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Jeudi matin, le comité de coordination se réunit. J’en suis, comme à toutes les semaines, pour écoper des dossiers à traiter la semaine suivante, pour faire le point sur la semaine qui s’achève. De jour en jour, je travaille. De mois en mois, mon père se meurt à l’Institut de cardiologie de Montréal.

La porte de la salle de réunion s’ouvre délicatement, il n’y a que moi qui tourne la tête en direction de la secrétaire. Ça tombe bien, je suis justement la personne qu’elle cherche. Je sors.
- C’est au sujet de votre père. Le Dr. Chicoine est au bout du fil, paraît que c’est urgent.
Prémonition ? Une bouffée d’adrénaline m’inonde : ça y est, Magloire va y passer.
– Madame Carpentier ? Votre père refuse absolument de se soumettre à la dialyse, il n’a rien voulu avaler ce matin tant qu’on ne lui promettait pas qu’il ne descendrait pas pour son traitement. Nous avons tenté de rejoindre votre mère sans succès, pouvez-vous vous déplacer ?
J’entre en trombe dans la salle de réunion, l’air catastrophé :
– Excusez-moi, c’est mon père...
Ils le savent, ils doivent en avoir marre, ça fait cinq mois que ça dure.

Je traverse une banlieue, puis le fleuve, la cité défile, je manque de salive, j’éteins la radio, j’allume ma deuxième cigarette. J’ai recommencé à fumer après son opération, lorsqu’il est devenu évident que ses artères remises à neuf ne lui seraient d’aucune utilité. Son corps trop usé n’a pas supporté l’anesthésie, mais son cœur tout neuf tient le coup. Ses reins ont flanché, c’est une machine qui filtre son urine, ses poumons s’emplissent d’eau et ne respirent plus tout seuls, il a perdu l’appétit.

Les médecins disent que c’est une question de temps, qu’il est très résistant, ça les surprend, vraiment. Moi, ça ne m’étonne pas, mon père ne déconne pas, il n’a pas assez du temps qui lui reste pour accepter qu’il va mourir hospitalisé, branché, humilié, la bassine sous la jaquette, même pas rasé, affublé d’un dentier qui ne tient plus, tellement il a maigri.

L’unité des soins intensifs, ça ressemble à un garage, avec des lits roulants parqués dedans, des instruments au mur, des fils électriques au sol, des écrans cathodiques sur roulettes. Au milieu de tout ça, mon père ressemble à un petit moineau. À 77 ans, il a perdu sa prestance de coq, mais il en a gardé les manières. Il me fait signe d’approcher. Je m’assois au bord du lit, je le regarde droit dans les yeux pour bien saisir les mots qu’il articule à peine :
– Donne-moi mes pantalons, on s’en va à la maison.
– On peut pas partir papa, t’es branché de partout.
– C’est pas grave, je vais enlever les tuyaux.
Et il serre les doigts autour du tube qui relie sa trachée ouverte au respirateur, il tire, manque de souffle, respire, recommence.
– Papa, arrête, fais pas le fou.

Pour toute réponse, il tire encore. Cette fois-ci, c’est la bonne. La panique et la peine me figent, j’ai les muscles des mâchoires tellement contractés que je ne peux pas ouvrir la bouche, j’ai chaud, je lutte contre les larmes. Magloire s’étouffe. Une infirmière se précipite et me tire de mon impuissance. Il râle. L’oxygène se remet à circuler, je n’ai pas cessé de le regarder, mes mains tremblent. Il ferme les yeux, épuisé.

Nous nous sommes remis. Il se tait et me dévisage, le regard mauvais. Jamais je n’aurais cru que toute son autorité pouvait se recroqueviller sous ses paupières et me bondir dessus au moindre signe de pitié que trahit mon expression.
– Je t’ai donné ma voiture, l’as-tu toujours ?
– Ben oui, je m’en sers tous les jours.
– Va te stationner à la porte, on va descendre.
Il ne demande pas, il ordonne. Ce n’est pas la première fois qu’il me joue son petit scénario du départ pour la maison. Mais cette fois-ci, il y met le paquet, il veut aller mourir chez lui, tout de suite.
– On peut pas partir maintenant, t’as pas voulu aller à la dialyse ce matin, tu es en train de t’empoisonner, dans six heures tu vas être tellement gaga que tu ne nous reconnaîtras même plus. T’en as assez, tu veux mourir demain ?
– Si tu m’aimais un peu, tu t’arrangerais pour qu’on rentre à la maison.
Obstiné, têtu comme une mule, ce n’est pas de mort dont il est question, c’est d’amour. Il veut que je cède, c’est toujours comme ça avec lui, l’aimer, c’est céder. Je laisse sortir un soupir si grand qu’il ouvre des yeux mouillés de joie.
– C’est donnant donnant papa, tu vas à la dialyse et je vais essayer de te sortir d’ici.

Je téléphone au bureau et négocie une semaine de congé, à partir de maintenant. Je rejoins mon frère l’avocat, mon frère l’ingénieur, ma sœur la comptable, ma mère épuisée et j’obtiens qu’un conseil de famille se réunisse le soir même, toutes affaires cessantes. Mon père ne roule pas sur l’or, mais il est loin d’être pauvre. Il a vendu son commerce à 55 ans, a fait d’heureux placements en bourse et en a scrupuleusement investi les profits dans des portefeuilles d’actions pour lui, sa femme et chacun de ses enfants. C’était sa façon d’asseoir son autorité de pater familias, de continuer à prendre les décisions qui comptent, de nous garder sous son aile, de veiller sur sa couvée même lorsque son nid a été vide. Sa sagacité nous a tous enrichis, des rendements élevés sur ses investissements nous ont permis d’avoir accès à du capital au moment où on en a le plus besoin, quand on s’installe dans la vie avec des enfants et qu’on veut réduire le montant des traites sur l’hypothèque. Fils de prolétaire, Magloire est devenu père de professionnels, il nous voulait riches et instruits, la vie devant soi, il nous a donné ça, il en crève de fierté.

J’apprends qu’il y a deux jours, papa a convoqué ma sœur la comptable à une session de travail sur l’état de ses avoirs. Il sait qu’il a les moyens financiers de s’installer chez lui, avec tout l’attirail nécessaire pour y attendre la mort en paix. Je ne m’attendais pas à ce que la chose soit facile à faire techniquement, mais je n’avais pas prévu que la dissension s’installerait au sein de notre famille si unie sous la férule de mon père, divisée maintenant par ses dernières volontés.  Nous sommes deux contre deux, dans le blanc des yeux.  Mes années de féminisme militant remontent à la surface, mon père l'autoritaire macho, ma mère la femme effacée, en sécurité dans sa soumission de mère. À l'époque, ma soeur et moi, même combat contre papa.  Pourquoi moi maintenant du côté de papa, avec mon frère aîné, l'ingénieur patenté?  Il y a maldonne, je vieillis tellement ou quoi?

L’ingénieur : – De toutes façons, c’est une question de jours, dès qu’on le sortira de là, il va se détériorer à vue d’œil. Alors je ne vois pas le problème. On n’a qu’à le veiller nous-mêmes pendant une semaine, deux au maximum.
L’avocat : – Aie, ça fait déjà cinq mois que ça dure, là on va se taper quinze jours d’agonie, suivis de quatre jours de salon funéraire, le service, et l’enterrement  pour couronner le tout? Vous trouvez pas que c’est un peu trop ? Maman est déjà pas bien, voulez-vous l’envoyer à l’hôpital elle aussi ?
La comptable : – C’est vrai, c’est pas faisable, tout ce qui risque d’arriver c’est que tout le monde s’épuise.
L’ingénieur : – Bon, alors on dépense une fortune et on fait venir des infirmières vingt-quatre heures par jour.
La comptable : – Non, on oublie ça et on le laisse à l’hôpital.
Moi : – On peut pas, je lui ai promis.

La discussion a continué jusqu’à tard dans la nuit. L’avocat plaidait le lendemain, il en avait marre, il a demandé un ajournement. C’était presque ça, c’était presque un procès, le doute raisonnable faisait des siennes, s’insinuait dans nos coeurs. Pourriture.

Ma mère s’était assoupie, la tête penchée, les mains encore agrippées l’une à l’autre, comme pour s’empêcher de tomber. Ses petites lunettes pendaient d’un seul côté au bout de leur cordelette. Le brouhaha l’a réveillée.

La mère : – Alors, c’est quand qu’il sort de l’hôpital ?
Silence. Ma mère regarde l’horloge du salon.
La mère : – À l’heure qu’il est, vous avez eu quinze fois le temps de faire le tour de la question.
Silence. Ma mère nous regarde à tour de rôle, les sourcils en points d'interrogation.
La mère : – Dites-moi pas que vous avez changé d’idée. Mon Dieu, ça va l’achever.
Silence. Ma mère pleure et cherche son mouchoir. L’avocat cherche les yeux de ma sœur qui se prend la tête à deux mains et se mord les doigts. Ces deux-là, c'est à ma mère qu'ils cèdent.

L’avocat et moi avons été mandatés pour négocier le congé de papa de l’Institut de cardiologie, la comptable pour financer l’opération, l’ingénieur pour louer et installer le matériel nécessaire. Enfin, on se sent utiles, c’est à notre tour de faire un miracle pour papa, on lui doit bien ça. Il est mort deux jours plus tard, le salopard, alors qu’on était tous réunis autour de lui, la veille de sa sortie. Ça tombait bien pour le salon, le service et l’enterrement, on avait justement pris une semaine de congé.