, il na pas assez du temps qui lui reste pour accepter quil va mourir hospitalisé, branché, humilié, la bassine sous la jaquette, même pas rasé, affublé dun dentier qui ne tient plus, tellement il a maigri. Lunité des soins intensifs, ça
ressemble
à un garage, avec des lits roulants parqués dedans, des instruments au mur, des
fils
électriques au sol, des écrans cathodiques sur roulettes. Au milieu de tout ça,
mon père ressemble à un petit moineau. À 77
ans, il a perdu sa prestance de coq, mais il en a gardé les manières. Il me fait
signe dapprocher. Je massois
au bord du lit, je le regarde droit dans les yeux pour bien saisir les mots quil
articule à
peine : Nous nous sommes remis. Il
se tait et me dévisage, le regard mauvais. Jamais je naurais cru que toute
son autorité pouvait
se recroqueviller sous ses paupières et me bondir dessus au moindre signe
de pitié que
trahit mon expression. Je téléphone au bureau et négocie une semaine de congé, à partir de maintenant. Je rejoins mon frère lavocat, mon frère lingénieur, ma sur la comptable, ma mère épuisée et jobtiens quun conseil de famille se réunisse le soir même, toutes affaires cessantes. Mon père ne roule pas sur lor, mais il est loin dêtre pauvre. Il a vendu son commerce à 55 ans, a fait dheureux placements en bourse et en a scrupuleusement investi les profits dans des portefeuilles dactions pour lui, sa femme et chacun de ses enfants. Cétait sa façon dasseoir son autorité de pater familias, de continuer à prendre les décisions qui comptent, de nous garder sous son aile, de veiller sur sa couvée même lorsque son nid a été vide. Sa sagacité nous a tous enrichis, des rendements élevés sur ses investissements nous ont permis davoir accès à du capital au moment où on en a le plus besoin, quand on sinstalle dans la vie avec des enfants et quon veut réduire le montant des traites sur lhypothèque. Fils de prolétaire, Magloire est devenu père de professionnels, il nous voulait riches et instruits, la vie devant soi, il nous a donné ça, il en crève de fierté. Japprends quil y a deux jours, papa a convoqué ma sur la comptable à une session de travail sur létat de ses avoirs. Il sait quil a les moyens financiers de sinstaller chez lui, avec tout lattirail nécessaire pour y attendre la mort en paix. Je ne mattendais pas à ce que la chose soit facile à faire techniquement, mais je navais pas prévu que la dissension sinstallerait au sein de notre famille si unie sous la férule de mon père, divisée maintenant par ses dernières volontés. Nous sommes deux contre deux, dans le blanc des yeux. Mes années de féminisme militant remontent à la surface, mon père l'autoritaire macho, ma mère la femme effacée, en sécurité dans sa soumission de mère. À l'époque, ma soeur et moi, même combat contre papa. Pourquoi moi maintenant du côté de papa, avec mon frère aîné, l'ingénieur patenté? Il y a maldonne, je vieillis tellement ou quoi? Lingénieur : De
toutes façons, cest une question de jours, dès quon le sortira
de là, il va
se détériorer à vue dil. Alors je ne vois pas le problème. On
na
quà le veiller nous-mêmes pendant une semaine, deux au maximum. La discussion a continué jusquà tard dans la nuit. Lavocat plaidait le lendemain, il en avait marre, il a demandé un ajournement. Cétait presque ça, cétait presque un procès, le doute raisonnable faisait des siennes, sinsinuait dans nos coeurs. Pourriture. Ma mère sétait assoupie, la tête penchée, les mains encore agrippées lune à lautre, comme pour sempêcher de tomber. Ses petites lunettes pendaient dun seul côté au bout de leur cordelette. Le brouhaha la réveillée. La mère : Alors, cest quand quil sort de
lhôpital ? Lavocat et moi avons été mandatés pour négocier le congé de papa de lInstitut de cardiologie, la comptable pour financer lopération, lingénieur pour louer et installer le matériel nécessaire. Enfin, on se sent utiles, cest à notre tour de faire un miracle pour papa, on lui doit bien ça. Il est mort deux jours plus tard, le salopard, alors quon était tous réunis autour de lui, la veille de sa sortie. Ça tombait bien pour le salon, le service et lenterrement, on avait justement pris une semaine de congé. |