Les clefs de
CONTACT

L'histoire d'Hollywood est pleine de ces films dont le parcours, de l'idée à la réalisation, a été semé d'embûches voire de procès. Dernier en date: Contact qu'il a fallu dix-sept ans pour monter et que Coppola a voulu faire interdire.


PAR VÉRONIQUE MAUMUSSON

Dix-sept ans! C'est le temps qui se sera écoulé entre le moment où Carl Sagan, astronome et écrivain, aura développé l'idée d'un film sur le thème de Contact et la sortie du film sur plus de 1500 écrans américains, le 11 juillet dernier. Tout commence en 1980. Carl Sagan réalise pour la télévision, et avec sa femme Ann Druyan, une série de documentaires de vulgarisation scientifique sur les splendeurs et les mystères de l'espace. Un triomphe: cette série intitulée Cosmos sera suivie par 500 millions de personnes dans 60 pays. Peut-être parce qu'en plus d'un sérieux scientifique, il y fait de fréquentes allusions à la possibilité d'une vie extraterrestre. Lynda Obst, alors productrice chez Polygram et déjà en relation avec Sagan, lui suggère l'idée d'un film sur le thème du contact que les Terriens pourraient avoir avec une intelligence extraterrestre. "Lynda, raconte Ann Druyan, nous a contactés en précisant que personne ne saurait mieux que Carl réaliser ce film. Il faut rappeler qu'il était le premier scientifique à oser aborder ce sujet." Peter Guber, le patron de Lynda Obst chez Polygram, qui deviendra l'un des hommes forts d'Hollywood en produisant le premier Batman, achète l'idée. Aussitôt, Carl Sagan, Ann Druyan et Lynda Obst s'atellent à la tâche pour rédiger un récit de plus de cent pages qui devrait servir de base à un film. Pour un tournage imminent?

C'est mal connaître le fonctionnement d'Hollywood, ses règles, ses atermoiements, son terrible appétit et ses coups bas. Comme le dit Patrick Goldstein, journaliste spécialisé au Los Angeles Times: "Les studios achètent des millions d'idées. De là à investir sur elles les sommes d'argent que représente le financement d'un film, il y a un pas qui, le plus souvent, n'est jamais franchi..."

De fait, il ne l'st pas chez Polygram et il ne le sera pas davantage lorsque Peter Guber et Lynda Obst quittent la société, en 1985, pour Warner, le projet sous le bras. Sauf qu'entre-temps, Carl Sagan, lassé de voir "son" film rester dans les cartons, en a fait un livre. Du coup, la Warner se réveille. Dès le mois d'octobre, on voit en effet apparaître dans les journeaux professionnels des publicités où la compagnie se dit "fière d'annoncer l'acquisition du nouveau roman du lauréat du prix Pulitzer, Contact, bientôt un grand film Warner ". Le tout sur une page entière illustrée d'un ciel étoilé plus qu'édifiant. Autre preuve de l'intérêt que la Warner porte au projet: elle interdit à Peter Guber de l'emporter avec lui lorsqu'il part, en novembre 89, chez Sony.

Mais qu'en est-il exactement du projet? D'après Ann Druyan, personne ne pourrait dire le nombre de scénaristes qui se sont collé au script, ni le nombre de réalisateurs qui ont été sollicités et ont commencé à travailler sur ce projet. "Peter Guber nous disait: "Il y a un nouveau scénario mais je ne veux même pas que vous le voyiez." " Pourquoi tant d'hésitations? "Parce que, répond la veuve de Carl Sagan, il était difficile de réussir un bon script qui rende justice à un livre si riche en idées scientifiques et existentielles." Pour d'autres observateurs, plus prosaïques, c'est parce que la Warner n'arrivait tout simplement par à trouver un script qui ait un réel potentiel commercial. Deux points de vue d'ailleurs pas forcément contradictoires. Toujours est-il que le projet semble alors voué aux oubliettes.

Est-ce parce qu'ils ont enfin trouvé un metteur en scène qui s'y intéresse et qui a à la fois le sens de l'efficacité et la puissance visuelle? En tout cas, le 15 novembre 1993, la Warner annonce la reprise du projet sous la direction de George Milller. À nouveau, plusieurs scripts sont écrits. Dont un signé de Menno Meyjes, le scénariste de La couleur pourpre.

Dès qu'elle apprend que le père de Mad Max a repris le film, Jodie Foster, qui est au courant du projet et qui rêve de travailler avec lui, annonce qu'elle est intéressée. "J'ai rencontré George Miller, dit-elle, quand j'étais en train de finir Nell. On a eu un rendez-vous incroyable. Il avait beaucoup de fièvre, il suait, il avait les yeux brillants, il n'arrivait pas à manger mais il me parlait de l'espace, de Dieu, de la vie, de la religion. Ça a duré des heures, c'était génial!"

Puis, c'est la rupture. En octobre 1995, George Miller se retire du projet. Officiellement, assure la Warner, à la suite de différends quant au scénario: le metteur en scène veut un nouveau script alors que le studio est satisfait de la dernière mouture écrite cette fois, par James V. Hart et Michael Goldenberg. Officieusement, on parle aussi en coulisses de différends sur le montant du budget que la Warner aurait proposé à Miller pour faire le film. "Je crois surtout , estime Ann Druyan, qu'il voulait plus de temps pour faire le film de qualité qu'il avait en tête. Il était plein d'ambitions et voulait un film extrâmement brillant."

Carl Sagan, Ann Druyan et Lynda Obst, qui sont alors sur le projet depuis quinze ans et avaient apprécié tout le travail de George Miller, sont découragés. Ils n'y croient plus. Mais dès décembre 95, un nouveau metteur en scène entre en piste: Robert Zemeckis. "Ils avaient déjà contacté Bob quelques années auparavant, avant que George Miller n'accepte de faire le film, explique Steve Starkey, le producteur de Zemeckis, mais il n'aimait pas le script à l'époque; il trouvait notamment que la fin était trop lourde. Elle ne laissait pas, comme c'est le cas désormais dans la version définitive, de liberté d'interprétation quant à l'existence ou non d'extraterrestres. En outre, il avait le sentiment qu'on bâtissait un véritable piédestal et qu'on ne mettait rien au-dessus qui puisse faire vibre le public. Il n'avait donc pas accepté. en décembre 1995, les choses avaient changé, il y avait le nouveau script écrit par Hart et Goldenberg, et Robert Zemeckis a eu le sentiment qu'il y avait là de quoi faire un bon film." Et, petit détail non négligeable, Zemeckis avait entre-temps réalisé Forrest Gump, film aux multiples Oscars et au box-office éloquent, ce qui lui permettait de prétendre à un budget digne du projet. Lui-même le reconnaît. "J'ai accepté de faire le film, avoue-t-il, parce que le succès de Forrest Gump me donnait le genre de moyens dont peu de réalisateurs pouvaient bénéficier et qui étaient nécessaires pour faire Contact." Le film a, en effet, coûté la bagatelle de 90 milions de dollars.

Qu'on se rassure: une fois réglés les petits détails de scripts, de budget et de metteurs en scène - aventure qui n'aura jamais pris que 15 ans! -, tout est allé très vite. "Nous avons travaillé un peu sur le script, précise Steve Starkey. Nous avons discuté avec les gens du studio, avec Jodie Foster et, dès avril 1996, tout le monde était d'accord. Nous avons commencé à filmer au mois de septembre suivant." Pour un peu, on trouverait que tout est allé trop vite! "Le chemin fut long, souligne Ann Druyan, mais on ne pouvait souhaiter aboutissement plus heureux. De tous les gens qui songèrent à réaliser ce film, aucun n'en avait mieux capté l'essence que Robert Zemeckis. Lui seul avait compris que Contact racontait autant une histoire personnelle qu'une aventure universelle." Hélas, Carl Sagan n'aura pas pu juger du résultat puisqu'il meurt le 20 décembre 1996.

Il n'aura pas le temps, non plus, d'apprendre que l'aventure de Contact allait connaître encore un épisode: un procès. À Hollywood, c'est à peine si on vous en parle tant cela paraît commune et banale. Pourtant, depuis le 26 décembre 1996, Zoetrope, la compagnie de Francis Ford Coppola a attaqué la Warner et la veuve de Carl Sagan en justice. Le cinéaste du Parrain demande l'interdiction de la sortie du film et réclame 250 000 dollars de dommages et intérêts. Motif: l'idée du film aurait été initialement celle de Francis Ford Coppola!

Coppola affirme qu'il y a plus de vingt ans, en 75, il s'est associé à une société de télévision (Children's Television Workshop) afin de développer le projet d'un film intitulé First Contact, racontant le contact de Terriens avec des extraterrestres, et qu'il a ensuite signé un contrat avec Carl Sagan au mois de mars 1975 pour que l'astronome lui serve de collaborateur. Le projet ayant capoté, Sagan aurait demandé à Coppola l'autorisation d'écrire un livre largement inspiré des idées et concepts de leur travail. Coppola aurait donné son accord en précisant que les droits d'exploitation du livre à la télévision ou au cinéma - si expoitation il y avait - devraient être partagés entre Carl Sagan, Francis Ford Coppola et Children's Television Workshop. Autant de propos que la veuve de Carl Sagan balaie d'un revers de main méprisant: "Carl et Francis Coppola n'ont jamais collaboré ensemble en 75. La seule similitude qui existe entre l'idée de Coppola et l'idée de Carl, c'est celle d'un contact extraterrestre. Il n'y a ni personnage ni concepte en commun. Comme si Carl avait jamais eu besoin que quelqu'un lui donne une idée! Toute sa vie, il a écrit sur ce sujet."

Une chose est certaine, c'est que ce procès au moins n'a pas retardé la sortie du film. Personne à la Warner ne s'en est vraiment inquiété. "Quand on a entendu parler du procès et que nosu avons demandé au studio ce qui se passait, raconte Steve Starkey, on nous a dit: "Ne vous inquiétez pas, continuez à faire le film." " À Hollywood, on s'arrête pour des questions de budget. Certainement pas pour un procès! Et ils ont eu raison de continuer. Aujourd'hui Contact est sorti, les spectateurs sont au rendez-vous, Jodie Foster est une des favorites dans la course aux prochains Oscars et le procès n'a pas encore eu de suite. Faute d'avoir obtenu l'interdition du film, Coppola peut espérer gagner une compensation financière. That's Hollywood, folks!