texte soumis par Emmanuelle Martienne


LA CRITIQUE

Une différence exemplaire

Par Claude Baignères

Un film qui sort de l'ordinaire, comme Rain Man ou Forrest Gump. Un film qui sonde l'âme et le coeur d'un être "différent", parce que son destin l'a fait naître et grandir loin de toute société. Il s'agit d'une jeune femme qui depuis son enfance a toujours vécu dans une cabane tout au fond de la forêt. Elle ne connaît que peupliers, rivière, soleil et pluie. Passion aussi pour une soeur jumelle qui s'est noyée naguère, et dont le courant a emporté le souffle, mais non le souvenir; amour pour sa mère qui vient de mourir, et qui, dans leur repaire, lui avait appris à lire, écrire, compter, et seulement à balbutier les mots dont l'aphasie enchevêtrait les syllabes sur ses lèvres. Elle ne soupçonne rien de la ville, de la civilisation, des usages. Elle a la peur panique du jour, car c'est le moment où un danger peut se profiler derrière les arbres. Elle est en somme comme ces "enfants sauvages" sortis de la jungle dont Marivaux et Peter Handke, sans parler des psychiâtres, ont tenté de percer le comportement.

Comme le rôle est ici tenu par Jodie Foster, on mesure bien vite à l'intelligence de son regard, à son naturel branché sur l'instinct, qu'il s'agit d'un personnage que le hasard, la solitude et le rythme des saisons ont créé pour rappeler à ceux qui l'approcheront les merveilles de la pureté primitive. L'être naît parfait. Ce sont ses acquis qui le dégradent: tel est le propos de la fable. Mais la leçon va plus loin.

Car un médecin de campagne va s'en aller camper près de la jolie sauvage pour tenter de l'apprivoiser. Il est rejoint par une psychologue que le cas intéresse, et beaucoup moins prompte à comprencre que le modèle humain le plus exemplaire, c'est-à-dire ni domestiqué ni perverti par la société, est sans soute devant leur yeux.

La démonstration est à la fois convaincante, émouvante et scientifique. Elle trouve une fulgurante conclusion devant le tribunal, où sous sous la pression des médias, le cas a été porté. Faut-il interner dans un asile ce spécimen humain si marginal? Faut-il le rencre à sa forêt? La conclusion bien sûr est optimiste. C'est qu'elle est la conséquence des quelques mots profondément clairs, sensibles mais oubliés, qu'inspirent à la sauvageonne son instinct du bonheur et de la liberté.

Sans être écologiste, on a envie d'applaudir. D'autant mieux qu'il n'y a rien de naïf ou d'élémentaire dans le propos. Michael Apted et son scénariste s'y entendent à dénoncer les angoisses existentielles de leur contemporains, tout en fustigeant le matérialisme qui les y a précipités. D'un sujet qui eût pu êtres statique et juste moralisateur, ils ont fait un tourbillon de mille suspenses psychologiques et factuels qui élargissent sans cesse le problème. On est de bout en bout captivé.