par Jean-Pierre Lacomme
ENTRE DEUX MOTS, elle choisit le moindre. En fait, Nell est inintelligible. Elevée par une mère inculte et invalide dans une cabane en rondins situé dans un coin sauvage de Caroline du Nord, la jeune femme s'est inventé un vocabulaire compris d'elle seule. Habillée comme une souillon, s'exprimant avec rage et sous forme de borgorygmes, Jodie Foster habite Nell plus qu'elle ne l'incarne. Une performance qui lui vaut de figurer dans la course aux Oscars. Une troisième récompense, peut-être, après celles obtenues pour Les accusés et Le silence des agneaux.
Ce sujet, la comédienne l'a porté en elle pendant trois ans. Elle est non seulement l'héroïne mais aussi la productrice de Nell réalisé par Michael Apted ( Gorilles dans la brume ). À travers ce personnage de marginale à l'écart de tout et de tous, il y a beaucoup de Jodie Foster. "Je suis fascinée par les victimes de la société et je m'identifie aux gens bizarres et opprimés. Je me sens très proche de Nell. La société la rejette parce qu'elle est différente. C'est ce droit à la différence que je revendique."
Jodie Foster parle en connaissance de cause. Avec ses débuts à trois ans dans la publicité, à trois ans dans la plublicité, à dix ans au cinéma, son bilinguisme parfait en français, son diplôme de littérature de l'université de Yale, elle a l'impression que Hollywood la consière comme un animal de foire. L'étiquette "intello" n'est pas forcément un plus du côté de Beverly Hills. À l'image de Nell, perdue dans la forêt face aux hommes, Jodie Foster ne parle pas toujours le même langage que les responsables des grands studios. "Vous leur dites "interprétations", ils vous répondent "box-office"."
Pour Nell, la comédienne a fait exception à sa règle habituelle qui est de travailler un rôle comme DeNiro, en se mettant dans la peau du personnage des mois à l'avance avec une intense préparation psychologique. "Pour Les accusés, j'avais rencontré des femmes violées mais là difficile de trouver un enfant sauvage pour me faire une idée. Deux mois avant le début du tournage, j'ai vraiment commencé à paniquer. J'avais perdu tous mes repères. Pour une fois, je me suis laissée aller à mon instinct. Nell réagit essentiellement à l'émotion. J'ai décidé de faire comme elle. J'ai donc improvisé tous mes dialogues devant la caméra."
Jodie Foster le proclame haut et fort: à la carrière de star, elle préfère celle d'actrice. "Pour êtres star, il faut jouer le jeu, éviter les films à risques, avoir la gueule de l'emploi. Ce n'est vraiment pas mon truc." Même si le système hollywoodien ne lui convient guère, elle préfère composer plutôt que jouer les marginales pures et dures. "La seule manière de pouvoir faire changer les choses, économiquement comme socialement, consiste à être complètement dans le système. Mes deux Oscars et le triomphe du Silence des agneaux m'ont beaucoup aidé à faire entendre ma voix."
La méthode se révèle efficace. Il y a deux mois, la comédienne a signé un contrat de cent millions de dollars pour six films en trois ans qu'elle aura la liberté de réaliser ou d'interpréter. Rarement artiste, homme ou femme, aura obtenu un tel privilège à Hollywood. "Je sais lire et travailler un scénario. Je ne suis pas quelqu'un qui accepte n'importe quoi. Je tiens cela de ma mère. Quand j'étais petite, c'est elle qui choisissait mes films. Elle voulait que je sois une vraie actrice et pas une petite poupée idiote. Elle était tellement persuadée que ma carrière allait se terminer à seize ans qu'elle m'a incité à poursuivre des études. En fait, elle me voyait médecin ou avocate."
Trente-deux ans, trente-deux films, Jodie Foster se retrouve dans la fragilité de Nell. Elle n'a jamais connu son père et très vite, elle a dû faire bouillir la marmite familiale. "Je n'ai pas pu me révolter contre mes parents. J'étais mes parents." Entre douceur et violence, l'apprentissage de Nell dans le monde des hommes sera chotique mais même avec son curieux langage, elle finira par trouver sa voie. Celle des Oscars pour Jodie?