JODIE FOSTER
LA MAMAN
DU PETIT GÉNIE
Enfant prodige de l'écran depuis "Bugsy Malone", en 1976, elle a choisi de raconter l'histoire d'un petit garçon surdoué dans son premier film, "Le petit homme", applaudi par la critique. Rencontre à Los Angeles.
PAR JEAN-PAUL CHAILLET
"Un metteur en scène est né", titrait le magazine "Time" en octobre dernier, saluant ainsi la sortie du "Petit homme". À vingt-huit ans, et vingt-cinq passés devant la caméra, Jodie Foster a étonné tout le monde en passant de l'autre côté. Son rêve secret. Après avoir remporté l'Oscar de la meilleure actrice en 1989 pour son rôle de victime d'un viol dans "Les accusés", de Jonathan Kaplan, et été acclamée pour sa magnifique prestation dans l'envoûtant "Le silence des agneaux", de Jonathan Demme, Jodie Foster aurait pu se contenter de jouer les stars et d'attendre patiemment que les meilleurs scénarios lui soient offerts. Elle a préféré tenter sa chance et prendre un autre genre de risque.
Première. Quel était le piège à éviter en mettant en scène votre premier film?
Jodie Foster. De vouloir faire quelque chose de trop grandiose. Il était hors de question d'avoir des hélicoptères, des gens se tirant dessus et un budget de vingt millions de dollars, même si j'étais dans la position de le demander et de l'obtenir. J'aurais pu faire du "Petit homme" un film d'une autre dimension avec plus d'argent en ayant le plus grand décorateur, le plus célèbre directeur de la photo, mais je souhaitais ne pas aller dans cette direction. J'ai voulu qu'il reste un film de huit millions de dollars.
Pourquoi précisément ce choix?
D'abord parce qu'il s'agit de mon premier film et que j'apprends la technique de la mise en scène sur le terrain. Ensuite, parce que cela aurait nuit au film. C'est un petit film raconté du point de vue d'un jeune garçon de sept ans et demi. C'est un film intimiste sur les relations humaines.
Comment avez-vous été amenée à passer derrière la caméra?
Le scénario du "Petit homme" circulait en ville - sous d'autres formes - depuis environ huit ans quand le producteur Scott Rudin me l'a fait parvenir, pensant que le rôle de Dede, la mère, pourrait me plaire. Plusieurs metteurs en scène avaient été intéressés, notamment Joe Dante, mais j'ai tapé sur la table et j'ai dit: "Il n'y a que deux personnes qui peuvent réaliser ce film: Louis Malle et moi!" Je me sentais très proche de cet enfant solitaire, élevé par une mère célibataire, qui se sent différent des autres. Tout réalisateur met de sa propre expérience dans son film, sinon il passerait à côté.
Passer de l'autre côté de la caméra vous obsédait depuis longtemps?
Depuis toujours en fait. J'attendais seulement de trouver le matériau idéal pour moi. Quelque chose qui me donnerait envie de m'investir pour une longue période et qui me permettrait d'être dans une position où je n'aurais pas à faire de compromis. On m'avait déjà proposé de réaliser des clips vidéo, mais ce qui m'attire, c'est de raconter une historie. Je suis incapable de créer un personnage sans la colonne vertébrale d'une histoire. Ce n'est pas mon truc. Et aussi, je ne voulais pas réaliser un film d'horreur ou un film typique de femme sous prétexte qu'il s'agissait de mon premier film et que j'étais à la recherche d'un job.
Expérience concluante?
J'ai adoré. Je ne me suis jamais sentie aussi heureuse ni aussi sereine. Il vous faut utiliser toutes les facettes de votre personnalité et pas seulement essayer de faire plaisir au réalisateur. Parce qu'en tant qu'acteur, votre boulot, c'est de vous acomoder à la vision du metteur en scène en essayant de faire de votre mieux pour lui donner ce qu'il attend de vous. Ce qui est merveilleux lorsque vous êtes acteur, c'est de pouvoir vous payer le luxe de préparer un rôle et de laisser exploser certains aspects de votre personnalité, de vous servir de cette facette de vulnérabilité féminine qui est en vous et qui défie toute explication rationnelle. En même temps, vous êtes un objet, un objet pensant évidemment, mais au bout du compte, c'est la vision du réalisateur qui domine. Être metteur en scène, c'est complètement l'opposé. Tout doit être structuré et vous devez à la fois faire l'expérience de quelques chose et l'analyser en même temps. C'est bien plus épuisant de jouer que de mettre en scène. Bien sûr, réaliser un film est une activité fatigante physiquement à cause du stress mais, du point de vue émotionnel, ce n'est rien en comparaison d'être acteur devant une caméra. Deux seulement après avoir terminé "Le petit homme" et dormi quatre heures par nuit pendant plusieurs mois, j'étais prête à recommencer.
Est-ce que vous pensez qu'Hollywood est prêt à accepter davantage de femmes metteurs en scène et à leur donner toute liberté dans le choix des sujets?
Je le crois. Comme pour tout ce qui touche aux minorités, il faut être lucide. Quand vous avez vécu toute votre vie avec l'idée qu'il faut accepter la disparition des leaders, il est plutôt difficile de croire à nouveau en vous et de vous dire que vous pouvez être vous-même un leader. Les temps changent. Aujourd'hui, il est vrai qu'il y a davantage de femmes réalisatrices, mais l'important est qu'une femme puisse faire un film qui marche et rapporte de l'argent au box-office. Je sais parfaitement que j'ai de la chance de me trouver dans la position où je suis, notamment parce que je n'ai pas fait d'école de cinéma. J'aurais très bien pu faire un film nul et stupide, mais grâce au pouvoir qui m'était donné, j'ai pus faire le film que je voulais.
Les espoirs que vous aviez au départ pour ce premier film se sont-ils tous retrouvés sur l'écran?
Rien n'est jamais comme ce que vous avez espéré, ou du moins jamais complètement. Comme lorsque vous attendez un enfant. Je regarde "Le petit homme" et le résultat n'est pas le film que j'avais l'intention de faire à l'origine. Il a pris une autre dimension, plus complexe. Plus le temps passe et plus je prends conscience des éléments qui viennent véritablement de moi dans le film. Ce qui me fascine, c'est que j'ai éliminé en fait au montage davantage de choses venant de moi. Ce que vous laissez de côté est toujours plus révélateur parce que c'est ce qui donne forme à votre vision inconsciente des personnages. Lorsque vous commencez à réaliser que telle ou telle chose n'a plus d'importance, c'est alors qu'elle devient intéressante. Les personnages que j'incarne dans les films des autres reflètent toujours d'autres aspects cachés de ma personnalité dans le sens où ils représentant ce que j'aurais aimé être mais que je n'ai jamais pu devenir. Toutefois, ce ne sont que des extrapolations de moi qui ne viennent jamais de ma propre expérience intime. Seulement de mes recherches et de mon travail.
Vous vous rappelez votre premier jour de tournage derrière la caméra?
J'étais hyper préparée. Or, cela s'est révélé comme le jour le plus dur. On devait tourner une scène dans une salle de classe avec trente-cinq enfants. J'ai dû, par-dessus le marché, jouer alors que j'avais prévu de ne tourner qu'à partir de la deuxième semaine. J'ai travaillé avec tant de premiers réalisateur que je m'étais préparé toute une liste de chose à éviter, différentes façons de faire ce que j'ai toujours détestées chez eux. Il y a ceux qui ne préparent rien, ceux qui en font trop et qui dirigent le film depuis leur chambre d'hôtel. Et ceux auxquels on ne peut pas parler. Réaliser un film, c'est faire la combinaison de plusieurs versatilités, c'est rester ouvert à l'imprévu tout en gardant en tête un plan très clair du film.
Qu'attendez-vous de vos acteurs en tant que réalisatrice?
Trop. Au début, j'ai été trop exigeante et surtout impatiente avec eux.
Vous leur laissiez de la liberté?
Au début, probablement pas assez. Puis, au bout d'une semaine, je me suis rendue compte que j'étais trop méticuleuse. [ Rires. ] En revanche, avec Harry Connick Jr. [ Eddie, l'ami du petit sur-doué Fred ], j'étais totalement ouverte. Je ne lui ai rien dit. Il pouvait faire tout ce qu'il voulait parce que c'était dans la nature de son personnage et que je ne voulais pas le restreindre dans son jeu. Harry n'est pas vraiment un acteur. Plus on le musèle, moins il est bon et naturel. Je voulais que lui et Adam [ Hann-Bird, qui joue Fred ] aient des rapports qui soient le plus véridiques possible.
Adam, qui incarne votre fils dans "Le petit homme", est formidable de naturel. Comment l'avez-vous sélectionné?
Après avoir auditionné tous les enfants-acteurs possible d'Hollywood, je me suis rendue compte que ce n'était pas parmi eux que je trouverais le personnage que j'avais vraiment en tête. Finalement, j'ai choisi Adam que j'ai rencontré au cours d'une audition dans une école de New York. Ce qui m'a frappée immédiatement, c'est son extrême concentration et sa volonté forcenée de bien faire. Il est timide, au point d'en être pénible. Jamais il n'a levé les yeux du texte qu'il devait lire pour croiser mon regard. Il tenait à être bon et studieux pour moi, ce qui est un cadeau rare pour un metteur en scène. Je n'ai pas voulu que son personnage soit traité dans le film comme un accessoire émotionnel. C'est un être humain qui a des problèmes pour s'exprimer. Il faut savoir que tous les enfants ne se conduisent pas comme le petit Macaulay Culkin dans "Maman, j'ai raté l'avion!".
Vous vous êtes reconnue dans les critiques qui ont accompagné la sortie du "Petit homme"?
J'ai trouvé intéressant que mes fans les plus farouches, ceux qui font la queue sous la pluie pour aller voir mes films, n'aient pas aimé ce que j'incarne dans le film. Ils souhaitaient être émus d'une autre manière. Pourtant, "Le petit homme" est le film dont je me sens le plus proche et qui me reflète plus qu'aucun autre film parmi tous ceux que j'ai faits. C'est moi, mon sens de l'humour, mon ton, les choses qui importent dans ma vie et dont je discute à table avec mes proches, mes amis et qui me préoccupent dans la vie courante.
Quel gene de scénarios vous propose-t-on aujourd'hui?
Tous les genres. Je reçois désormais davantage d'offres comme réalisatrice que comme actrice. Sans aucun doute parce que je suis moins chère derrière la caméra [ rires ]. Je dois reconnaître que j'ai eu beaucoup d'encouragement de la part des gens du métier. Ils me connaissent et me font confiance depuis vingt-cinq ans. Ils savent que je suis sérieuse et professionnnelle et qu'on peut compter sur moi. On me considère différemment, pas comme une simple débutante, et c'est un incroyable avantage.
Vous sentez-vous une responsabilité particulière en tant que star et actrice?
Totalement. Je suis encore jeune et j'ai mené ma carrière d'une manière plutôt traditionnelle en visant la longévité. Sans doute me sentirais-je différente à cinquante ans et alors, là, peut-être, tournerais-je dix films par an. À ce stade de ma vie, il m'est encore impossible et trop contraignant de faire un film auquel je ne crois pas. Je préfère m'abstenir. Je tourne en général un film par an alors que je suis censée être une actrice très sollicitée, surtout après l'Oscar et le succès du "Silence des agneaux". Pourtant, je reste là, à lire des tonnes de scénarios plus mauvais les uns que les autres sans pouvoir trouver quoi que ce soit de stimulant. C'est regrettable!