MIRZA
Je dois à mon chien d'avoir guidé mes pas jusqu'à l'écriture. C'est grâce à lui que je me suis mise à écrire pour vrai. Les pas sur le sol et les mots sur le papier. C'est comme ça que le rythme s'installe, je pose les pieds sur le sol, le droit, le gauche. Entraîné par la curiosité du chien, mon corps s'oublie, il marche, je pense, il marche, je pense. Je m'arrête, je repars. Et les mots trouvent leur cadence, ils se placent tous seuls au bon endroit. C'est en cheminant tous les jours que la discipline a creusé son sillon dans ma tête, que mes mille pensées ont fait la queue leu leu et ont accepté de se dire plutôt que de jaillir à bout portant, quand la vie était trop moche, trop dure ou trop belle. C'est ma technique à moi, la passegiata, la promenade du chien.

Il y a des matins où c'est le chien et moi qui allons reconduire le petit à la garderie, d'autres où c'est le petit et le chien qui m'emmènent sur les trottoirs. Ça dépend de l'humeur de tout le monde, c'est variable. Mais enfin, j'y vais deux fois par jour, je fais toujours le même trajet. C'est pas très long, quinze minutes à l'aller, la moitié au retour. Pas tellement parce que le petit marche moins vite que moi, mais parce qu'il s'arrête en cours de route, il regarde les fleurs qui poussent et qui sentent bon, les couleurs des feuilles qui tombent, la neige qui s'accumule sur les balcons et les petits trottoirs des maisons. Parfois, il ramasse des cochonneries par terre et les met dans le sac du caca du chien.

- Regarde maman, c'est la pollution qui traîne.

Dans mon temps, ce n'était pas "la pollution qui traînait", c'était des gens qui étaient impolis, des mal-élevés qui confondaient la voie publique et leur sac vert.

Nous étions allés chercher un chien, les enfants et moi, quelques semaines après la rupture d'avec leur père. Ça faisait longtemps que les garçons réclamaient un chien, à défaut d'avoir réussi à me convaincre de leur donner un nouveau petit frère. J'ai cédé un dimanche matin et je les ai amenés chez un éleveur, juste pour en voir. Évidemment, ils ont trouvé un chiot qui avait à peine trois mois, il nous est tombé dans l'oeil et nous l'avons ramené. Nous l'avions choisi de taille assez petite pour que les plus jeunes puissent le tenir en laisse sans problèmes, mais pas trop, parce que nous n'endurons pas les jappeurs aux voix aiguës, et puis, c'était un bâtard, qui avait comme père un chien de race du chenil et comme mère une jolie chienne trouvée, aux yeux humides et tendres.

J'avais opté pour l'animal de compagnie pour les petits, pour qu'ils puissent avoir un ami secret à qui conter leurs peines. Le moment était difficile à passer, veut, veut pas, l'éclatement du couple papa-maman, c'est pas de la petite bière à avaler pour les enfants. Je me sentais assez coupable de leur faire ça, j'étais même prête à m'encombrer d'un chien si ça pouvait leur rendre la vie plus facile, leur donner un soutien thérapeutique, plus accessible qu'un psy sur rendez-vous, certainement moins cher, et qui sait, sans doute plus efficace à long terme. Et puis, je me disais aussi qu'en multipliant les devoirs et obligations, j'allais finir par crouler dans la domesticité crasse et oublier ma propre peine. Mais bref, la thérapie, c'est avec moi que ça a fonctionné le mieux, quand la maison se vidait un week-end sur deux, quand ils partaient tous les trois chez leur père et que je me retrouvais seule avec le bruit du moteur du frigo, il me restait le chien.

Quand j'ai rencontré mon mari, il avait un chien depuis toujours, enfin depuis qu'il avait quitté le troisième étage qu'habitaient ses parents et qu'il s'était installé ailleurs. C'était la première chose qu'il avait faite. Aller à la Société protectrice des animaux et choisir un chien, réaliser enfin le rêve qui l'avait habité pendant toute son enfance. Le dernier chien dont il a été le maître, la belle Mirza, est morte à 17 ans, incontinente depuis des mois.

C'est moi qui suis allée la porter chez le vétérinaire pour qu'on l'euthanasie, un matin où elle avait encore souillé le plancher de la cuisine. D'habitude, je réveillais mon mari, je l'informais de la chose, il venait tout laver et retournait se coucher. Comme son travail l'obligeait à de fréquentes absences, je me faisais un devoir de ne pas ramasser les dégâts de Mirza quand il était à la maison. J'en avais marre. Et puis, il fallait bien que la réalité lui rentre dans le corps, qu'il prenne conscience de l'état de la pauvre bête, de sa vie qui s'éteignait et qu'il se décide à l'accompagner chez le bon Dieu des chiens.

Il ne voulait pas se rendre à cette évidence-là, additionner les mois de pipi par terre et de nourriture vomie comme autant de signes que l'inévitable était arrivé. Mirza lui était attachée depuis si longtemps que sa vie semblait vouloir durer toujours. Il était son maître, elle était son chien. Son corps dorénavant sourd et aveugle reconnaissait encore les vibrations que le pas de son homme imprimait aux marches de l'escalier extérieur. Dès qu'il franchissait le seuil de la porte, elle sortait de sa vieillesse arthritique pour lui quêter fidèlement une caresse. Cette reconnaissance-là lui était une si douce habitude que sa vieille Mirza méritait bien le droit de mourir de sa belle mort.

Ce samedi-là, il a refusé de se lever : il m'a dit qu'il avait travaillé trop tard la veille, qu'il avait manqué de sommeil toute la semaine, j'étais déjà debout avec les enfants, je n'avais qu'à avoir un peu de coeur et à nettoyer. Mais justement, j'en avais du cœur et je trouvais que la chienne avait assez perdu sa dignité, qu'on lui devait bien ça, avoir le courage de la prendre dans ses bras pendant la piqûre et pleurer un bon coup en lui disant adieu. Il faisait froid, c'était l'hiver. Du bout du corridor, je lui ai lancé un ultimatum :

- Écoute, si tu ne viens pas, je l'emmène ce matin même chez le vet pour qu'il l'endorme, ça fait trop longtemps qu'on aurait dû y aller.

Il n'est pas sorti du lit, il a laissé tomber à travers la porte de la chambre :

- C'est ça, fais donc ça si t'as pas de coeur.

J'ai habillé les gars, j'ai caressé Mirza jusqu'à ce que le coeur me craque mais je suis partie quand même. Les formalités ont été vite complétées, ce n'était pas notre vétérinaire à nous, c'était un jeune qui assurait la garde pendant le week-end, il nous a laissé entrer dans la petite pièce, j'ai déposé la chienne sur la table d'acier inox, il était malhabile parce que les veines de Mirza étaient si fuyantes qu'il n'arrivait pas à la piquer, la pauvre tremblait de tous ses membres et gémissait, je lui ai flatté la tête, juste derrière les oreilles, là où elle aimait ça, je lui parlais tout bas parce que je ne voulais pas que les petits entendent ma voix chevrotante, ma boule dans la gorge.

Notre vet suppléant lui a finalement administré une dose de calmant dans la fesse, elle s'est détendue, elle a tourné la tête vers moi, je me suis dit que c'était sa façon de me pardonner mais je savais qu'elle cherchait son maître, j'essayais de cacher ma peine aux enfants, je ne savais plus ce que je pleurais au juste, si c'était qu'elle meure ou que mon mari m'ait laissée seule avec ça.

Quand nous sommes rentrés, il était encore au lit, les gars sont allés lui apprendre la nouvelle et il est devenu furieux.

- Non, mais c'est pas vrai, tu l'as fait tuer, tu as fait ça! Ça m'en apprend long sur ce qui va m'arriver quand ça va être à mon tour d'être incontinent. Maudite sans coeur.