JEAN-BAPTISTE RICHER :
UN PATRIOTE RÉFORMISTE ET LOYAL
*
Patriotes en route vers la prison de Montréal.
(Archives nationales du Canada).
La région des Deux-Montagnes, située au nord de Montréal, a été durement
touchée lors des troubles de 1837. Saint-Eustache a fait les frais d'une bataille
entre les troupes gouvernementales dirigées par le général John Colborne et
les troupes rebelles sous la direction du docteur Jean-Olivier Chénier.
Le 14 décembre, Colborne et plus de 2 000 soldats réguliers et volontaires
écrasent facilement les Patriotes. Ceux-ci, au nombre d'environ 250, sont
regroupés autour de leur chef, le docteur Jean-Olivier Chénier, dans l'église
paroissiale de Saint-Eustache, bombardée et brulée. Le chef patriote et
environ quatre-vingts de ses combattants sont tués.
En représailles, les villages de Saint-Eustache et de Saint-Benoît sont saccagés,
brulés et pillés par les troupes de Colborne surnommé le «Vieux-Brulôt ». Les
volontaires orangistes venus des cantons avoisinants de Chatham, Grenville,
St. Andrew et Carillon sont en grande partie responsables de ce saccage. Une
centaine de maisons, deux églises et deux presbytères sont incendiées et
environ 500 familles sont pillées.
Aux lendemains de ces événements tragiques, les autorités gouvernementales
mettent aux arrêts plus de 200 Patriotes de la région des Deux-Montagnes. Ils
seront détenus à la nouvelle prison de Montréal, située au Pied du Courant.
Parmi les personnes arrêtées, il y a Jean-Baptiste Richer, marchand de
Saint-Benoît. Il est âgé de 29 ans et avait fait partie de la milice locale avant
les événements de l'automne 1837.
Jean-Baptiste n'avait pas participé à la bataille de Saint-Eustache mais il était
quand même sympathique aux idées défendues par Louis-Joseph Papineau,
chef du parti Patriote. Au cours des années précédentes, il avait participé à
différentes réunions patriotiques. À la réunion de Saint-Benoît de juin 1835, il
avait été nommé sur un comité chargé de ramasser des fonds en vue de lutter
contre « ... les violences d'un gouvernement hostile et corrompu ... ».
L'année suivante, il avait signé l'appel aux citoyens de la région des
Deux-Montagnes en vue de la grande assemblée de Saint-Scholastique. À cette
réunion qui réunissait plus de 2 000 personnes, il avait été nommé sur un
comité chargé de promouvoir la défense des droits des Canadiens contre un
gouvernement jugé « ... tyrannique et oppressif ... ».
Le 10 janvier 1838, un aubergiste de Saint-Hermas, David Marcil, incrimine
Jean-Baptiste. Dans sa déposition assermentée, il affirme que celui-ci faisait
partie du comité local des « ... Rebels (du) Grand Brulé ... » (Saint-Benoît). Aux
dires de Marcil, cet organisme était affilié à un comité national déterminé à
renverser le gouvernement britannique de la province et à le remplacer par
une administration locale. De plus, à une des réunions du comité de
Saint-Benoît, il avait été question de mettre sur pied une armée de rebelles.
Jean-Baptiste est donc mis en état d'arrestation. Il est accusé de haute
trahison. Dans sa déposition du 15 février, il avoue avoir participé à certaines
réunions mais ajoute qu'il a plutôt été dénoncé par un dénommé Peter
McKeriker de Saint-Hermas.
Jean-Baptiste est détenu à la prison du Pied du Courant du 10 février au 8
juillet 1838. Il est libéré sans autre accusation, comme la plupart des 600
autres Patriotes; le gouverneur de l'époque, lord Durham, craignant la tenue
de procès politiques.
Par la suite, le gouvernement du Canada-Uni met sur pied une commission en
vue d'indemniser les citoyens victimes d'incendies ou de pillages survenus lors
des troubles de 1837 et de 1838. Plus de 2 000 demandes d'indemnisation sont
étudiées et la plupart acceptée. Cette dernière mesure, votée en 1849, qui
favorise plusieurs anciens Patriotes, déplut aux ultra-loyalistes de Montréal
qui mettent le feu au Parlement du Canada-Uni, situé à l'époque dans le
Vieux-Montréal.
Jean-Baptiste est un des indemnisés. Il avait perdu sa maison et tout son
contenu. Dans sa demande du 23 août 1839, comme plusieurs de ses
compatriotes, il affirme se considérer « ... réformiste (mais) qu'il a toujours été
un sujet loyal ... ».
En parcourant sa réclamation détaillée, on apprend que Jean-Baptiste avait
une maison mesurant 28 pieds sur 24. Elle était érigée sur des fondations en
pierre, construite en pièce sur pièce, lambrissée et peinte à l'extérieur,
recouverte en bardeaux de cèdre, une galerie en avant, cinq fenêtres, une seule
porte principale et une cheminée.
L'intérieur de la maison était divisé en deux pièces au rez-de-chaussée, avec
un escalier montant à l'étage qui était vaste, et un autre donnant accès au
sous-sol.
S'ensuit une énumération de ses biens en partie pillée, en partie brulée: des
animaux dont une jument, une pouliche, un boeuf, une vache, quatre cochons;
des grains dont vingt-quatre minots d'avoine, douze de pois, cinq de graines
de lin, trois d'orge; des meubles dont une table, sept chaises, une horloge, un
lit, des paillasses, un rouet, une baratte et une tinette à beurre, un coffre et son
butin, de la literie de maison, un poële, des cadres, un chapelet, un miroir; des
vêtements dont huit robes d'indienne, cinq châles, une bourse, deux tabliers,
quatre coiffes, huit chemises d'homme, une ceinture de l'Assomption (ceinture
fléchée); des outils dont six pelles, trois haches et huit faucilles.
En tout, six familles Richer sont indemnisés pour des pertes subies lors des
troubles de 1837. À Saint-Benoît, il s'agit de Jean-Baptiste qui a présenté la
plus grosse réclamation, suivi de son père Jean-Baptiste, d'Olivier, de Thomas
et de Joseph. Enfin, Pierre Richer de Saint-Eustache reçoit également une
indemnisation.
Où se situe ce Jean-Baptiste, réformiste et loyal, à l'intérieur de la famille
Richer dit Louveteau? Né le 22 septembre 1808 à Saint-Benoît, il est de la
sixième génération. En voici l'ordre :
1- Jacques et Marie Geoffrion, mariés le 7 avril 1698 à Notre-Dame
(Montréal);
2- François et Marie-Anne Brunet, mariés le 18 octobre 1723 à Saint-Laurent
(Montréal);
3- Paul et Cécile Brisebois, mariés le 26 juillet 1758 à Saint-Laurent
(Montréal);
4- Paul et Marie Carrière, mariés le 19 avril 1783 à Pointe-Claire (Montréal);
5- Jean-Baptiste et Angélique Brazeau, mariés le 21 février 1803 à
Saint-Benoit;
6- Jean-Baptiste et Anastasie Brazeau, mariés le 16 janvier 1832 à
Saint-Eustache.
Marchand à Saint-Benoît, il a sûrement reçu une certaine instruction car il
sait signer son nom. Marié à Anastasie Brazeau, ils ont quatorze enfants dont
plusieurs sont décédés en bas âge. Voici ceux qui se sont mariés :
1- Émélia mariée à Théophile Prud'Homme, le 23 février 1857 à Notre-Dame
(Ottawa);
2- Edwidge mariée à Édouard Hillman, le 31 octobre 1863 à Notre-Dame
(Ottawa);
3- Anna mariée à Olivier Chaput, le 14 mai 1865 à Notre-Dame (Ottawa);
4- Damien marié à Adeline Hillman, le 3 juillet 1866 à Papineauville;
" marié à Alphonsine Hillman, le 14 juillet 1908 à Masson;
5- Isaïe, marié à Léocadie Germain, le 31 août 1869 à Notre-Dame (Ottawa).
Avant de quitter la région du Nord de Montréal pour aller s'établir à Ottawa,
Jean-Baptiste a été à l'origine, en 1852, d'une querelle entre citoyens de la
paroisse de Saint-Calixte. Il offre un terrain à un groupe de paroissiens
dissidents et commence la construction d'un nouvel édifice, appelée chapelle
Richer, à un endroit différent de la première église. La paroisse se divise en
deux clans, chacun favorisant son site pour l'érection d'un nouveau temple
paroissial. On apprend qu'à la fin de l'année 1852 la construction de la
nouvelle chapelle est abandonnée et que Jean-Baptiste a quitté Saint-Calixte.
Après avoir vécu quelques années à Ottawa, Jean-Baptiste rejoint son fils
Isaïe, marchand général à Sainte-Anne-des-Chênes au Manitoba. Il meurt le 7
novembre 1880 à l'âge de 72 ans. De nos jours, sa pierre tombale est toujours
visible, à l'ombre de l'église paroissiale de Sainte-Anne.
En terminant, nous reproduisons une lettre signée en 1838 par les curés de
Saint-Benoît et de Saint-Eustache au sujet de Jean-Baptiste et de la famille
Richer :
St-Benoît, 18 mars 1838
Je, prêtre soussigné curé de St-Benoît certifie que, Jean-Baptiste Richer,
marchand de la côte St-Vincent de la dite paroisse de St-Benoît, a toujours été
connu pour un homme extrêmement paisible et jouissant de la meilleure
réputation parmi ses concitoyens. Je puis d'autant plus le certifier que je l'ai
connu particulièrement étant vicaire dans la susdite paroisse de St-Benoît, et
qu'il appartient à l'une des plus honnête et des plus respectable famille de
l'endroit.
Pr. Ménard, ptre.
Ayant desservi quelques mois St-Benoît,
nous pouvons dire que le Sr. Richer, fils du
capt. Richer, cult. de St-Benoît, jouit d'une
bonne réputation.
St-Eustache, ce 19 mars 1838
J. Paquin, Ptre
F.-X. Desèves, ptre.
Pendant longtemps, l'histoire des Patriotes a troublé la conscience des biens
pensants. Il faut dire que les autorités religieuses de l'époque, par la voie de
l'évêque de Montréal Mgr Jean-Jacques Lartigue, avaient condamné ces
rebelles au feu de l'enfer, leur refusant une sépulture chrétienne.
Cent soixante-cinq ans plus tard, en 2002, lorsque le Musée de Saint-Eustache
et de ses Patriotes a commémoré la mémoire de ces derniers, une demande
leur a été faite pour que le nom de Jean-Baptiste Richer soit retiré de la liste!
Pour en connaître plus sur les troubles de 1837-1838, voir Jacques
Lacoursière, Histoire populaire du Québec de 1791 à 1841, Septentrion,
Québec, 1996.