PASCAL MARTIN
Un thriller psychanalytique pas comme les autres pour une enquête policière au-delà du mental. Troublant!
Le Silence des agneaux laisse sans voix le spectateur qui ne ressort pas indemne de ce film-là, habitué du cinéma d'horreur ou non. Tout simplement parce que le film de Jonathan Demme ne ressemble à aucun autre, et qu'en tournant résolument le dos au genre "gore" pour lui préférer les méandres de la pathologie criminelle il enlève au Mal la part de grotesque que l'écran lui a souvent prêtée, pour le rendre au contraire raffiné et affable. C'est-à-dire infiniment dangereux pour nos consciences.
Car il y a un effet hypnotique dans l'histoire de ce psychopathe dont l'intelligence démoniaque s'empare des coeurs et des âmes pour mieux les détruire, occasionnellement pour les sublimer. Le satanique Lecter n'a rien pour plaire si l'on se réfère à nos valeurs, et pourtant il nous séduit, il nous charme, nous qui avons commis la folie de croiser son regard. Un peu à la manière des écrivains maudits, on oublierait méfaits et écarts du personnage pour n'en garder que le charisme, l'extrême raffinement, l'orgueilleuse assurance et l'intelligence "inhumaine" qui le portent au rang d'esprit supérieur et invitent le spectateur à s'abandonner à lui. Ce chant des sirènes susurré avec une langue de serpent est l'un des plus troublants de l'histoire du cinéma et rien ne dit, contrairement à Ulysse, que nous parviendrons à en rompre les chaînes.
Clarice Starling est stagiaire au département des Sciences du comportement du FBI en charge des tristement célèbres "serial killers". Elle étudie avec conscience, avec passion. À cette jeune femme inexpérimentée, Jack Crawford, le chef du département, confie une difficile mission. Clarice doit aller visiter, dans un hôpital d'État pour malades mentaux criminels, Hannibal Lecter, qui a commis plusieurs assassinats et dévoré ses victimes. Hannibal le cannibale pourrait, selon Crawford, donner des indications susceptibles de mener le FBI sur la piste d'un tueur en série du Middle West: "Buffalo Bill", ainsi surnommé parce qu'il écorche ses victimes une fois tuées.
Inspiré de "Silence of the Lambs", le thriller psychanalytique de Thomas Harris, "Le Silence des agneaux" a été adapté avec une extrême rigueur par Jonathan Demme, le réalisateur de "Dangereuse sous tous rapports" et de "Veuve mais pas trop". Soit deux films qui, mêlant bizarrement roman noir et comédie, échappaient déjà en leur temps au conformisme ambiant par les situations insolites qu'ils mettaient en scène, les faux-semblants, les personnages à double face et leur violence bien particulière.
L'intérêt du "Silence des agneaux" ne pouvait donc se limiter aux exploits macabres d'un tueur dément et travesti, couturier à ses heures en peau de femme. En fait, celui-là ne fait que tisser la toile de fond d'un film orienté vers la confrontation Hannibal Lecter - Clarice Starling, respectivement interprétés par Anthony Hopkins et Jodie Foster. Il y a là un jeu d'acteur fabuleux concentré dans le regard d'Hopkins dont on dit qu'il a joué ici le personnage le plus terrifiant du cinéma depuis le Norman Bates de "Psychose". Concentré aussi sur le visage de Jodie Foster partagé entre l'innocence et l'apprentissage de la perversion, Jodie Foster qui trouve son plus bel emploi depuis "Taxi Driver".
Cette bordée de superlatifs émane de la rencontre d'une femme flic inexpérimentée, encore éloignée des astuces et des compromissions, avec le Mal incarné. Une rencontre des extrêmes qui n'engendre pas de lutte. C'est plutôt d'une fusion qu'il s'agit, comme si le mauvais génie venait féconder un esprit encore blanc mais subjugué par la perfection, pour l'aider paradoxalement à rendre justice, donc à faire le Bien. Troublant est un euphémisme, surtout lorsqu'il qualifie un cinéma américain qui nous a habitués au manichéisme et à une morale sans nuance. A fortiori lorsqu'il nous entraîne à prendre parti pour l'anti-héros au détriment d'un autre personnage pourtant réputé positif: le gardien de la prison où est cloîtré le Cannibale, qui par sa mesquinerie et sa vanité représente le coin sale de l'homme, ordinaire et sans panache, à cent lieues de la perfection de l'esprit pervers de Lecter, puisque perfection il y a.
Troublant, c'est bien le mot. Et les frissons pourraient encore nous parcourir longtemps l'échine, puisque le retour d'Hannibal Lecter est aujourd'hui probable. En attendant, silence, on égorge!