texte soumis par Emmanuelle Martienne


Les héros du mois

PAR JEAN-PAUL CHAILLET


Elle n'a pas vu Maverick. C'est un peu étonnant dans la mesure où elle en est l'héroïne ( le héros, c'est Mel Gibson ). Mais bon. Ce n'est pas ça qui empêchera Jodie Foster de nous en parler. Surtout que, si elle est dans cet hôtel new-yorkais, c'est justement pour en parler ( de Maverick ). Ça tombe bien: nous sommes là pour l'entendre en parler ( de ce Maverick, western drôle et dernier film de Richard Donner, déjà réalisateur des Arme Fatale ).

De Jodie et de son ensemble gris raffiné, il émane une assurance et un chic indéniables. Elle est myope derrière ses lunettes d'écaille, elle boit du café, de l'eau minérale et des magazines. Ah non, les magazines, elle les lit. Son français est courant, même si elle se laisse parfois abuser par quelques faux amis ( "eventually" / "finalement", vous voyez le genre? ) À l'écouter, on est frappé par son diplôme de Yale et sa modestie.

Jodie Foster a fait ses débuts devant une caméra à trois ans, pour vanter les mérites de la crème solaire Coppertone. Vingt-neuf ans plus tard, elle a tourné plus d'une trentaine de films, des bons, des moins bons et même des pas bons du tout. Mais elle ne regrette rien de rien, non, rien. "J'ai la chance énorme de pouvoir regarder ma filmographie, surtout à mon âge, et de me dire: "Chaque film que j'ai tourné, j'y ai cru à un moment ou à un autre."" Aujourd'hui, à trente-deux ans, deux Oscars en poche, et responsable de sa propre maison de production, Egg Pictures, Jodie Foster est ce qu'on appelle à Hollywood un player. Moins par goût du pouvoir que par amour du cinéma.

"J'ai tout de suite été acceptée, dans la "famille" Richard Donner / Mel Gibson. Il y a entre eux un échange constant, très marrant. Je ne suis pas très bonne pour improviser, alors Donner se mettait à ma place pour dire mes répliques à Mel, et tous les deux se mettaient à délirer. Ça a été le tournage le lus drôle de ma carrière. Mieux même que celui du Petit homme [ son premier film en tant que réalisatrice, en 1991 ]. C'est aussi la première comédie que je tourne en dix ans! J'avais l'impression d'être une touriste sur le plateau. Je leur disais: "Dites-moi ce qu'il faut faire. Je suis à vous."

"En plus, c'était le luxe total, dans le décor le plus magnifique des États-Unis. Notamment lorsque nous tournions au Lake Powell, perdu en plein milieu des Rocheuses, dans l'Utah, un endroit plus connu des touristes français que des Américains. Tous les matins à l'aube, nous prenions un bateau pour aller sur le tournage. Le soir, on rentrait en regardant le coucher du soleil et en buvant des bières. C'était génial.

"Ça faisait un an que je n'avais pas travaillé. J'avais fini Sommersby au cours de l'été précédent. D'habitude, j'étudie chacun de mes rôles avec attention. Là, j'ai lu le scénario un jeudi, j'ai dit oui le vendredi matin et j'essayais les costumes le samedi! La seule chose que je leur ai dite avant d'accepter, c'était de ne surtout rien changer. Ou presque. Ce n'est pas vraiment mon habitude... Mais le scénario était écrit avec un humour très sophistiqué, caustique, très anglais. Donner et Gibson ont ajouté le côté "comédie physique". Donner ressemble au père qu'on voudrait avoir. Il parle d'une voix très forte. Il est très primaire et, en même temps, il a un grand sens de l'humour."

"Ma maison de production, c'est un moyen d'avoir plus de contrôle sur ma carrière, pour protéger mes choix. Evidemment, moi aussi, j'ai envie de faire des films à succès. Ce n'est pas seulement en faisant des films comme Maman, j'ai encore raté l'avion! Pour moi, cette maison de production, c'est un manière de garder un pied dans le système des indépendants et un autre dans celui des grands studios. Au moment où j'ai décidé de passer à la mise en scène, j'ai eu un entretien par téléphone avec ma mère, mon avocat et mes deux agents. Ils m'ont prévenue que Le silence des agneaux pouvait être un film important, que si jamais j'étais nominée pour un Oscar, il fallait que j'en profite parce que les actrices ont des carrières très courtes, etc. Je leur ai répondu que tout cela je le savais. Mais si quelqu'un d'autre avait fait Le petit homme à ma place, je l'aurais étranglé!"

"Mon pouvoir aujourd'hui? En tant qu'actrice, j'obtiens ce que je veux. Je lis beaucoup de scénarios. J'en refuse beaucoup parce que je ne tourne qu'un film par an; de toute façon, j'aurais du mal à en tourner plus, tellement il y a de mauvais scripts

"Quant à mes deux Oscars [ pour Les accusés ( 1988 ) et Le silence des agneaux ( 1990 ) ], de temps en temps, j'y repense en rigolant. Mais ce sont deux très grands moments de ma vie. Totalement différents l'un de l'autre. La première fois, c'était un choc. J'étais toute seule à la cérémonie et, vraiment, je ne savais pas ce que je faisais là. Jamais je n'avais pensé faire partie de ce monde-là, celui des stars; je m'étais toujours considérée en marge. Le lus incroyable pour la deuxième fois, c'est que nous avoins tous gagné, Jonathan [ Demme ], Hopkins...

"En fait, ça a changé beaucoup de choses. Après, on vous perçoit comme quelqu'un qui possède une "recette" spéciale. Ce n'est pas vrai du tout. Mais on sait que vous n'allez pas faire n'importe quoi, et là, c'est juste."

Jodie Foster tourne actuellement avec Liam Neeson dans Nell, de Michael Apted. Un sujet qu'elle a développé depuis le début avec Renée Missel, son associée dans Egg Productions. "C'est un rôle qui demande énormément d'énergie. Je ne peux le faire qu'à très petites doses. Tout le monde pense que Nell [ le rôle-titre ] est une enfant sauvage, incapable de survivre, qu'elle possède un langage à elle, qu'elle n'a jamais connu l'amitié ni l'amour... C'est faux. Simplement, elle n'a jamais été en contact avec la civilisation et vit totlement dans son corps, à travers ses émotions. Moi, au contraire, je suis très cérébrale. Je ne peux donc pas me servir de mes "trucs" habituels.

"Le budget de Nell est plus important que celui du Petit homme, mais, cette fois, j'ai laissé la mise en scène à Michael. Il a une approche de documentairste et un sens visuel très sophistiqué. Mais il ne "frime" pas. Je suis sûre qu'il ne cherchera pas une fantaisie visuelle branchée qui serait dangereuse pour un tel film. Quand à mon projet sur Jean Seberg, je préfère ne pas en parler parce qu'il va me falloir dix ans pour le mener à bien..."

"J'ai l'impression qu'aujourd'hui mes choix sont plus clairs. Question d'âge sûrement. La trentaine est un cap qui vous rend plus conscient. Au début, on fait n'importe quoi pour se faire plaisir. Et puis, on réalise que la vie se dessine selon des schémas qui vous sont propres, que certaines choses vous émeuvent et pas d'autres. C'est un stade qui comporte davantage de déceptions mais qui est aussi plus enrichissant."